Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Alors que Bernard-Henri Lévy commence à s'exaspérer des critiques qu'il reçoit à propos de ses références philosophiques approximatives, nonfiction.fr revient trente ans en arrière. Sur la suggestion d'un attentif lecteur , et grâce au site www.pierre-vidal-naquet.net, nonfiction.fr vous propose de lire l'échange qui eut lieu entre Pierre Vidal-Naquet et Bernard Henri Lévy dans les pages du Nouvel Observateur de juin 1979. Cornélius Castoriadis y ajouta son grain de sel, dans le même journal, dès le 9 juillet 1979.
Lettre de Pierre Vidal-Naquet à la rédaction du Nouvel Observateur le 18 juin 1979 :
Monsieur le Directeur,
Votre publication a eu récemment l’occasion de faire écho de façon favorable au livre de Bernard-Henri Lévy, Le Testament de Dieu, publié aux Éditions Grasset dans la collection « Figures ». Je pense que votre bonne foi a été surprise. [Il suffit, en effet, de jeter un rapide coup d’œil sur ce livre pour s’apercevoir que loin d’être un ouvrage majeur de philosophie politique, il fourmille littéralement d’erreurs grossières, d’à-peu-près, de citations fausses, ou d’affirmations délirantes. Devant l’énorme tapage publicitaire dont bénéficie cet ouvrage, et indépendamment de toute question politique et notamment de la nécessaire lutte contre le totalitarisme, il importe de rétablir, dam les discussions intellectuelles, un minimum de probité.] Je n’entends pas fournir ici une liste complète des erreurs de Bernard-Henri Lévy, cela demanderait un gros volume ; je me contenterai d’une simple anthologie de « perles » dignes d’un médiocre candidat au baccalauréat. [Qu’il s’agisse d’histoire biblique, d’histoire grecque ou d’histoire contemporaine, Monsieur Bernard-Henri Lévy affiche, dans tous les domaines, la même consternante ignorance, la même stupéfiante outrecuidance, qu’on en juge :]
* Monsieur Bernard-Henri Lévy place au « 7e jour » (p. 238) de la création le péché originel. Il faut croire qu’Adam et Ève ont profité du repos du Seigneur ; mais cette précision surprendra les lecteurs de la Genèse ;
* prenant le Pirée pour un homme, il fait (p. 79) d’Halicarnasse un auteur grec ;
* de l’Antigone de Sophocle, tragédie représentée à Athènes en 442 av. J.-C. et dont l’action se passe dans la Thèbes du second millénaire, il fait une pièce qui nous informe sur Thèbes à la fin du Ve siècle (p. 87) ; c’est comme si la Phèdre de Racine était utilisée comme document sur la Crète au temps de Louis XIV ;
* il fait (p. 79) de textes qui s’échelonnent entre le Ier siècle av. J.-C. et le Ier siècle ap. J.-C. des témoignages datant du temps de la « romanité expirante » ; c’est simplement se tromper de trois ou quatre siècles ;
* Robespierre, qui organisa le culte de l’Être Suprême, est accusé de « mise à mort du Dieu Un et Souverain » (p. 106) ;
* un texte de Benjamin Constant (1818) et un autre de Fustel de Coulanges (1864) sont déclarés (p. 42) « à peu près contemporains » et c’est même le premier qui fait « spectaculairement écho » au second. À ce compte, on pourrait déclarer « à peu près contemporains » le J’accuse de Zola (1898) et l’Appel du 18 juin du général de Gaulle ;
* de Staline, il est dit que, « au milieu de l’année 1928, […] il lance les masses sur la Place Rouge, à l’assaut d’un parti qui l’a mis en minorité et retarde pour l’heure la procession du socialisme » (p. 23). Et cette mise en minorité et cette manifestation sont une pure invention ;
* Bernard-Henri Lévy cite (p. 278, note 49) la « déposition d’Himmler » au procès de Nuremberg. Ce dut être une déposition fantomatique, car Himmler s’est suicidé après son arrestation, par les troupes anglaises, le 23 mai 1945 ;
II me semble que ce petit relevé suffit et qu’il est de nature à intéresser vos lecteurs. Le véritable problème n’est donc pas de « critiquer » le livre de Bernard-Henri Lévy, car il est en deçà de toute critique ; il est de se demander : 1) Comment un normalien, agrégé de philosophie selon ce que nous apprend la couverture du livre, peut-il se mépriser lui-même et mépriser ses lecteurs au point de leur infliger une pareille « science » et se comporter, pour utiliser son propre vocabulaire (pp. 78-79), comme un « bateleur analphabète » ? 2) Comment il peut se faire que, sans exercer le moindre contrôle, un éditeur, des journaux, des chaînes de télévision lancent un pareil produit, comme on lance une savonnette, sans prendre les garanties de qualité que l’on exige précisément d’une savonnette ? Est-ce cela la Barbarie à visage humain ?
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.
Pierre Vidal-Naquet
9 commentaires
Botul
Jean-Baptiste Botul jbbotul@voila.fr
lotub
Pour éviter de lire les textes ? Notamment les derniers ?
C'est vrai que 1400 pages, ça fait beaucoup, et, pour participer à "l'universel reportage", il y a urgence, on ne peut pas tout lire.
Sylvain Reboul
Hegel et Heidegger sont aussi spécialistes dans les références textuelles détournées ou tronquées, en tout cas approximatives, au profit de leurs thèses, ce qui ne suffit pas à les invalider philosophiquement
JacquesBolo
En fait, à l'époque, la critique des "nouveaux philosophes" étaient d'abord idéologiques, soit de la part des communistes, soit de la part d'anciens communistes, dont la caractéristique a toujours été de prétendre au monopole de la critique (outre le fait d'être "anciens" qui critiquent les jeunes paltoquets).
Mais par dessus tout, ces critiques mêmes sont discutables sur le fond (ce qui est bien le moins - hors cadre stalinien de référence). Par exemple, la question du Robespierre athée n'est pas fausse dans le contexte qui voulait que tout révisionnisme religieux de la religion catholique dominante soit considéré comme athée. Le meilleur exemple en est Spinoza, alors que, dans son "Ethique", il dit bien que: "Dieu, c'est-à-dire une substance constituée par une infinité d'attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie, existe nécessairement". Il est d'ailleurs possible que l'"Etre suprême" de Robespierre en soit inspiré (mais ce n'est pas la question).
hors-champ
Enfin, j'exagère, il est vrai qu'une "critique de la critique" existe mais celle-ci est pour le moins confidentielle et recouverte par l'apologie de ces auteurs supposés subversifs (pour quel(s) pouvoir(s) exactement ?). Ainsi je citerais la puissante critique, solidement étayée (au marteau), de Foucault - écrivain qui personnellement m'est très cher et ouvre des perspectives de réflexion passionnantes - par Jean-Marc Mandosio : "Longévité d'une imposture" dans son livre "D'or et de sable" - ou comprendre comment les multiples revirements de Foucault sur le structuralisme ou sur les nouveaux philosophes par exemple s'inscrivaient bien dans une stratégie "publicitaire" de conquête du..."pouvoir" intellectuel. Le moins que l'on puisse dire, c'est que cela a fonctionné ! Cordialement.