Musiques

Too Much Future

Couverture ouvrage

Michael Boehlke Henryk Gericke
Allia

Anarchy in RDA
[samedi 12 fvrier 2011]


 Récit fascinant des fièvres punk en Allemagne de l'Est au début des années 80, revendiquant la liberté de culte et la liberté de pogo. 

À l'est du mur, en cette fin des années 70, tout semblait gris  et ennuyeux. Un journal polonais organisait un concours dont le premier prix était un voyage d'une semaine en URSS et le deuxième prix un voyage de 15 jours. C'était aussi cela la dissidence : surréaliste et sarcastique à défaut de pouvoir être frontale. Mais Berlin, ville symbole du rideau de fer, connaissait à l' Est un timide regain. Ses terrains vagues, ses vieilles friches et ses grands immeubles défigurant l'Alexander Platz avec un orgueil tout stalinien commençaient à s'orner d'étranges inscriptions incompréhensibles aux profanes : Sex Pistols, Sham 69... Egayée d'un sculptural ensemble de Protons célèbrant la science prolétarienne et la victoire définitive du matérialisme dialectique, l'immense place célébrée par Alfred Döblin se peuplait parfois d'êtres asociaux à la crête hirsute, sous les regards désapprobateurs des VoPo.

Comment pouvait-on être punk en RDA ?


C'est tout le sujet de l'incroyable document que constitue l'ouvrage Too Much Future, livre qui compile des témoignages de toute sorte: interviews, articles et photos sur cette part maudite de l'histoire de la contre-culture que fut le mouvement Ostpunk. Too Much Future est la version papier d'un documentaire non moins passionnant réalisé par la télévision allemande et l'un des deux co-auteurs du recueil, Michael Boehlke dit "Pankow", du nom de l'arrondissement berlinois dont il était originaire. Leader du groupe Planlos, il deviendra alors une des cibles punks favorites de la Police politique en raison de son tee-shirt "Quand l'injustice devient la loi, la résistance est un devoir". Il réalise de nombreuses interviews parmi celles qui nous sont proposées et en livre une particulièrement révélatrice où il raconte comment il a échappé à la prison grâce au marché de dupes de sa petite amie avec la Stasi. Il nous raconte aussi l'histoire de Major, la première punkette, qui finira en prison pour trois ans et accueillait les nouveaux adeptes dans son appartement sous surveillance constante de la Kripo2. Il décrit aussi comment les premiers punks se procuraient les cassettes et les magazines venus de l'Ouest et la visite secrète des Toten Hosen. Un peu plus loin, on tombe sur la photo de Ratte (le rat), leader des groupes Wutanfall et Hau, sosie absolu de Sid Vicious à la mèche rougeoyante, négligemment accoudé sur le rebord de siège d'un bus sous le regard un rien blasé d'une femme âgée. On éprouve à la vue de ces documents une énorme nostalgie pour le climat musical de l' époque et une certaine dose de respect pour ces jeunes qui risquaient beaucoup plus que leurs émules occidentaux, ayant tout à perdre à jeter ainsi aussi rageusement à la face d'une société surveillée la haine et le mépris qu'ils lui vouaient. Tout avenir était compromis, les études à oublier, décrocher un emploi correct relevait de l'utopie. Il y avait, dernier recours, la délation, qui pouvait se révéler l'ultime porte de sortie laissée par la Stasi et qui fut le chemin choisi par certains comme Imad, bassiste du groupe HAU. L'ouverture des archives fut pour beaucoup la révélation de trahisons et de lâchetés qui faisait le quotidien du régime. Il n'y avait certes pas de drogues mais la bière nourrissait les fêtes des punks Oï ! Le quatrième de couverture nous montre l'un d'eux affalé au milieu des immondices "il avait écrit sur le mur Zone Scheisse 3 et il avait bien raison" rajoute le narrateur. Il n'y avait pas qu'à Berlin que les punks prospéraient et l'ouvrage laisse une large part aux scènes d'Erfurt ou de Dresde.

