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Economie

Zombie Economics. How dead ideas still walk among us

Couverture ouvrage

John Quiggin
Princeton University Press , 216 pages

L’économie dans l’impasse ?
[jeudi 24 février 2011]


La science économique et les économistes sont-ils responsables de la crise ?

* Cet ouvrage a été publié avec l’aide du Centre national du livre.

 

A la faveur de la crise, la science économique s’est vue remise en cause dans ses présupposés, ses méthodes et ses recommandations. A de rares exceptions – Saint Roubini priez pour nous   - les économistes ont été sommés par les profanes de s’expliquer sur leur incapacité à prévoir l’éclatement de la bulle immobilière américaine et ses conséquences, voire accusés d’avoir promu les idées et les politiques qui ont mené à la plus importante perturbation de l’économie mondiale depuis la Seconde Guerre Mondiale. Dans Zombie Economics, John Quiggin, économiste "behavioraliste" australien, reprend à son compte cette demande sociale de renouvellement, tente d’en trouver les justifications dans les limites intrinsèques de la théorie économique et tire un premier bilan – pessimiste – du chemin déjà parcouru par la profession.

Vie, mort et résurrection des doctrines économiques

L’auteur endosse de fait la version maximaliste de l’argument. Une rénovation profonde est nécessaire moins parce que les économistes ont été inutiles comme observateurs de l’enchaînement des événements que parce qu’ils en ont été des agents   en fournissant les outils intellectuels des politiques qui ont démantelé les institutions qui ont permis la croissance harmonieuses des Trente Glorieuses. De manière parfois légèrement désinvolte, la crise financière est systématiquement présentée comme le test ultime d’une série d’idées fondamentales de l’orthodoxie économique : l’efficience des marchés financiers (les prix des actifs financiers intègrent l’ensemble de l’information pertinente disponible), la "Grande Modération" (l’économie mondiale est devenue moins volatile depuis les années 1980), les modèles stochastiques d’équilibre général (l’analyse macroéconomique doit être fondée sur une analyse des comportements individuels, "microfondée" dans le jargon), la vertu des inégalités (les inégalités ne posent pas problème dans une économie entrepreneuriale florissante), la pertinence des privatisations (les ressources sont utilisées de manière plus efficace sous actionnariat privé).

Ces idées ont en commun d’être des "zombies" : alors qu’elles ont massivement échoué au test de la crise, elles continuent à frapper depuis le cimetière où elles devraient avoir été reléguées, car les habitudes intellectuelles, par routine, par manque d’alternatives immédiatement applicables, voire par mauvaise foi, ne sont pas si faciles à éradiquer.
L’ouvrage consacre chacun de ses cinq chapitres à retracer la naissance, la vie, la mort et la résurrection de ces idées mort-vivantes. Ceci dit, bien que les traitant de manière analogue, l’auteur ne place pas tous ses adversaires sur un pied d’égalité. L’affirmation selon laquelle la croissance rend la question des inégalités obsolète, que résume l’adage "la marée montante soulève tous les bateaux"   mérite ainsi à peine le titre de théorie, tant les soubassements empiriques lui ont de tous temps fait défaut. De l’évidence selon laquelle une imposition spoliatrice réduit les revenus de l’Etat en décourageant toute activité d’enrichissement personnel, connue sous le nom de courbe de Laffer, a été tirée une "théorie" de l’impôt justifiant la suppression de la progressivité de l’impôt sur le revenu via le rabotage des taux marginaux et célébrant le rôle moteur des plus riches dans la croissance économique.

Sa prévalence dans le débat économique anglo-saxon puis à un moindre degré européen est imputée à sa congruence avec le recul de la capacité des Etats à redistribuer les revenus dans un monde de capitaux plus mobiles, d’une part, et au rôle qu’a joué le recours croissant à l’endettement des ménages pour occulter la croissance des inégalités de revenus, en particulier aux Etats-Unis, d’autre part. Quiggin met en regard la diffusion des politiques inspirées des idées de Laffer et la chronologie des inégalités de revenu, principalement aux Etats-Unis.

