Né paysan dans une misère absolue, Valentin Jamerey-Duval gravit les marches du savoir avant de devenir un historien érudit. Ses mémoires nous racontent son goût insatiable pour la lecture, l'astronomie, l'histoire, et sa foi absolue en l'écrit sous toutes ses formes.

La tradition de l’histoire littéraire fait débuter le genre autobiographique avec la dimension introspective  introduite dans Les Confessions de Rousseau (rédigées à partir de 1765 puis publiées à partir de 1782). Cette réédition présentée par Jean-Marie Goulemot démontre de façon convaincante que les Mémoires de Valentin Jamerey-Duval méritent de faire reconsidérer cette chronologie.

Présenté pour la première fois dans une édition non seulement érudite mais aussi accessible à tous (orthographe et ponctuation modernisées), ce livre défie toute catégorisation simple. Il s’agit d’un document historique aussi rare que son auteur, né paysan en 1695 dans une campagne française réduite à la misère la plus écrasante par les impôts destinés à financer les guerres, qui en fuyant la faim et les mauvais traitements familiaux accède à une ascension sociale et intellectuelle inouïe pour devenir historien, bibliothécaire du grand-duc de Toscane et professeur à l’Académie de Lunéville.

Le fossé entre l’ignorance absolue de l’enfant qui fuit son village à douze ans sans même savoir combien de mois compte une année et le point de vue du narrateur devenu érudit est bien sûr immense, et son amour sincère pour la connaissance et l’étude est sensible dans l’amertume de l’auteur face à l’improbable suite de coïncidences qui lui a seule permis d’y accéder : son errance lui permet d’arriver dans une région bien plus prospère (le Duché de Lorraine, encore indépendant), où ses camarades bergers lui apprennent à lire. Il se lance alors à corps perdu dans la lecture de tout ce qu’il peut trouver avant que ses goûts ne s’orientent en direction de l’astronomie, la géographie et l’histoire.

Son apprentissage autodidacte rencontre de nombreux écueils avant qu’un noble de bonne volonté le prenne sous son aile : les libraires l’escroquent sans vergogne, même les livres les plus didactiques n’expliquent pas toutes les bases implicites qui lui manquent (il faut se repérer aux étoiles fixes, fort bien, mais quelles sont-elles ?) et les ermites qui l’emploient s’inquiètent de le voir observer les astres en lisant des grimoires ! Mais ses plus grosses désillusions semblent venir de la classe dominante, à laquelle il aurait volontiers prêté toutes les vertus avant d’en découvrir les usages.

On trouvera donc dans ces Mémoires une grande variété de sujets : le récit du glacial hiver 1709, une description sans concession de la condition paysanne en contraste acide avec le berger de comédie bucolique alors en vogue, une attaque argumentée de la superstition et la crédulité populaire, ainsi que des philippiques contre beaucoup de courtisans et certains membres du clergé (en particulier séculier) équilibrées par son affection pour les communautés de moines paysans qui adorent Dieu tout en se nourrissant du fruit de leur travail.

Les annexes fournissent également des documents particulièrement éclairants sur la façon de penser de cet érudit aux valeurs érémitiques : dans une lettre, il décline poliment le poste de précepteur du fils de son protecteur, l’Empereur du Saint-Empire, arguant du manque de méthode dont avait souffert sa propre éducation.

Dans un chapitre supplémentaire présenté en annexe, ajouté à l’un des manuscrits, Jamerey-Duval raconte un passage de son expérience de jeune étudiant envoyé au collège des Jésuites par un noble mécène qui consternera le lecteur moderne et rappellera le statut inégalable du mot imprimé à cette période. À vingt-deux ans, il apprend le latin, connaît une émulation intellectuelle intense et est introduit dans la société bourgeoise ; là, il est frappé par la fille de l’un de ces hôtes et rempli de tant d’admiration pour son esprit, sa sagesse, son bon cœur, ses traits, en un mot toute sa personne, qu’assis à ses côtés à table il manque de se trouver mal et doit partir. De retour chez lui, il cherche une explication à ses symptômes et — les psychotests de l’été n’ayant pas été inventés — se tourne vers l’autorité absolue en matière de physiologie des émotions : le Traité des Passions de Descartes. Grande est sa surprise de voir que ses émois ne peuvent être attribués ni à l’amitié ni à l’admiration...

En jeune homme honnête totalement dépourvu de situation, il prend alors deux résolutions : ne plus jamais revoir l’objet de son affection et se débarrasser de cette envahissante émotion qui compromet son éducation. La flagellation et le recours à la dévotion n’ayant qu’aggravé les choses, il tente de s’abîmer dans l’étude : c’est pendant ces lectures fiévreuses qu’il trouve (à son regret rétroactif) dans saint Jérôme une mention des hiérophantes de Cérès à Athènes qui, "obligés par leur fonction de garder la continence, se servaient à cet effet du jus de ciguë".

Dans une démonstration de foi exagérée en l’information livresque, il applique la recette le soir même, sans même s’inquiéter du dosage. Le résultat est catastrophique et il mettra six mois à se rétablir, mais les conséquences de cette intoxication sur sa santé auront au moins réglé le problème qui le torturait : il sera pour le reste de sa vie un savant minutieux passionné d’histoire ancienne et restera célibataire...

Après avoir été amputé de sa critique sociale sous l’Ancien Régime et de son anticéricalisme au dix-neuvième siècle puis oublié au vingtième, voici donc dans son entier (et avec quelques coquilles hélas) un livre remarquable moins par son style littéraire — dont Jean-Marie Goulemot donne cependant une analyse éclairante — que par la liberté de ton de l’auteur, qui nous fait partager ses émerveillements comme ses indignations et donne à réfléchir tant sur l’histoire sociale que sur la psychologie de classe, l’éducation et la vocation scientifique.



Pour aller plus loin :

Podcast de France Culture, "Un paysan au XVIIIe siècle", Les Lundis de l’histoire, 11 juillet 2011.