La montée en puissance de l’opinion menace-t-elle la démocratie ? Non, répond ici J. Julliard : nous voici seulement parvenus à l’âge doxocratique.

Il faut bien être honnête : je suis rentré à reculons dans ce bref essai au titre pascalien   de Jacques Julliard. En effet, me saisissant de l’ouvrage, le feuilletant, parcourant d’un coup d’œil quelques pages afin de saisir son objet, une légère méfiance m’étreignit. Voir convoqués pêle-mêle (en à peine plus d’une centaine de pages) : Braudel, Bossuet, Chateaubriand, Constant, Comte, Guizot, Hegel, Jaurès, Locke, Marx, Maurras, Pascal, Platon, Rousseau, Socrate, Tarde, Tocqueville, Voltaire, Weber, … (et j’en oublie) me laissa dubitatif. D’autant plus que les références sont parfois elliptiques ou, à l’inverse, très précises. Cela témoigne, me semble-t-il, d’une hésitation de l’auteur quant à la nature de son propos : propos de circonstance, après le rejet par référendum du projet de Constitution européenne et la défaite de Ségolène Royal à l’élection présidentielle, ou bien réflexion plus poussée sur la démocratie d’opinion ?

Après avoir refermé le livre, je suis tenté de répondre : les deux à la fois. Si l’auteur s’appuie au départ sur ces deux événements, il ne s’attarde pas à les décrire et à se lamenter. Bien au contraire. Jacques Julliard s’efforce en effet de montrer en quoi la "fiction de la volonté générale", intimement liée au suffrage universel, n’est plus possible à l’âge d’Internet et des sondages quotidiens. Si le droit de vote est une condition nécessaire de la démocratie, celle-ci ne saurait plus s’y réduire. 


L’opinion se rebiffe

Julliard s’attache d’abord à dresser le constat – somme toute assez banal – de la crise de la démocratie représentative, en s’appuyant sur trois principaux événements. Il revient en premier lieu sur le référendum de 2005, à l’occasion duquel il voit s’affirmer une nouveauté : la critique des élites (et notamment des éditorialistes) non pas (ou pas seulement) parce qu’elles étaient majoritairement favorables au projet de Constitution, mais surtout en tant qu’elles sont des émettrices d’opinion. Ce fut donc plus leur position que leur opinion qui fut dénoncée. Démarche par ailleurs facilitée par l’anonymat des e-mails. S’ensuivent des remarques plus communes sur Ségolène Royal, sur le contournement de "l’ancien ordre militant", sur sa méthode "excellente [qui] rappelait les cahiers de doléances", mais décevante car "rien ne venait ensuite"   . Puis, se retournant vers l’épisode du CPE   , Julliard déplore que, désormais, une loi, pour être applicable, nécessite une double ratification : celle du Parlement et celle de la rue.


Le spectre de la dissolution du corps social

Ensuite, Jacques Julliard brosse rapidement l’évolution historique qui, depuis Pascal (qui fut un des premiers à faire de l’appui de l’opinion publique un critère de la légitimité du pouvoir politique) jusqu’à nos jours, a vu la "montée irrésistible de l’opinion". L’intérêt de ce développement est surtout de rappeler les craintes d’une partie des élites au XIXe siècle à l’égard de l’opinion. Le suffrage universel n’allait-il dissoudre la société ? la tradition ? Or, loin de disperser les opinions, la démocratie favorise plutôt leur unification. D’où l’appel à la responsabilité des journalistes et des intellectuels lancé par Jacques Julliard : leur rôle n’est pas de faire l’opinion, mais de résister à celle-ci. Car si la démocratie uniformise les opinions, "l’opinion (…) est-elle [alors] la forme moderne du totalitarisme ?"  


Cachez cette opinion que je ne saurais voir…

Après avoir constaté la montée en puissance de l’opinion publique et brossé son évolution historique à grands traits, Jacques Julliard entreprend de défendre l’idée – et là est le véritable intérêt du livre – que la démocratie d’opinion est à la fois inéluctable et pas forcément négative.

Rappelant de façon rapide de grands acquis de la science politique sur l’origine des opinions (comme la critique de l’idée, imprégnée de marxisme, selon laquelle l’opinion n’est que l’expression d’intérêts de classe, alors que la réalité démontre allègrement le contraire ; ou encore le fait que plus le niveau des études s’élève, plus il se substitue au milieu familial comme facteur déterminant), il dénonce les crispations de certains auteurs à propos de celles-ci. Ainsi Julliard démonte-t-il savoureusement Pierre Bourdieu   , lequel prétendait, dans un article resté célèbre, que "l’opinion publique n’existe pas"   .

Mais il n’y aurait pas que des sociologues pour refuser d’affronter en face la question de l’opinion. Les "parlementaristes" (dixit Jacques Julliard) auraient bien conscience de leur déclin, mais chercheraient à fuir la réalité, au lieu d’agir : "Vous voulez qu’on vous fasse hommage, vous voulez qu’on vous rende les armes au lieu de démontrer votre utilité ! Plutôt que de déplorer que beaucoup de discussions essentielles aient lieu sur Internet : organisez vos débats !" Car, finalement, la "preuve du Parlement, c’est qu’il parle. Eh bien ! Qu’il débate ! Mais rien !"   Julliard fait mouche.

D’une façon générale, trois reproches sont communément adressés à l’opinion, alors qu’ils pourraient également concerner le suffrage universel. Est-elle versatile ? Que dire alors de l’alternance, régulière depuis si longtemps ? Couarde ? Les votes le sont-ils moins ? Désinformée ? Mmm… voilà qui fleure bon la rhétorique des conservateurs du XIXe siècle, ennemis résolus du suffrage universel.


