Alain Minc en plein exercice d'optimisme européen.

Alors que le contexte intellectuel et politique porte plutôt au déclinisme, Alain Minc, avec son essai Un petit coin de paradis (Grasset) est pris en flagrant délit d’optimisme européen. Parti d’un constat : l’Europe n’est plus fière d’elle-même car elle se sent passer de sujet à objet de l’Histoire, il se dit « désespéré » par l’autodérision des Européens. Sa démarche va consister à passer en revue les raisons de croire en l’Europe et en son avenir. L’écueil en aurait pu être un angélisme naïf. Il n’en est rien de la part de l’auteur de Ce monde qui vient et c’est d’ailleurs contre toute candeur que l’essayiste prône un examen raisonné de nos avantages, intérêts et atouts dans la mondialisation. Loin de prôner un prosélytisme suranné, qui n’est plus de mise à l’heure des grands émergents, Alain Minc exhorte à préserver le modèle européen pour en faire « la butte témoin de ce que l’histoire, l’intelligence et la raison peuvent concevoir de mieux. »

 

Le paradis des libertés

Un homo europeanus serait en train de voir le jour, qui s’identifie à de plus en plus de liberté individuelle. Mais l’Europe n’en tire aucun avantage. Une dynamique libérale, voire libertaire s’est développée en Europe. Que ce soit en termes de politique répressive, de conception de la vie et de la mort ou encore d’immigration, les Etats-Unis auraient quant à eux développé une approche beaucoup plus radicale.

De même dans le champ spirituel. Au sein de sociétés civiles en pleine sécularisation, les Eglises participent au débat public, mais elles ne le dominent plus. Il y a une opposition Europe-Amérique notamment dans le débat sur le créationnisme. En Europe, souligne Alain Minc, « le respect de la science et le culte du progrès » sont toujours de mise.

Autre contrainte dans le débat américain, tempérée en Europe : l’importance du politiquement correct et de sa diffusion à l’excès dans tout le débat public. L’opinion se polarise de plus en plus aux Etats-Unis (réaction/progressisme) alors qu’elle est de plus en plus homogène en Europe. Ainsi les Européens n’auraient-ils plus ni dieu ni maître et ne sauraient-ils pas en être fiers.

 

Le meilleur du « plus mauvais système »

La démocratie en Europe fonctionne sans doute mieux qu’aux Etats Unis. Il y a une émulation entre les 27 Etats membres en termes de pratiques démocratiques. Le mode de financement des campagnes en est un exemple, de même que le poids des lobbies aux Etats-Unis, moindre en Europe où pouvoirs et contre-pouvoirs s’équilibrent. Ainsi assisterait-on au développement en Europe d’un début d’opinion publique commune.

Selon l’auteur, il existe un humus idéologique européen qui rend la pratique de la politique en Europe de plus en plus civilisée, ce dont nous pouvons être fiers.

Sur le plan économique existe un lieu commun : la croissance serait du côté des Etats-Unis, les pesanteurs en Europe, ainsi que le chômage, une moindre innovation et des prélèvements obligatoires excessifs. Si l’économie doit viser le meilleur équilibre entre compétition et protection, efficacité et égalité, alors la réussite est européenne si l’on prend en compte des indicateurs plus larges que le seul PIB. Les Européens ont fait un choix de société en faveur d’une baisse du temps de travail. En contrepartie, ils sont obligés de travailler plus intensément pour maintenir leur niveau de vie. Autre choix de société : une plus grande aspiration égalitaire en Europe.

La seule question qui vaille aujourd’hui pour l’Europe est : le subtil équilibre entre protection et compétition peut-il résister à la pression de la mondialisation ? La survie du modèle européen exige un surcroit d’efficacité car la montée des pays émergents rend notre confort dépassé. Cela suppose de raboter à la marge les mécanismes de protection et de se lancer dans une course éperdue à l’innovation. Ce dernier élément est un choix. Rien n’y contraint l’Europe, si ce n’est la compréhension intelligente des enjeux. De là le risque de repousser sans cesse le passage à l’action.

C’est probablement de l’émulation que viendra la solution. La contagion est, en matière budgétaire, allemande ; en politique industrielle, française ; en innovation, britannique ; en technologie, scandinave.

 

Le prosélytisme de la vertu

Dépourvue de la puissance au sens classique du terme   , l’Europe peut néanmoins compter sur l’influence comme instrument principal. Même si l’ « obsession verte » est née en Amérique, le volontarisme lié au respect des accords de Kyoto n’a cessé d’être porté par les Européens.

C’est l’exemple du paquet "énergie climat" de 2008 et du sommet de Copenhague, qui, même s’il a été présenté comme un échec, a toutefois mobilisé la communauté internationale sur un agenda largement porté par l’Europe. C’est par la diplomatie de l’exemple que l’Europe peut faire valoir son avantage. Ainsi l’Europe parvient-elle sur bien des sujets à donner le tempo au monde entier. Dans sa relation avec les pays les plus pauvres, l’Europe se veut exemplaire. Elle est de loin la puissance la plus importante en termes de dons. Sur le plan des droits de l’homme, l’Union européenne est à la pointe. Ainsi du combat pour la mise en place d’une Cour pénale internationale qu’elle a particulièrement soutenu.