Les années 1980, moment où Reagan met en place son très lafférien triptyque "baisse des impôts, augmentation des dépenses militaires, équilibre budgétaire", marquent le passage de la "Grande Contraction" de l’après Guerre, où selon Quiggin les politiques de redistribution et de stimulation de la demande ont permis la réduction des inégalités de revenus et l’accession d’une fraction croissante de la population à la classe moyenne, à la période de la "Grande Divergence" où le fossé recommence à s’élargir entre les plus riches et les plus pauvres. L’entreprise de démystification atteint son but dans l’ensemble, mais face à une opposition aussi faible Quiggin veut pousser son avantage trop loin en faisant de l’évolution des politiques fiscales le moteur de l’évolution des inégalités de revenus. Peut-être par excès de zèle contre les figures néoconservatrices impliquées dans cette histoire (la légende veut qu’Arthur Laffer ait pour la première fois tracé sa fameuse courbe sur une serviette en papier au cours d’un déjeuner avec Donald Rumsfeld et Dick Cheney), Quiggin en oublie de discuter sérieusement le rôle de l’évolution des technologies de production dans l’augmentation des différences de productivité et donc de revenus, théorie autrement plus en cours chez les économistes. Victoire facile, mais pas totalement convaincante, donc.

Le mythe de la "Grande Modération"

Plus probante, car plus fermement appuyée sur l’exploitation des connaissances empiriques, est la réfutation de la thèse de la "Grande Modération". L’argument en est le suivant : grâce à une meilleure ingénierie monétaire de la part des banques centrales et financière de la part des acteurs privés, le temps des fluctuations économiques brutales est désormais révolu. La volatilité de la production agrégée a en effet connu une baisse significative depuis les années 1980, ainsi qu’en témoignent les statistiques. Le perfectionnement de l’industrie de la gestion du risque permet à l’économie de supporter un niveau de risque agrégé plus élevé. Ce type de raisonnement, accrédité par l’autorité entre autres de l’oracle Alan Greenspan, est rendu responsable du développement incontrôlé du marché des subprimes aux Etats-Unis. Quiggin frappe juste, c'est-à-dire à la racine, en démontrant que la baisse de la volatilité de la production est largement un artefact statistique. Ou plus précisément, si baisse du risque agrégé il y a eu, elle n’a rien de concomitant avec le boom financier des années 1980 et 1990. Pour Olivier Blanchard et John Simon, le déclin de la volatilité de la production a commencé dans les années 1950, a été interrompu dans les années 1970 et au début des années 1980, pour reprendre son rythme de croisière du milieu des années 1980 jusqu’à la fin des années 2000. L’impression que le risque macroéconomique a été éradiqué est en large partie due à une erreur de cadrage. Une autre difficulté de la thèse de la Grande Modération est qu’elle ne prend pas en compte le niveau moyen de croissance de la production. L’écart-type de la production américaine dans les années 1960 était de 2%, contre 1.5% dans les années 1990, certes. Mais la croissance moyenne était de 4.3% durant la première période, contre 3% dans la seconde. Rapportée au niveau de croissance, la volatilité était donc inférieure dans les années 1960. En particulier, la probabilité implicite d’une récession était elle aussi plus faible dans les années 1960. Au-delà de ces considérations arithmétiques, les évolutions de la technologie de production ont altéré les implications des cycles économiques pour les ménages. Les phases de croissance forte des années 1990 ont été moins intensives en emploi. Non seulement le risque agrégé n’a pas diminué, mais l’écart entre celui-ci et le risque supporté par les individus et les ménages a, lui, augmenté.

La réponse américaine à cet état de fait a été ce que Quiggin appelle la "culture de l’endettement". Les ménages se sont endettés plus massivement, ce qui a permis de maintenir la consommation à des niveaux de croissance élevés malgré la relative stagnation des revenus. Cette solution a l’inconvénient d’être extrêmement instable car conditionnelle à l’augmentation ininterrompue du collatéral des ménages, c'est-à-dire essentiellement de leurs actifs immobiliers. A ce point de son argumentation, l’ouvrage rejoint les explications conventionnelles de l’inflation et de l’éclatement brutal de la bulle immobilière américaine. La démonstration emporte la conviction, en ce qu’elle reconnaît dans les mécanismes mêmes qui ont permis la croissance américaine des années 2000 les sources de la crise. Le crédit à la consommation et la politique de soutien à l’accès au logement ont en effet soutenu l’expansion du secteur des services financiers, lui-même fort moteur de croissance. Mais pour reprendre le titre de l’ouvrage de Carmen Reinhart et Ken Rogoff, l’impression que "cette fois c’est différent", que l’ingénierie financière avait atteint un degré de maîtrise du risque sans précédent, a empêché de prendre la mesure de la fragilité du nouveau modèle de croissance.