Vers la doxocratie

Pourquoi ces réticences ? Tout simplement parce que l’on oppose souvent opinion et suffrage. Or, si "[c]’est le peuple qui est souverain. Ce n’est pas le suffrage. Encore moins l’opinion"   . Les deux sont des moyens d’expression de cette souveraineté. Surtout, "la vérité la voici : la pratique des enquêtes d’opinion a radicalement aboli la fiction de la volonté générale"   . Le diagnostic est sans appel. L’idée de délégation, de représentation (que ce soit celle d’un monarque absolu, représentant de Dieu sur terre, ou d’un parlement censé incarner la volonté générale) en prend pour son grade. De sorte que l’auteur se demande si le cycle de la "liberté des Modernes" chère à Benjamin Constant   , n’est pas clos. Après un premier modèle de démocratie directe, puis celui de la démocratie représentative classique, nous serions sur la voie de la "doxocratie", "fondée sur l’intervention permanente de l’opinion dans les affaires publiques", "moins démagogique que la démocratie directe, meilleure conductrice de la volonté générale que le système représentatif"   .

Comment caractériser ce nouvel âge démocratique ? De trois façons. Médiatique, tout d’abord, en raison de l’essor des nouveaux moyens de communication (téléphonie mobile, Internet,…). Directe, puisque le Parlement est vu comme un problème, et non comme un lien, ce qui pose la question d’un gouvernement soumis à l’émotion. Permanente, enfin, et c’est là son trait principal. La "doxocratie" serait donc, en quelque sorte, le produit de "la révolution technologique et du désir populaire de participation". Que les élites se rassurent, nous dit Julliard, elles ne sont pas pour autant hors course : si elles ne pourront plus diriger exclusivement la société, elles doivent plus que jamais l’instruire. Car à travers le symptôme que représente "la morale de la télévision" (apologie de l’argent et de la loi du plus fort), l’auteur diagnostique en réalité la croissance de la contradiction entre l’esprit de République et l’esprit du capitalisme.


Léviathan dans la mêlée

Par quels moyens, alors, favoriser une plus grande participation de la population à la vie de la Cité ? Sur cette question, cruciale, on aurait souhaité un peu plus de densité dans le propos.  Car cette proposition ne va pas sans poser quelques questions. Comment intégrer la prise en compte de l’opinion dans la pratique politique, alors qu’un projet politique s’inscrit nécessairement dans la durée ? Comment, dès lors, ne pas réduire la politique à des effets d’annonce ? Dire, est-ce toujours faire ? Si Julliard désapprouve, avec justesse, l’idée de référendums réguliers (aux motifs que cela serait d’une part lassant et conduirait, d’autre part, à un détournement de son enjeu), il reste malheureusement aussi évasif que Ségolène Royal sur la nature et le fonctionnement des "jurys populaires" qu’il appelle pourtant de ses vœux. On pourra toutefois s’accorder avec lui sur le fait que, d’une certaine façon, la désignation de Ségolène Royal comme candidate du Parti socialiste signifie, pour partie, "la révolte de l’opinion publique contre la classe politique".   De même peut-on convenir sans difficultés que le parlement reste irremplaçable pour la garantie des libertés publiques et la pratique de la discussion organisée, ou encore sur le fait que "[l’]’avenir de la démocratie repose donc sur la possibilité de faire vivre en commun, et même de faire coopérer le système parlementaire et le système de l’opinion publique".   "So what ?" Une fois l’analyse déroulée, que faire ?


L’auteur reste ici, et on le regrette, assez silencieux. Mais il n’était peut-être pas ni dans le projet de Jacques Julliard, ni dans l’esprit de la collection "café Voltaire" des éditions Flammarion, de répondre ici en détails aux modalités pratiques d’exercice de la doxocratie (ce qu’il fera probablement, espérons-le, dans un prochain ouvrage dont il annonce qu’il sera plus développé que celui-ci). Le propos était plutôt de fournir une réflexion générale sur la montée de l’opinion publique dans la sphère politique qu’il situe dans une dynamique plus profonde d’autonomisation croissante des individus dans les sociétés contemporaines. Plutôt que de nier l’évidence ou de vouloir ruser avec elle, l’opinion publique doit être mieux prise en compte. Propos courageux de la part d’un éditorialiste du Nouvel Observateur, média prescripteur s’il en est. Pour cela, ce livre mérite la lecture.


* Retrouvez en complément :

- Une critique des deux premiers volumes de la tétralogie de Marcel Gauchet, L'Avènement de la démocratie (Gallimard), par Céline Spector.
Face aux crises de la démocratie, comment préserver la liberté collective des périls qui la font se retourner contre elle-même ?

- Une critique du livre de Pierre Manent, Enquête sur la démocratie (Gallimard), par Julien Jeanneney.
Dans un recueil d’articles publiés depuis une vingtaine d’années, Pierre Manent éclaire de grandes questions de la philosophie politique.

- Une critique de l'échange entre Pierre Rosanvallon d'une part, et Jacques Chevallier et Olivier Beaud paru dans la revue Commentaire (n°119, automne-hiver 2007 et n°120, hiver 2007-2008).
Faut-il voir dans les nouvelles pratiques de défiance un phénomène unifié, voire un tournant de notre démocratie, dans le sens d’une régression liberticide ?

- Une critique du livre de Pierre Manent, Naissances de la politique moderne (Gallimard), par Aurélien Bellanger.
Une étude consacrée à trois auteurs majeurs de la pensée politique : Machiavel, Hobbes et Rousseau, enfin rééditée.


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