Ce livre, nécessaire, souligne les mensonges de certains de nos intellectuels les plus prisés des médias, mais par son manque de rigueur et son obsession, vire tristement au règlement de compte.

Lorsque l’on décide d’écrire un livre à charge contre quelques uns de nos intellectuels les plus médiatiques, lorsque l’on prend sur soi de révéler (ou de rappeler) au grand public les mensonges de son élite, lorsque l’on s’attaque aux "faussaires" de l’intelligentsia, on n’a pas droit à l’erreur. Pascal Boniface le répète à l’envi : son livre a été refusé par 14 éditeurs. Pourtant, lui aussi a un nom vendeur, avec ce qu’il faut de crédibilité intellectuelle et la petite touche de scandale qui ne nuit pas. Pourquoi alors cette ligue éditoriale contre lui ? Peut-être parce que son ouvrage laisse une triste impression de gâchis. L’auteur a décidé de diviser son livre en deux parties : la première expliquant le contexte dans lequel ces intellectuels "faussaires" ont pu prendre le pouvoir médiatique ; la deuxième consistant en une galerie de portraits de quelques uns de ces contrefacteurs, épinglés avec plus ou moins de hargne.

De la dérive intellectualiste

Cela commençait plutôt bien. Dès le premier chapitre, l’auteur explique très clairement que son livre n’a pas pour but de régler des comptes avec des intellectuels défendant des thèses éloignées des siennes, et que ce n’est pas l’erreur et le fourvoiement qu’il condamne, mais bel et bien le mensonge délibéré. Continuant sur sa lancée didactique, Pascal Boniface rappelle l’origine du mot "intellectuel" et sa conception toute franco-française liée au débat qui la tiraille depuis le début du siècle dernier : l’intellectuel doit-il être engagé, comme le soutient Paul Nizan, ou doit-il discuter de concepts hors de tout cadre partisan comme le souhaitait Julien Benda? Les deux, répond Boniface, arguant que l’on doit avoir l’engagement d’un Nizan et la rigueur d’un Benda. Le risque de l’engagement, c’est de voir l’intellectuel utiliser ses capacités à convaincre et son autorité "naturelle" pour imposer son point de vue, quitte à s’arranger quelque peu avec la vérité.   Voilà le premier reproche que Pascal Boniface fait à ses pairs : à trop vouloir convaincre son auditoire, l’intellectuel peut en venir à lui cacher ou déformer la vérité. Deuxième point d’achoppement : la tendance lourde qu’ont les intellectuels à défendre des opinions qui font consensus dans le milieu, leur permettant d’être invités dans les médias et de gagner en notoriété, se laissant tranquillement porter par le mainstream et la pensée sinon unique au moins dominante.

Cet engagement au rabais est rendu possible, selon Boniface, par le peu de risques que prennent aujourd’hui les intellectuels en défendant une cause : la seule chose qui puisse leur arriver est d’être déclassés sur la scène médiatique. Ce que veut ainsi démontrer l’auteur, c’est que l’intellectuel n’engage finalement plus dans sa prise de position que son intégrité morale (et non physique comme cela a pu être le cas). Dans un cadre élitiste tel que Boniface le conçoit, c’est-à-dire une élite qui ne se sent plus contrainte d’aucune façon par les obligations morales qui la lieraient au peuple, cet engagement n’a plus grande valeur : il est alors facile de retourner sa veste. La remarque est pertinente, mais l’on ne peut s’empêcher de se demander : puisque l’on n’écartèle plus nos opposants politiques, faut-il en déduire qu’ils sont tous versatiles et intéressés ? Laissons là la mauvaise foi, car lorsqu’il s’agit de donner des exemples, Pascal Boniface sait se montrer convaincant.

De la mauvaise foi de l’intelligentsia

A ce titre, les deux chapitres sur Alexandre Adler   et François Heisbourg   sont édifiants. Boniface épingle le premier sur ses choix politiques "toujours en faveur de la majorité présidentielle" (et ce, en dépit des différends idéologiques qu’il a pu avoir notamment avec Jacques Chirac sur le Moyen-Orient) et le second sur son soudain repositionnement quant à la guerre en Irak. Des girouettes intellectuelles qui malgré leurs combats et engagements volatiles bénéficient toujours de la grâce des médias. Sur ces questions internationales et notamment sur le Moyen-Orient, Pascal Boniface se montre une fois de plus assez convaincant, et même si les dérives et mensonges de nos intellectuels qu’il dénonce ne sont pas des exclusivités, on ne peut que l’admettre : "ça va mieux en le disant". L’auteur s’applique ainsi à dénoncer les obsessions de certains de ses confrères, prompts à taxer d’antisémite ou d’islamiste toute personne critiquant la politique d’Israël  . Caroline Fourest, régulièrement invitée dans les médias sur les questions de féminisme, de laïcité et sur le Moyen-Orient se voit ainsi consacrée un chapitre sur son acharnement contre l’islamisme : une fois de plus, son obsession n’est pas méconnue, mais il est très instructif d’en prendre toute la mesure en quelques pages.