D’une manière générale, l’Europe est le meilleur militant de la gouvernance mondiale. En faveur du multilatéralisme, elle est ouverte aux nouveaux joueurs, désireuse d’instaurer des règles communes. Et ce probablement parce qu’elle est elle-même le produit de la gouvernance internationale à l’échelle d’un continent.

Idée française devenue européenne, le G20 en est l’illustration. Faire prévaloir l’esprit de coopération sur le désir d’affrontement n’est pas une évidence pour les autres joueurs. Il est bon qu’existe dans le concert mondial un acteur qui remplisse ce rôle de conscience et d’aiguillon. Il n’en tire pas de pouvoir mais de l’influence, ce qui en fait une puissance d’un genre nouveau. Et y trouve matière à une légitime fierté.

 

Un miracle quotidien

L’exemple du plan de soutien à l’euro en 2010 est édifiant. Personne n’a rendu hommage à l’Europe, tant sa manière d’avancer, en démarche de crabe, est difficile à saisir. Pourtant les 27 ont décidé rien moins que d’instaurer un fonds permanent de solidarité et d’avancer vers une gouvernance économique commune.

Pourquoi l’Europe oublie-elle ses incroyables succès ? Surmonter la guerre ; édifier un espace de prospérité ; réussir l’élargissement ; réaliser un grand marché ; mettre en place l’euro et l’espace Schengen. Probablement en partie parce qu’elle n’est pas lisible. C’est un ovni institutionnel dont personne n’a conceptualisé le fonctionnement. Or l’Union européenne exprime la quintessence de la modernité : elle est en phase avec l’ère de la cybernétique et avec l’âge des réseaux. Dans le processus d’intégration, c’est l’empirisme qui a triomphé, avec un débat permanent Europe-puissance contre Europe-espace. Aujourd’hui le jeu est d’une extrême complexité et le Traité de Lisbonne a davantage codifié ce désordre créateur qu’il ne l’a rationalisé. Mais par une loi étrange, l’Europe stagne en période de vie ordinaire, mais une fois menacée, elle avance au lieu de reculer.

 

Nous sommes seuls

À l’échelle planétaire, l’Europe n’est plus le centre des préoccupations, notamment de la part des Etats-Unis. Dès lors, que recouvre le mythe, désormais, des valeurs occidentales ?

Ce n’est pas avec les autres acteurs de la scène mondiale que nous trouverons des solidarités de substitution. Mis à part le Brésil et une partie de l’Amérique du Sud, la Chine, la Russie et l’Inde n’auront pas des priorités convergentes avec celles de l’Europe. Celle-ci apparait aujourd’hui angélique avec son marché ouvert à tous les vents et sa politique de concurrence hostile à l’édification de solides oligopoles. Etre seuls ne nous condamne pas, mais nous oblige à devenir plus combatifs pour défendre le modèle dont nous devrions être fiers.

 

L’agneau peut-il devenir un loup ?

L’Europe apparaît parfois comme l’agneau de la fable. Elle pense coopération quand les autres disent compétition. Parle de morale quand ses concurrents font preuve de cynisme. Elle invoque la régulation quand les nouveaux joueurs pratiquent l’égoïsme. Son système est sans doute le meilleur en termes de démocratie, de liberté, d’équilibre. Pour autant, il n’y a aucune chance d’imaginer qu’il fera des adeptes dans le monde.

Plus de fermeté serait nécessaire dans la prise en compte de nos intérêts. Notamment à défendre l’ « européanité » des entreprises. L’Europe a intérêt de disposer de joueurs industriels et financiers de rang international. Par ailleurs, la compétition universitaire est devenue violente. Former les élites du monde est un formidable levier d’influence. Pourquoi ne pas fusionner les grandes universités et écoles européennes ? Le défi de l’immigration est aussi à prendre en compte. Maîtriser son avenir démographique n’est pas une option pour l’Europe mais une nécessité.

Pour finir, la conclusion d’Alain Minc se veut réaliste et ambitieuse. L’heure n’est plus à l’arrogance, mais à la défense d’un modèle, « petit coin de paradis » sur une planète globalisée qui nous rappelle en cela le jardin à cultiver de Voltaire. À rebours de la philosophie française, le mouvement de la société en Europe précède l’exercice du pouvoir politique. C’est sa force car il n’y a pas de limite à la contagion interne des bonnes pratiques entre Etats. À défaut d’imposer son modèle par le prosélytisme, l’Europe doit au moins savoir le préserver pour qu’il reste la butte-témoin de ce que l’histoire, l’intelligence et la raison peuvent concevoir de mieux

 

 

* À lire également sur Nonfiction.fr :

- Alain Minc, Un petit coin de paradis (Grasset), par Emmanuel Auber.