On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Le retour du Dr. Doom
S’il est une chose dont notre monde ne semble pas manquer, ce sont les livres sur la crise économique qui secoue le monde depuis 2008. La production est tellement gigantesque que les produits toxiques auxquels les junkies de l’analyse économique dédient leur temps et leur cerveau peuvent déjà être classés en nombreuses sous-catégories. Section 1 : celle des journalistes qui remontent la piste du complot, souvent jusqu’au pouvoir de Goldman Sachs, parfois avec variantes (les Chinois, le gouvernement américain, AIG, you name it ). Section 2 : les banquiers repentis, qui racontent leurs péchés (et surtout ceux de leurs n+1 ou de leurs ex-camarades traders) en espérant l’absolution. Section 3 : les banquiers assumés pour qui tout est de la faute des emprunteurs subprimes qui, après tout, auraient pu éviter d’acheter cette maison à crédit. Je m’arrête là, en vous rappelant tout de même que les étals des librairies croulent également sous les analyses dépassionnées de savants économistes, mais aussi anthropologues, philosophes, psychanalystes, éthologues, qui viennent tous apporter leur indispensable pavé à l’édifice.
Dans ce marché ultra-compétitif, on attendait avec impatience un concurrent imbattable. Venu du très prestigieux département d’économie de la New York University, Nouriel Roubini ne pouvait se permettre d’être un auteur parmi des milliers d’autres. Il a effectivement réussi à créer autour de lui une marque vendeuse : un discours radicalement pessimiste, encastré dans de longs articles décrivant des suites de causes et de conséquences presque inévitables – du moins si les gouvernements ne suivent pas les recettes qu’il recommande. Affublé du surnom de "Dr. Doom" (Docteur apocalypse) – imaginé par un professeur d’Histoire bien inspiré du nom de Stephen Mihm pour un article du New York Times d'août 2008, qui a été finalement récompensé de sa créativité en devenant coauteur du présent livre – Roubini est devenu dans les médias une sorte de Cassandre : le prophète de la récession que nul n’écoutait mais aux lèvres duquel tous sont maintenant pendus. Comme le livre l’explique en introduction, d’autres Cassandre existaient – aussi bien des universitaires que des journalistes, des responsables politiques ou des praticiens de la finance – mais ont été aussi peu écoutées. Finalement, c’est Roubini qui a le mieux su donner cette image (image un peu trompeuse néanmoins : pendant au moins deux ans, il a prédit que la crise viendrait d’une dépréciation brutale du dollar, qui n’est finalement jamais arrivée), et, à ce titre, son livre ne pouvait qu’être un évènement.
Un résultat final décevant : il s’agit plus un manuel que d’un livre d’opinion.
Est-il alors à la hauteur des attentes ? En un mot, non. En plusieurs, il a réussi à faire d’analyses astucieuses et d’évènements passionnants une sorte de manuel souvent soporifique. Et si beaucoup de passages sont extrêmement intéressants, particulièrement pour le lecteur qui découvre ces sujets, Roubini a désormais perdu de son originalité. Bien sûr, on peut arguer que ce sont les autres qui ont rejoint des thèses qu’il défendait depuis longtemps, mais toujours est-il que ce livre arrive tard, et même s’il offre quelques chapitres fouillés sur les politiques à suivre, il reste davantage tourné vers "ce qu’il s’est passé" plutôt que vers "ce qu’il faut maintenant faire". Ses recommandations en matière de régulation financière sont intéressantes mais elles sont pauvres – ou même inexistantes – en matière de politique macroéconomique au niveau national (faut-il continuer la relance ou commencer la consolidation ?) ou international (comment faire pour équilibrer les modèles de croissance des différents pays ?). En effet, il constate les problèmes, rappelle même la base des théories économiques des échanges internationaux, mais ses propositions de rééquilibrage en Chine et aux Etats-Unis ne se distinguent pas de recettes qui ont échoué déjà avant la crise. Pour donner un exemple, quand il conseille d’augmenter la consommation en Chine, recommandation que le FMI publie depuis 2005 au moins, on attendrait qu’il explique les réticences de Pékin à mettre en place de telles solutions, et les moyens de dépasser ces réticences.
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