Au-delà de l’enjeu international, Boniface prend également à partie ces hommes se réclamant de Voltaire et agissant à l’encontre de tous les principes de celui à qui Pascal Boniface attribue (à tort) la phrase restée célèbre : "Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je suis prêt à me battre pour que vous puissiez le dire". Les licenciements abusifs de Philipe Val sont ainsi rappelés au bon souvenir du lecteur, ainsi que les nombreuses interventions de BHL auprès de la clique Lagardère pour faire taire les journalistes peu affables. Ce dernier bénéficie du chapitre le plus long   et se voit taxé de "seigneur et maître des faussaires" pour l’utilisation abusive qu’il fait de la morale, instrument de son manichéisme et sa partialité. On ne peut une fois de plus que donner raison à l’auteur, Bernard-Henri Lévy ayant été à de nombreuses reprises épinglé par ses pairs pour ses approximations et ses mensonges.

De l’obsession de Boniface

Mais l’éloge s’arrête là. Ce que Pascal Boniface reproche à la plupart de ses "faussaires", c’est leur obsession de l’islamisme et leur défense inconditionnelle de la politique d’Israël au nom de la lutte contre l’antisémitisme. A la lecture de son livre, la première chose à laquelle on pense est qu’il est, lui aussi, obsédé par le conflit du Proche-Orient. La guerre non déclarée entre Israël et la Palestine occupe la majeure partie de son ouvrage : il en traite dans six portraits sur huit, et les deux tiers de sa première partie introductive y sont consacrés. Pascal Boniface semble parti en croisade contre les pourfendeurs de la Palestine, arguant que la pensée majoritaire est davantage pro-israélienne à cause de nos élites. La France est pourtant, d’un avis général et international, un pays pro-palestinien, et l’acharnement de quelques intellectuels ne saurait faire changer d’avis l’ensemble de la population. Evidemment, comme il le dit lui-même, Pascal Boniface parle de ce qu’il connaît. Le problème est que son livre ne nous apporte pas l’œil d’expert que le lecteur est en droit d’attendre de la part d’un homme qui a consacré sa carrière aux questions internationales. L’on souhaiterait y découvrir des mensonges décelés par le chercheur chevronné ; on n’y trouve qu’une liste non exhaustive de déclarations hasardeuses et de fabulations qui ne sont guère secrètes. Pascal Boniface semble avoir réécrit une énième version de Est-il permis de critiquer Israël ? . S’il condamne la vision du monde qu’ont les intellectuels dont il traite dans son ouvrage, on ressort de son livre avec l’idée que la sienne est tout aussi absolue et autoritaire, alors qu’il sait pourtant se montrer mesuré dans ses propos.

De l’infécondité de l’acharnement

D’où vient cette impression ? Peut-être du manque de rigueur dont souffre l’ouvrage. A plusieurs reprises, Pascal Boniface utilise des sources de seconde main pour étayer son argumentation : au lieu d’aller chercher la citation à la source, il la récupère dans un article ultérieur en ayant fait mention  . De la même façon, l’auteur n’hésite pas à utiliser comme seule source un même ouvrage sur plusieurs pages, laissant imaginer qu’il se contente de résumer l’enquête faite sur le même sujet par quelqu’un d’autre  . Il lui arrive également d’opposer ses arguments propres à ceux développés par ses "faussaires", sans prendre la peine de les justifier ou de les expliquer  , cédant ainsi à la facilité de langage et aux jugements à l’emporte-pièce qu’il reproche à ses pairs. L’auteur en vient ainsi à déclarer que l’Europe et les Etats-Unis ont triomphé du communisme pacifiquement (c’est donc sans compter les multiples guerres interposées que les deux blocs se sont livrées), ou que l’Iran n’a pas un système totalitaire comme l’URSS pouvait l’être (Il est pourtant certain que Pascal Boniface a lu les travaux de Nicolas Werth après l’ouverture des archives du régime, travaux qui nous démontrent qu’aucun système ne peut être absolument totalitaire ; faut-il pour autant minimiser la cruauté du régime iranien?) Que dire encore de son utilisation de Huntington et de Fukuyama, deux auteurs dont on apprend à l’université qu’ils ont été si mal compris et tant cités que l’on ferait mieux de les oublier ? Il est bien sûr facile d’opposer de tels arguments à l’auteur, dont on ne saurait douter de la sincérité et de la capacité à mesurer ses paroles. Mais écrire un tel livre ne souffre malheureusement d’aucune approximation, et Pascal Boniface aurait dû prendre garde à ne jamais laisser planer de suspicions.

Finalement, là où l’auteur est le meilleur, c’est sans doute dans l’acharnement sans merci auquel il se livre contre les intellectuels qu’il se plait à égratigner : le chapitre sur BHL en est un excellent exemple. Pascal Boniface va jusqu’à répéter trois fois les mêmes idées, les mêmes phrases presque, pour dénoncer la médiatisation du prince des faussaires. Au pathétique parfois criant de la démonstration, confinant au cri désespéré de l’intellectuel juste mais inaudible, se substitue parfois un élan d’humour, un trait d’esprit, un style cynique définitivement charmant. On pourra ainsi se délecter du chapitre sur Alexandre Adler  , de l’introduction du chapitre sur François Heisbourg  , de quelques remarques cinglantes sur Caroline Fourest   ou encore Philippe Val  .

Pascal Boniface a encore raté sa cible. Lui qui voulait éveiller les consciences du PS en 2001 s’est retrouvé devant un tribunal   ; lui qui voulait éveiller les consciences françaises en 2003 s’est vu taxé d’antisémitisme par l’intelligentsia française   ; lui qui a voulu dénoncer les mensonges de cette même intelligentsia donne tristement l’impression d’avoir voulu, seul contre tous, régler des comptes avec elle. Au risque de la faire rire sur les plateaux télé dont elle n’est malheureusement pas près de partir#nf#

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Une interview de l'auteur par Julien Miro