Les ethnologues se mobilisent pour réfléchir sur la notion de patrimoine culturel immatériel, cette catégorie des politiques culturelles proposée par l'Unesco.

Au moins que tout le monde sache que la dénomination qui fait le titre de cet ouvrage correspond à un usage récent. C’est le cas du grand public. Mais il en va aussi ainsi pour les institutions de la culture. La mention du patrimoine immatériel est nouvelle. Et d’ailleurs aussi dans les cabinets ministériels, comme dans les oreilles de nos femmes et hommes politiques. Le Centre français du patrimoine culturel immatériel à la Maison des cultures du monde de Vitré ouvre ses portes depuis peu, et la rend seulement publique.

Or, la déclinaison de la notion de patrimoine culturel immatériel est une catégorie introduite par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), depuis le début de ce siècle.

Mais ce propos et ce recadrage n’éclairent pas encore tout à fait le problème. S’il fallait commencer par donner des exemples de ce type de patrimoine, on pourrait citer : les repas gastronomiques ou la corrida, puisque ces deux domaines culturels sont désormais inscrits dans les préoccupations des chercheurs. Ajoutons alors plus précisément qu’une des valeurs principales du patrimoine culturel immatériel (ici dénommé désormais PCI), est la sauvegarde, entendue comme un dispositif à la fois de préservation et de pérennisation des pratiques : c’est d’ailleurs cette dernière, la sauvegarde, qui définit véritablement la politique du PCI et l’intérêt de ses concepts (culture, identité, tradition et transmission).

Ce domaine de recherche a pour acte fondateur, dans les institutions de recherche et donc des sciences humaines, la livraison que nous commentons en ce moment. Cette dernière est le résultat d’une démarche de recherche, menée selon les usages de la discussion académique et selon la temporalité qui lui est propre. Ici, 5 bonnes années ont été nécessaires pour lancer à la fois la démarche et la publication présentée. Mais ce domaine a aussi ses règles : elles concernent l’élaboration d’inventaires, de mesures financières et administratives pour assurer la pérennité des pratiques distinguées. Elles s’appliquent par ailleurs à tous les niveaux : qu’il s’agisse de pratiques locales, nationales ou internationales.


On pourrait se demander, d’ailleurs, et la question n’est pas vraiment soulevée dans ce volume, comment les études sur le PCI s’articulent aux travaux conduits par les historiens de l’histoire culturelle. Si, du côté du PCI, il est assez fréquent que les scientifiques et les politiques s’épaulent mutuellement  lorsqu’il s’agit de prendre des décisions relatives à la sphère culturelle (subventionner telle pratique, la condamner ou l’étudier), il est plus étonnant de s’apercevoir que la collaboration intra-scientifique est moins développée qu’on ne le croit.

Cela dit, l’irruption du PCI dans le champ de la recherche et dans celui des concepts pose de nombreux problèmes. Les responsables de la mise en œuvre des politiques culturelles, les théoriciens du patrimoine en dénoncent les limites conceptuelles. Ils voient dans la notion une "aberration intellectuelle", un avatar de l’obsession patrimoniale. Et chacun d’ajouter que cette hantise patrimoniale, effectivement, ronge la société contemporaine. Au passage, il est rappelé dans ce volume que les ethnologues ont souvent dénoncé comme universalistes des interventions de l’Unesco et les ont soupçonnées de favoriser une fixation muséalisatrice des processus culturels, d’encourager en plus l’invention de traditions et la mue en spectacle de la culture dite traditionnelle, notamment à travers la revitalisation de pratiques désuètes qui n’ont donc plus de significations pour ceux qu’on oblige à les maintenir. En somme, la protection porterait plutôt sur les représentations de la culture que sur la culture elle-même.

