<p>A partir d&rsquo;une enqu&ecirc;te ethnographique men&eacute;e &agrave; Bangkok, <em>No money, no honey </em>propose une sociologie critique du tourisme sexuel contemporain.<br /> &nbsp;</p>

Fruit d’une thèse soutenue par l’auteur à l’EHESS  en 2009, ce livre interroge, à partir d’une enquête ethnographique conduite à Patpong, un quartier de Bangkok, les dessous des échanges prostitutionnels. Des vingt-deux mois passés par l’auteur dans cette ville entre février 2005 et septembre 2007 est tiré cet ouvrage, dense, copieux, mais rendu aisément lisible par un mode d’écriture mêlant analyse et phases monographiques. La table des matières en fin de volume et les sous-titres qui jalonnent le texte facilitent également cette lecture. Sébastien Roux allie le souci ethnographique (favorisé par le poste d’enseignant d’anglais qu’il a tenu dans une association thaïlandaise de défense des droits des prostituées) à une sociologie critique de la catégorie de prostitution. Les entretiens individuels menés par l’auteur auprès des prostitué(e)s et des clients ont été précédés par de longues fréquentations des lieux de prostitution et des échanges verbaux préalables. Cette méthode de l’entretien ethnographique montre ici ses bienfaits. Il questionne simultanément et de manière très pertinente les pratiques et outils d’analyse mobilisés pour en rendre compte. La seconde partie de l’ouvrage, consacrée à une généalogie critique de la catégorie de tourisme sexuel, vient lui donner une profondeur historique.

Le mérite principal de ce travail réside selon nous dans un refus constant de céder à une tentation moralisatrice et politiquement correcte consistant à réduire la prostitution touristique à l’expression d’une forme de domination. Cette forme de paternalisme inclinerait à manquer les « expériences subjectives » et la « compréhension des logiques qui animent les espaces concernés ou l’interrogation sur la pluralité des échanges » . Ces lectures, qui tirent leurs racines dans la critique féministe des années 1970/1980, tendent à faire abstraction de la diversité des réalités sociales, culturelles et historiques dans lesquelles s’insèrent les relations monnayées. De plus, elles ont tendance à se conformer à une seule et même représentation de ce que serait la « vraie » prostitution (celle des relations contractuelles explicitement conclues dans des bars spécialisés) et par là même passer à côté d’une multitude d’échanges a priori non économiques : « acquisition d’une place, estime de soi, respect, amour, désir, réalisation de soi, espoir d’avoir une vie meilleure » . Cette critique de la vénalité peut se formuler autrement : offrir à une étudiante de Bangkok un téléphone portable pour la séduire relève-t-il d’une logique différente de celle qui s’établit entre une danseuse de bar à go-go et son client ? N’y a-t-il pas un autre échange que de la rétribution matérielle ? Le risque également inhérent à une vision trop moralisatrice ou politique du tourisme sexuel consiste à considérer que la prostitution disparaîtrait avec la progression économique du pays, à penser qu’un fort taux de croissance serait le meilleur moyen pour lutter contre ce type d’activités, qui s’éteindraient mécaniquement. De même, selon cette représentation, la prostitution ne serait que le reflet d’une forme d’exploitation économique du nord sur le sud. Mais là encore, cette analyse de la prostitution comme dysfonctionnement socio-économique passe à travers la réalité des pratiques. Tout en négligeant les autres formes de rétribution, elle reconstruit de manière univoque une sexualisation abusive de l’Orient par l’Occident, elle oublie que le farang (l’Occidental de type caucasien) est lui aussi l’objet de fantasmes et de désirs pour les populations locales. L’analyse menée par l’auteur des économies affectives sous-jacentes à ces rapports prostitutionnels permet de mettre en lumière ces projections croisées et leur impact concret sur la réalisation des relations. Bien conscient d’étudier un phénomène moralement et politiquement problématique, Roux ne le néglige pas et tente de se placer dans un interstice, celui de « la compréhension de cet entre-deux qui impose le respect tout à la fois des relations observées et de leur mode d’appréhension politique et moral » . Cette approche compréhensive du tourisme sexuel permet donc d’analyser la qualification des actes par les agents eux-mêmes et non par l’observateur, évitant ainsi, risque inhérent à toute sociologie empirique, le « plaquage » de catégories sur un phénomène plus complexe et diversifié qu’il n’y paraît. 

Les différentes formes de prostitution (est également analysée la prostitution masculine) sont rapportées à une pluralité d’échelles. La mise en perspective des échelons locaux et nationaux de la prostitution avec les phénomènes de mondialisation conduit l’auteur à montrer que, contrairement à une idée répandue, la mondialisation « ne constitue pas un multiplicateur en soi de la violence des rapports de domination » . Cette mondialisation du tourisme sexuel produit en réalité des effets multiples et parfois contradictoires : politisation des questions sexuelles, émergence de nouveaux sujets politiques, évolution des dispositifs juridico-législatifs, circulation internationale des identités sexuelles. L’étude du processus de globalisation des échanges monnayés passe par la prise en compte de l’ensemble de ces logiques ; les pages qu’y consacrent l’auteur sont là encore tout à fait éclairantes. 

Ce travail s’avère donc essentiel pour tous les lecteurs, qu’ils soient familiers ou non de ces questions, désireux de comprendre les logiques du tourisme sexuel. Il permettra également de rompre avec un certain nombre d’idées reçues concernant ces problèmes qui, bien légitimement, déchaînent les susceptibilités. #nf#