Inefficience des marchés ou des incitations ?

Des idées plus enracinées dans la tradition académique telles que l’efficience des marchés financiers ou l’usage de la microfondation des équilibres macroéconomiques sont des adversaires plus coriaces contre lesquels Quiggin doit ferrailler plus vigoureusement. Ces théories sont essentiellement critiquées pour avoir été extrapolées, privées de mise à l’épreuve empirique ou transformées en agendas politiques. En adoptant un point de vue peut-être plus nuancé que celui de l’auteur, l’on peut avancer que l’hypothèse d’efficience des marchés financiers est typique du premier type de défaut. Dans sa forme la plus simple (dite forme "faible"), l’hypothèse ne dit rien d’autre que les prix des actifs financiers reflètent l’ensemble de l’information contenue dans les prix passés, si bien qu’il est impossible de faire un profit sans risque en exploitant une quelconque régularité statistique des prix. Il n’y a pas grand-chose à contester ici, et Quiggin ne s’aventure pas sur un terrain aussi glissant.

Plus problématique selon lui est le passage de la forme faible à la forme "forte" selon laquelle les prix incorporent l’ensemble de l’information publique et privée (si bien que même les délits d’initiés ne produisent que des gains modestes voire nuls), puis à une forme "super forte" qui revient à affirmer que le menu d’instruments financiers est si étendu qu’il permet aux individus, aux ménages et aux firmes de s’assurer contre toutes les contingences imaginables. Là encore, l’argumentation fait de la crise de 2008 le test critique contre lequel ce bloc fondamental de l’économie financière à échoué. Les plus fervents partisans de l’efficience des marchés financiers ont dans leur immense majorité échoué à diagnostiquer l’ampleur et les dangers de l’évolution des prix immobiliers et boursiers. Sans remettre en cause la pertinence de ce chapitre, force est de reconnaître qu’il a bien plus trait à un échec de la régulation publique et des mécanismes de contrôle prudentiel privés qu’à de supposés tares internes à la théorie. Comme l’équilibre général walrasien ou le théorème de neutralité de la structure financière des firmes Modigliani et Miller, le résultat d’efficience des marchés financiers comporte également une valeur heuristique : ses hypothèses très exigeantes constituent moins une tentative de description de la réalité ou un idéal à atteindre qu’une référence par rapport à laquelle il devient possible de détecter les causes des écarts entre les prédictions théoriques et les réalisations empiriques. Il se trouverait peu d’économistes pour croire que le monde est aussi simple que peuvent le décrire une série de quatre ou cinq hypothèses, ou pour prendre pour argent comptant la logorrhée des vendeurs de crédit. Dans la même veine, trop de poids est peut-être accordé à la croyance aveugle des acteurs dans leur modèle d’évaluation relativement à leurs incitations.

Pour Quiggin, le développement du marché subprime aux Etats-Unis s’est fait hors de toute prudence car les modèles d’évaluation étaient fondés sur l’hypothèse qu’une récession d’ampleur nationale était impossible. Cela est peut-être vrai, ou peut-être faux, mais de plus d’importance est le fait que les acteurs du secteur immobilier d’un bout à l’autre de la chaîne avaient intérêt à agir comme si cela était vrai. L’attaque contre la théorie en elle-même ne touche donc pas vraiment. Plus convaincants sont les développements consacrés précisément au design déficient des incitations des acteurs du système financier. Le gros de l’argumentation est désormais classique. Protégées par la responsabilité limitée, les principales institutions financières ont pris des risques démesurés, certains d’être "too big to fail". Ou plutôt, selon l’heureuse expression de l’auteur, "too interconnected to fail"  , façon de suggérer que sous le nouveau régime financier la taille critique à partir de laquelle une institution peut mettre en danger l’ensemble du système a fortement baissé, le résultat en étant une instabilité accrue. Les suspects sont également assez usuels : LTCM, Lehmann, Greenspan, Fannie Mae et Freddie Mac. Plus original, et à coup sûr plus dérangeantes tant pour la théorie économique et les économistes, sont selon Quiggin les implications en termes de production du savoir économique.

