Religions

La partition du judaïsme et du christianisme

Couverture ouvrage

Daniel Boyarin
Cerf , 445 pages

Histoire de deux frères jumeaux : le judaïsme et le christianisme
[samedi 23 juillet 2011]
Un livre d'une extraordinaire fécondité qui remet en cause le modèle d'une partition entre deux entités clairement distinctes qui seraient d'une part le judaïsme rabbinique et, d'autre part, le christianisme des Pères.

 Dans les représentations traditionnelles des religions juive et chrétienne, la première apparaît comme la matrice de la seconde, le christianisme s’étant constitué dans un  rapport de différenciation par rapport au judaïsme. Or, une telle vision diachronique tend sans doute à figer ou occulter les véritables processus de formation des deux religions. C’est  que le judaïsme et le christianisme se sont définis dans l’Antiquité tardive,  de manière concomitante,  comme dans un jeu de miroirs. C’est précisément cette problématique que Daniel Boyarin, professeur de culture talmudique aux départements d’études du Proche-Orient et de rhétorique à l’université californienne de Berkeley, se propose d’explorer dans  son livre intitulé La Partition du judaïsme et du christianisme. Divisé en trois grandes parties (Faire une différence : les débuts hérésiologiques du christianisme et du judaïsme / La crucifixion du logos : comment la théologie du logos devint chrétienne / Étincelles du logos : ou comment historiciser la religion rabbinique), l’ouvrage cherche à étudier la façon dont les identités juive et chrétienne se sont définies et positionnées, l’une par rapport à l’autre, entre les II et  Ve siècles.

L’auteur entend ainsi "écrire une histoire qui remet en question les termes même de l’identité juive orthodoxe" en  adoptant "la position du monstre, de l’hérétique". Comprenons que pour Boyarin, "les frontières entre judaïsme et christianisme ont été historiquement construites à partir d’actes de violence dans le discours, spécialement des actes de violence contre les hérétiques qui incarnent l’instabilité de la construction de nos identités". Le souffle de l’ouvrage et sa puissance argumentative sont ainsi portés par une thèse innovante que le titre lui-même suggère : les identités chrétienne et juive se sont définies dans l’Antiquité tardive, à la manière d’une partition territoriale qui se serait imposée entre les deux religions. Sitôt qu’on abandonne l’existence de deux entités différentes préexistantes, il faut dès lors s’interroger sur la façon dont cette frontière s’est définie et qui en est à l’initiative.
 

L'hérésiologie comme ligne de démarcation entre judaïsme et christianisme

 C’est ainsi que la première partie, en s’intéressant au discours hérésiologique, cherche à montrer comment une des fonctions primordiales de l’hérésiologie est de définir l’identité chrétienne. Elle étudie le "travail des premiers auteurs chrétiens et juifs quand ils ont conçu la différence" : Justin le Martyr, Jérôme, Athanase, la Mishna, la Tosefta et les Talmuds. L’étude du Dialogue avec Tryphon de Justin se révèle ainsi décisive : l’auteur définit les Juifs comme ceux qui ne croient pas au logos, c’est-à-dire en la croyance dans le logos en tant que deuxième personne divine. Il s’agit pour lui d’en faire " le centre théologique majeur du christianisme, afin d’établir une identité religieuse pour les disciples du Christ et de les rendre différents des Juifs au plan religieux. "Cette affirmation du Logos érigé en principe distinctif du christianisme trouve comme un écho dans la littérature rabbinique de la fin du IIe siècle et plus particulièrement dans la Mishna avec l’invention de la Minut, autrement dit de la figure de l’hérétique incarnée par les saducéens, jugés coupables de ne pas croire en la résurrection des morts et en la révélation de la Torah orale. On voit donc que christianisme et judaïsme sont travaillés, de manière simultanée, par un même processus d’identification : "Justin et la Mishna se mirent tous les deux à construire des frontières d’orthodoxie en rejetant" d’autres "à l’extérieur". C’est précisément cette invention de l’orthodoxie et de l’hérésie qui fait du "judaïsme" et du "christianisme" deux religions distinctes et séparées. Si les deux discours d’orthodoxie sont structurellement différents, ils utilisent l’hérésiologie comme un instrument leur permettant de définir leur identité et de tracer des frontières. De fait, ils se sont formés théologiquement de manière concomitante à partir du système judéo-chrétien.