Qu’il y ait débat sur ces plans, c’est une heureuse chose. L’objet PCI, s’il est controversé, ne peut que bénéficier d’une attention plus scrupuleuse. Chacun sait, par ailleurs, que les notions de culture, de patrimoine, de tradition, d’immatérialité, ne doivent pas cesser d’être réanalysées, tant dans leur configuration que dans les remaniements qu’elles ont subis. Le premier article de cette livraison rappelle que le point de départ des ethnologues est la définition d'Edward Tylor (1871), concernant la culture, mais le chemin parcouru depuis cette époque a apporté des compléments indispensables, et suscité des débats décisifs. Si l’on prend pour point de départ, par exemple, la définition de Franz Boas, on penche plus nettement pour un relativisme et une pluralité des cultures, qui oblige à penser le patrimoine différemment. Cela étant, le débat ne se résume pas à l’opposition entre une culture conçue au sens classique du terme, ou au sens de la Bildung humaniste, et un culturalisme différentiel. Ce débat est essentiel, certes, mais les programmes fondateurs de l’Unesco savent s’en départir.

Il semble qu’il faille surtout prendre en main la question de savoir comment penser les objets visés sous la seule catégorie de patrimoine. L’institution même de la catégorie est en soi un objet privilégié d’étude. Et les métamorphoses patrimoniales des pratiques saisies par l’effet Unesco font de plus en plus souvent l’objet de thèses. Elles attirent l’attention des chercheurs. Effet secondaire : des chercheurs s’intéressent à ce thème du point de vue des constructions politiques et institutionnelles. Ils mobilisent alors des catégories comme celles d’identité, de tradition, de transmission. C’est entendu. Mais on voit moins se développer dans les textes proposés dans ce volume une analyse des rapports interdisciplinaires. Qu’en est-il par exemple, répétons-le, des rapports entre l’ethnologie des PCI et l’histoire culturelle ?


Une auteure (Chiara Bortolotto) y revient pourtant allusivement, et par ailleurs elle nous propose dans son article une bibliographie sélective tout à fait utile pour les lecteurs intéressés (précisons toutefois que chaque article est accompagné d’une bibliographie). Elle explique que par le PCI, il ne faut pas entendre les pratiques culturelles mêmes, ni les pratiques culturelles qui sont passées par un processus de patrimonialisation indépendant du cadre normatif fixé par l’Unesco. Elle encourage à limiter la recherche à l’interrogation des problématiques de l’institution du patrimoine culturel immatériel comme conséquence de l’application de cet instrument normatif international négocié au sein de l’Unesco.

Si ce volume s’adresse plutôt à des spécialistes et en tout cas à un public vraiment sollicité, il n’en comporte pas moins des articles qui méritent largement l’attention de tous. Les articles en question renvoient globalement aux thèmes des relations Nord-Sud, de la gestion de la sortie du colonialisme, des conventions de l’Unesco et de leur effet sur le terrain, de l’universel et du différentialisme, de la médiation dans les questions culturelles. Chaque article s’attache à éclairer au mieux les dimensions citées, parfois en s’ancrant dans des cas concrets : la musique, le jeu de rôle, le canto a tenore, le tarasque (les fêtes de la Tarasque à Tarascon).

Il est clair, par exemple, que la notion de "communauté" a sa place dans le débat. Elle fait l’objet d’un article spécifique. On sait, là aussi, que cette notion a des sources philosophiques, et on connaît son usage chez Ferdinand Tönnies. L’auteur (Frédéric Maguet) en relève les ambiguïtés (ontologie ou épistémologie, diachronie ou synchronie), mais pour signaler aussitôt qu’elles survivent dans les textes de l’Unesco. Il prolonge ensuite son propos en travaillant sur la notion d’espace public, montrant le poids de l’autonomisation moderne de la sphère du politique et de celle de l’économie, dans la naissance d’une forme sociale et politique neuve.

Et pour terminer signalons une pensée qui mérite sans doute d’être reprise et développée. On la doit à Dorothy Noyes : "Il faut dénaturaliser le patrimoine". Voilà une excellente leçon laissée par ce volume#nf#