Selon lui, les plus farouches défenseurs de l’efficience informationnelle des marchés ont été victimes du biais de confirmation, tendance fâcheuse pour un scientifique à surpondérer les faits qui confirment sa théorie et à négliger ceux qui plaident contre elle. C’est en ce sens que sont interprétés les travaux sur les bulles rationnelles ou le peu d’échos reçu par les mises en garde précoces de professeurs de finance pourtant fort renommés comme Nouriel Roubini ou Robert Shiller.
C’est précisément cette résilience de théories apparemment contredites par les faits qui donnent son titre, son organisation et sa tonalité globalement pessimiste à l’ouvrage. Sans conteste, l’auteur fait montre d’un grand talent dans le rendu de l’évolution des théories  .

De l’effectivité des théories économiques

Ceci dit, la partie la plus intéressante de l’ouvrage consiste dans le suivi de la transformation – la perversion est-on tenté de dire – de théories en rhétoriques politiques. Ce mouvement ne s’accomplit pas par une quelconque vie autonome des idées. Des forces politiques et des groupes sociaux en sont les agents bien réels.
Certaines des implications des théories économiques relatées, pour être bien connues, n’en méritent pas moins d’être rappelées. Il est ainsi évident que la théorie d’efficience des marchés financiers appelle le démantèlement des obstacles à la convergence des prix des actifs vers leur valeur fondamentale, évolution largement entérinée dans les années 1980. De même les implications de l’idée de privatisation vont de soi. L’intérêt du chapitre qui lui est consacrée réside plus particulièrement dans le compte rendu des forces réelles qui ont assuré l’effectivité du "consensus de Washington" qui en a été tiré. Plus subtilement, et pour revenir à l’efficience des marchés de capitaux, l’accent mis sur la juste valorisation des actifs inviterait à adopter une attitude désinvolte face aux déséquilibres de la balance commerciale, en rupture avec l’analyse keynésienne qui y voit un signe annonciateur de difficultés  . Une fois que l’hypothèse d’efficience des marchés financiers est acceptée, les déséquilibres macroéconomiques ne sont plus vus que comme la résultante d’échanges bilatéraux entre adultes consentants sur la base de l’information de marché. Il n’y a pas lieu d’intervenir pour équilibrer les échanges, le seul rôle dévolu aux gouvernements et aux institutions internationales consiste à faciliter l’accès des agents privés à l’information. Si le gouvernement possède une information supérieure à celle des acteurs de marché, il n’a pas à agir en conséquence mais doit se contenter de la divulguer. Autrement dit, la prégnance de l’efficience des marchés conduit directement à la doctrine de la négligence ("benign neglect") face aux déficits de la balance commerciale ou des capitaux, et plus largement à l’idée de "fin de l’Etat-nation" et de "monde sans frontières", selon le titre des ouvrages de Kenichi Ohmae. Mieux, dans sa version "super forte", elle rend obsolètes les mécanismes collectifs de protection sociale, puisque les sociétés d’assurance et les fonds de pension s’y substituent avantageusement. Pour Quiggin, cette théorie hypertrophiée est à la source de l’agenda reagano-thatchérien qui a marqué le monde anglo-saxon des années 1980.