La théologie du logos 

La seconde partie explore un point théologique déterminant dans la distinction entre christianisme et judaïsme : celui du Logos comme entité divine. En présentant les treize premiers versets du prologue de l’Évangile de Jean comme un midrash entièrement juif, l’auteur montre comment la théologie du logos n’est pas un produit spécifique du " christianisme " puisqu’elle était déjà présente dans les conceptions juives préchrétiennes. Qu’il s’agisse de Philon associant le langage à une partie de la divinité ou de la Memra " accomplissant de nombreuses fonctions du logos de la théologie chrétienne ", la littérature juive proposait déjà une interprétation du logos comme divinité, élément qui nous paraît à présent être un élément distinctif et spécifique du christianisme. Il faut donc considérer ici la façon dont les Rabbis ont abandonné la théologie du logos (vraisemblablement un ancien héritage juif) au christianisme. Ils érigèrent en fait, à la place du logos, la Torah, c’est-à-dire le texte lui-même, comme s’il s’agissait de refuser tous les intermédiaires. "Justin et les Rabbis s’accordent donc pour tracer la distinction entre orthodoxie et hérésie, ou entre judaïsme et christianisme, au moyen du signifiant du logos." Les deux religions se définissent ainsi dans un jeu de miroirs : d’un côté, le "christianisme" s’octroie la théologie du logos pour en faire la pierre de touche de son armature doctrinale ; de l’autre, le judaïsme rabbinique évince cette même théologie du logos pour ériger la Torah comme centre théologique.


Les conciles fondateurs

Enfin, la troisième partie met en place le dyptique des deux mythes fondateurs, celui du concile de Nicée, composé dans la seconde moitié du IVe siècle, et celui de Yavneh, construit par les rédacteurs du Talmud de Babylone. C’est précisément la production de ces deux institutions d’orthodoxie qui permettra de définir et de parfaire les frontières entre "judaïsme" et "christianisme". Nicée affirme l’existence du Verbe unique tandis que Yavneh consacre la toute-puissance de la Torah orale. Ces deux conciles légendaires permettent donc de définir a posteriori les identités juive et chrétienne, notamment en rejetant à l’extérieur les pratiques ou les théologies hybrides.


Repenser le judéo-christianisme

Le livre de Boyarin constitue un ouvrage fondamental sur la genèse des relations entre christianisme et judaïsme dans les premiers siècles de notre ère. Bouleversant nos schémas courants de pensée, il montre notamment comment le couple hérésie/orthodoxie a été utilisé par juifs et chrétiens dans la construction respective de leurs identités. Ces identités se sont définies précisément en regard l’une de l’autre dans un jeu d’influences réciproques, directes ou indirectes, tardivement, aux IV-Ve siècles essentiellement, et cette thèse confère au présent ouvrage un souffle subversif car elle revient à considérer que le "judaïsme n’est pas la "matrice" du christianisme [mais que tous deux] sont jumeaux, liés par la hanche". De fait, le présent ouvrage apparaît d’une extrême fécondité. Inspirant  de nombreux travaux, colloques et publications, aux États-Unis notamment, il a modifié radicalement le paysage des relations antiques entre le christianisme et le judaïsme. C’est ainsi que Simon-Claude Simouni, spécialiste du judaïsme et du christianisme , considère avec Boyarin qu’il faut à présent repenser le concept de judéo-christianisme pour le remplacer par les expressions "judaïsme chrétien" et "judaïsme rabbinique". En effet, le livre de Boyarin démontre comment le christianisme et le judaïsme se déterminent dans l’Antiquité tardive à partir d’un arrière-plan culturel et idéologique commun.

On peut toutefois observer que l’auteur recourt dans son étude à une documentation issue des Pères ou des Sages, autrement dit à une documentation que l’on peut qualifier d’orthodoxe. Or, dans la complexité du paysage religieux de l’Antiquité tardive (II-Ve siècles), il eût été peut-être intéressant d’élargir l’étude à la documentation dite "apocryphe". On pense ici entre autres à la Prô Tri, la " Première Pensée à la triple forme ", qui est le premier des deux textes constituant ce qui a subsisté à ce jour du codex XIII de la collection des papyrus coptes découverts près de Nag Hammadi, en Haute-Égypte, en décembre 1945. Certains chercheurs ont ainsi pu souligner l’étroite relation entre la Prô Tri et le prologue johannique, notamment concernant le caractère divin conféré au logos  .

Reste que l’ouvrage de Boyarin demeure une monumentale réflexion sur la genèse interdépendante de ce que l’on a appelé "christianisme" et "judaïsme" en tant qu’entités religieuses. L’auteur  nous invite, par-delà  la mise à jour des processus repérables dans les œuvres de l’Antiquité tardive, à repenser notre représentation de la religion en général pour bouleverser nos conceptions traditionnelles. Comme il  le rappelle lui même dans la conclusion de son livre, le rôle de l’intellectuel selon Michel Foucault n’est-il pas de "tout reproblématiser" ? Nul doute que Boyarin, avec maestria, a su  honorer la citation du philosophe français pour proposer au lecteur un ouvrage, certes exigeant et technique d’un point de vue intellectuel, mais ô combien fécondant pour la recherche et l’exégèse. De ce point de vue, la traduction de l’ouvrage par Jacqueline, Marc et Cécile  Rastoin rend compte, au plus près, de la complexité et de la richesse de la réflexion. Le lecteur trouvera ainsi en fin de page des notes très détaillées et techniques ainsi qu’une bibliographie très fouillée..

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