Pogos luthèriens


"Heureusement, l'Etat nous a aidés à nous débarrasser des punks" affirme la sacristaine de l'Eglise Pfingst. Cette opinion ne peut faire oublier l'importance de l'aide apportée par les églises luthériennes et leurs animateurs sociaux, leurs pasteurs les plus avancés, qui ont su transformer parfois leurs salles paroissiales en annexes prussiennes du CBGB new yorkais. Les paroissiens n'étaient certes pas ravis mais se taisaient. Quand un public déchaîné pogotait en célébrant Johnny Thunders et les Heartbreakers ou les Dead Boys sur les rives de l'Hudson, les bords de la Spree voyaient certains Temples ressembler le soir à des salles de concert. Au son des orgues égrenant les chorals de Bach ou au chant des manécanteries, s'était substitué le rythme haletant et désordonné des trois accords canoniques du punk. Cette alliance contre-nature était celle d'une institution marginalisée avec un groupe social qui l'était plus encore dans une société où rien n'échappait à l'Etat. Esprit prosélyte ? "Il y eut des conversions et des échanges, certes", confie Lorenz Postler, diacre social, mais le but était avant tout de ne pas laisser cette partie de la jeunesse sans lieu d'expression et surtout, plus prosaïquement, de polariser les oppositions au régime venues d'horizons divers autour d'un même mot d'ordre. Liberté de culte et liberté de pogo : un seul et même combat.

God Save Honecker


Les groupes portaient des noms symboliques de l'inexistence officielle du mouvement et du manque de liberté d'expression : Band Ohne Namen, Namenlos4, par exemple. Les paroles, si elles demeuraient explicites, ne pouvaient s'attaquer frontalement aux dirigeants. Les documents de la Stasi qui ont été communiqués aux auteurs constituent une des sources les plus précises et les plus intéressantes de l'ouvrage parce qu'elles témoignent des noms des musiciens et des dates de tous les concerts. Et, bien sûr, des réactions de la police politique aux paroles des chansons. Ces sources permettent aussi d'éclairer la perception de l' Etat et du SED sur ce phénomène restreint mais qui témoignait d'une faille sur la mainmise idéologique que le parti tentait d'exercer sur la jeunesse au travers de l' Ecole et de l' Université. Que le message ne soit pas unanimement accepté amenait l'Etat à réfléchir sur le dispositif pénal permettant de criminaliser les punks et d'empêcher que la contestation se propage. On a construit ainsi une jurisprudence permettant de rattacher les punks à des dispositions préexistantes touchant la sûreté de l' état, les devoirs des citoyens est-allemands au regard du travail. L'entretien accordé par un ancien membre de la Stasi, Jürgen Breski, est un des morceaux de bravoure du livre et démontre combien le régime avait adopté une politique de noyautage méthodique comprenant informateurs et agents infiltrés. L'ancien de la Stasi décrit son travail comme "utile" puisqu'il s'agissait selon lui de réintégrer les punks dans la vie sociale. Pas de regrets ni de remords, une impression d'inquiétante froideur quand il évoque sa fréquentation des punks. A-t-il jamais sympathisé avec l'un d'eux réellement ? Le réponse demeure très neutre, et n 'exprime pas d'hostilité idéologique ou de croyance fondamentale au bien-fondé de la démocratie populaire allemande. Juste un gars qui faisait son travail et éprouvait une méfiance instinctive envers tout ce qui sortait de la norme...

Too much Future est un objet assez fascinant tant il permet d'aborder la grande histoire politique sous l'angle de la petite histoire des modes culturelles de la deuxième partie du siècle, bien qu'il y manque le regard critique d'un historien ou d'un sociologue pour enrichir le débat. Une lecture qui sera non seulement un plaisir pour les nostalgiques du punk, qui y verront un témoignage de l'importance et du pouvoir insurrectionnel que revêtait cette musique et pour les autres, une réflexion passionnante sur la réalité sociale des démocraties populaires, sur la manière dont la contre-culture peut être appréhendée comme phénomène social et historique révélateur d'une époque..... et de son No Future.

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1 commentaire

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Ustavshyi

21/02/11 07:00
Une très riche scène rock contestataire et même punk s'est déployée en Pologne et en URSS à partir de 1981. En Pologne, le Parti a même un temps songé à s'en servir un peu contre sa submersion par les catholiques (cf. le rôle du groupe One Million Bulgarians). En URSS, le choc avec le KGB a été frontal mais de courte durée, la pouvoir choisissant là aussi de temporiser et récupérer. Les témoignages nombreux en langues originales restent à publier en français ou anglais mais peu d'éditeurs se montrent intéressés. Nous connaissons encore très mal les réalités de l'ancienne Europe de l'Est.

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