L’examen des ramifications de l’idée que l’enrichissement des plus riches profite à tous donne lieu à l’une des parties les plus stimulantes de l’ouvrage. Dans le discours de ses supporters, le haut niveau d’inégalité économique dans un pays tel que les Etats-Unis est compensé par une mobilité sociale forte, de telle sorte que chacun a en droit l’opportunité et l’espoir de devenir lui-même un "happy few". Totalement dénuée de fondement empirique (Quiggin cite ainsi un article de Ron Haskins et Isabel Sawhill de la Brookings Institution qui montre qu’aux Etats-Unis 42% des fils dont le père fait partie du premier quintile de la distribution des revenus se situent également dans ce même quintile, l’un des scores les plus élevés parmi les pays développés), cette position ne fait qu’actualiser le mythe du Nouveau Monde comme terre de tous les possibles ("land of opportunity"). Le nœud du problème, argumente Quiggin, est qu’en étirant au maximum la distinction entre égalité des chances et égalité des résultats, cette idéologie tend à discréditer les institutions mêmes qui font du principe d’égalité des chances autre chose qu’une belle histoire à l’usage des enfants. Quiggin l’illustre par une variante économique de la reproduction bourdieusienne. Le haut niveau d’inégalités des destins est supposément contrebalancé par l’accès universel à l’éducation et plus largement par un système dont le principe de classement est le mérité par opposition au statut social hérité. Cela peut fonctionner sur une génération, mais à la seconde génération il serait surprenant que les parents fortunés ne cherchent pas à donner à leurs enfants une tête d’avance dans la compétition scolaire, par exemple en les inscrivant dans des écoles privées d’élite – version américaine – ou en colonisant les quartiers où se trouvent les meilleurs établissements publics – version 5ème arrondissement. Encore une génération, et les plus richement dotés en capital économique et donc culturel ne verront plus l’utilité de financer par l’impôt un système dont ils ne bénéficient plus, et qui, par une prophétie autoréalisatrice, échoue à produire des élèves performants. Bénéficiant, particulièrement aux Etats-Unis via le système des campagnes électorales, d’une influence politique proportionnée à leur richesse plus qu’à leur poids démographique, les revendications de ces groupes sociaux ont au final toutes les chances de venir à bout de l’égalitarisme initial du système éducatif. L’on peut même voir émerger un fonctionnement contre-intuitif de l’école. Ainsi certaines des meilleures universités américaines intègrent un mécanisme plus ou moins explicite de reproduction sociale : via le système des legacies, les enfants d’anciens diplômés ont accès à une voie préférentielle d’admission. L’affirmative action à rebours, en somme. La figure du gosse de pauvre devenu milliardaire ne sert plus qu’à légitimer un système qui soutient avant tout la réussite du gosse de riche médiocre  .

L’un des mérites de l’argumentation est donc de ne pas accorder de force de causation indépendante aux théories économiques. Celles-ci ont des conséquences réelles dans la mesure où elles trouvent des groupes qui ont un intérêt matériel à les défendre bec et ongles, quitte à leur faire perdre tout semblant de respectabilité académique. Non sans une certaine dose de malice, cette économie politique est appliquée aux économistes eux-mêmes. N’ayant apparemment pas peur de se faire des ennemis, ni de flirter avec l’attaque personnelle en certains endroits, Quiggin avance que les économistes, faisant partie de cette minorité qui bénéficie des mécanismes qui mènent par ailleurs à l’explosion des inégalités, sont peu enclins à remettre en cause les évidences qui en constituent la justification. Le tour de passe-passe est séduisant : le paradigme de l’intérêt individuel retourné contre les économistes comme communauté. Encore faudrait-il convaincre qu’une telle situation de mensonge collectif est soutenable du point de vue des incitations individuelles (qu’elle constitue ce que ces mêmes économistes appellent un équilibre), c'est-à-dire que chaque économiste n’a pas intérêt pour son propre compte à en dévier et à publier un article qui fera forcément date, le tout sans recourir à l’argument du complot ou de l’hallucination collective.

Quel renouvellement théorique ?

Passant à l’aspect normatif de l’ouvrage, l’auteur part de deux assertions : l’ère keynésienne s’est terminée dans le marasme de la stagflation, tandis que celle du marché roi s’est conclue par "la plus grande récession depuis 1929" selon l’expression désormais consacrée. Il faut en tirer les conclusions, à savoir qu’une réforme en profondeur de la théorie néoclassique s’impose  , sans pour autant revenir au keynésianisme tel qu’il prévalait avant 1973. Qu’en est-il ?

Dans sa discussion des modèles d’équilibre général stochastiques, Quiggin invoque la nécessité d’une "macroéconomie plus réaliste"  . L’approche proposée dessine une science économique à trois couches. Il propose comme fondation de substituer au comportement individuel rationnel, trop "dogmatique" une modélisation fondée sur l’observation empirique des logiques mises en œuvre par les acteurs "dans le monde réel". L’objectif serait d’arriver à des modèles qui autorisent et rendent compte de passages brusques de situations d’expansion débridée à des situations de dépression cumulative. Entre les deux niveaux, il serait nécessaire de prendre en compte le fait que "l’économie n’est pas qu’une machine à agréger les préférences des consommateurs et allouer les ressources en conséquence"  . Pour ce faire, les économistes devraient faire rentrer dans leurs modèles des phénomènes telles que la confiance, au double sens d’institution ("trust") et d’état d’esprit ("confidence"). Les pistes de réflexion esquissées peinent à convaincre, même si le propos du livre n’est pas de leur donner chair immédiatement. La critique de l’approche maximisatrice adoptée par l’économie académique encourt trois risques. Tout d’abord, de caricaturer l’ensemble des travaux des économistes comme fondés sur une image de l’homme "infiniment rationnel, infiniment prévoyant, asocial"  . En second lieu, d’ignorer la motivation de cette hypothèse : si l’on suppose qu’il existe au principe des phénomènes économiques un agent qui maximise une fonction objective, c’est peut-être parce qu’il est difficile de construire une représentation abstraite d’un agent erratique. Enfin, Quiggin cite certains des résultats de l’économie behaviorale   qui suggèrent en effet que les humains diffèrent dans leur raisonnement de machines à maximiser. Le problème est qu’il s’agit là d’alternatives locales et tout aussi concurrentes entre elles qu’avec le canon néoclassique. Pour ce qui est de l’approche institutionnelle qui est censée faire le pont entre les comportements individuels et celui des agrégats économiques, il est difficile d’en deviner la faisabilité théorique et l’applicabilité pratique. Tout cela est résumé en conclusion sous la forme de trois principes : "travailler plus sur le réalisme, moins sur la rigueur", "plus sur l’équité, moins sur l’efficience", "plus d’humilité, moins d’hybris".

De manière totalement cohérente avec son inspiration keynésienne, Quiggin se fait également l’avocat d’une régulation renforcée de l’activité économique. La théorie se voit donner pour mission de diagnostiquer l’existence de bulles d’actifs afin de guider une intervention politique destinée à les faire éclater, les questions du quand et du comment étant discrètement mises sous le tapis. Volant au secours de la victoire, Quiggin en appelle également à une remise au goût du jour des politiques contracycliques de stimulation de la demande  . Le tout est difficile à distinguer du consensus keynésien des Trente Glorieuses. Tout juste concède-t-il que les gouvernements et les banques centrales doivent s’engager crédiblement à maintenir les déficits et les taux d’inflation à des taux raisonnables, reprenant une idée de base du libéralisme de marché  .


Vers un agenda socio-démocrate ?

La véritable force de proposition de l’ouvrage est d’ordre polémique. Convaincu au fond que les registres de justification de l’action publique de l’après guerre ont été ringardisés par trois décennies d’idéologie libérale, Quiggin avance que la réponse à la crise passe par la reformulation du rôle de l’Etat en termes de management du risque plutôt qu’en référence aux notions de redistribution, de biens publics et de besoins élémentaires  . Certaines des fonctions de l’Etat-Providence ont depuis longtemps été conçues et défendues selon ce registre, comme les différentes formes d’assurance sociale. D’autres peuvent être défendues de la même manière. Un système fiscal progressif est plus ou moins directement un instrument d’assurance en ce qu’il amortit proportionnellement plus le choc d’une récession pour ceux qui en sont les plus affectés. Dans cette optique, il faut également préserver la capacité des états à réguler la demande, au besoin en taxant plus fortement les plus riches. Les politiques actives de management social du risque   et une politique fiscale active formeraient donc les deux piliers d’un agenda socio-démocrate renouvelé .
 

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