<p>Fragments d'un portrait amoureux, d&eacute;di&eacute;s &agrave; Werner Schroeter, astre noir de l'art cin&eacute;matographique.</p> <p>&nbsp;</p>

La mort du grand cinéaste allemand Werner Schroeter, le 12 avril 2010, a transformé en hommage la rétrospective de son œuvre organisée par le Centre Pompidou du 2 décembre 2010 au 22 janvier 2011. À cette occasion, pour accompagner le privilège de pouvoir découvrir ou revoir en copies restaurées ses films (trop rarement montrés, depuis la précédente rétrospective à Paris en 1982 au Goethe-Institut), en plus d'un dossier spécial coordonné par Emeric de Lastens dans le n° 38 de la revue Vertigo parue en septembre 2010, un livre consacré au cinéaste a été coédité par le Centre Pompidou et Capricci.

L'auteur en est Philippe Azoury, critique de cinéma, connu notamment des lecteurs du journal Libération. Nous retrouvons donc sa plume aux éditions Capricci, pour le n° 2 de la collection "Actualité critique", qui semble inventer un format intermédiaire entre la critique de cinéma et le livre. À Werner Schroeter, qui n'avait pas peur de la mort suit d'ailleurs La Passion de Tony Soprano d'Emmanuel Burdeau, critique de cinéma lui aussi et ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma,  qui inaugurait la collection. "De poche", d'une centaine de pages, sans illustrations (ce qu'on pourrait regretter pour un cinéaste tel que Schroeter, créateur d'images sublimes), ces objets éditoriaux visent manifestement à proposer un espace de réflexion plus développé et profond que la critique journalistique, évitant les formules simplificatrices (tape-à-l’œil et hâtives), sans pour autant sombrer dans la lourdeur de forme et de fond (rhétorique, théorique, bibliographique) d'un livre qui se voudrait définitif sur son sujet – l'impossible quête du Livre. Bref, une sorte de juste milieu, ou de voie moyenne.

Une autre caractéristique distinctive, importante, par rapport à l’exercice courant du métier de critique de cinéma : aimer ce sur quoi on écrit. C'est pour l'instant une constante de cette collection de livres : après l'essai tenant "de l'exercice d'admiration et de l'analyse" que Burdeau, selon ses mots, consacrait à la série télévisuelle Les Soprano, le livre d'Azoury expose dès son titre la marque d'un amour pour son sujet. À Werner Schroeter : figure de dédicace, typique du discours amoureux, comme le remarquait Roland Barthes . En général, discrète, reléguée à un exergue, derrière la couverture du livre, la dédicace, "À X" (parfois nommé par ses seules initiales pour mieux préserver l'intimité de la relation), s'adresse plutôt à un(e) amant(e), un(e) ami(e), un membre de la famille, ou en tous cas, une personne aimée de l'auteur. Double déplacement : ici, la dédicace devient le titre même du livre, trônant en couverture, et l'aimé, le sujet du livre.

Ce n'est pas vraiment "déplacé". On pourrait même regretter qu'il n'en aille pas plus souvent ainsi : l'écriture comme don d'amour et la connaissance par fraternité d'âme. On éviterait probablement beaucoup de mauvais textes. "Belle idée", pourrait-on rétorquer : mais n'est-il pas préférable de "garder la tête froide", une "distance" entre l'auteur et son sujet d'étude ? De tels détracteurs se rallieraient peut-être à la cause de ce livre, s'ils se demandaient : inconvenant n'aurait-il pas été plutôt, de ne pas, ainsi, ouvrir son âme à cette œuvre qu'on a pu résumer par la formule : "La beauté incandescente" (c'est le titre de la rétrospective à Beaubourg) ? N'y aurait-il pas un ton approprié à chaque œuvre sur laquelle on écrit ? N'assassinerait-on pas l'art de Schroeter avec une plume sans lyrisme, glacée ? Luc Moullet, quoique personnalité assez différente de Philippe Azoury, interrogé sur son travail de critique de cinéma, recommande : "Je cherche toujours à adapter le ton de ma critique au style du film, quand celui-ci est de qualité. Les analyses théoriques de Mitry sur un film de Chaplin, alambiquées et parfois justes, m'ont toujours parues déplacées face à un film qui faisait rire toute la salle."  Le titre du livre d'Azoury est pourtant ambivalent : autant qu'une dédicace amoureuse, c'est une épitaphe. Amour et mort, amour à la mort, en un mot, passion : thème schroeterien par excellence, comme l'avait bien compris Michel Foucault. Nous voici donc au vif du sujet dès le titre.

Tâchant de définir ce livre, on peut penser à ces mots de Mallarmé : "je réussirai peut-être ; non pas à faire cet ouvrage dans son ensemble (il faudrait être je ne sais qui pour cela !) mais à en montrer un fragment d'exécuté, à en faire scintiller par une place l'authenticité glorieuse, en indiquant le reste tout entier auquel ne suffit pas une vie. Prouver par les portions faites que ce livre existe, et que j'ai connu ce que je n'ai pu accomplir." 

En effet, Azoury choisit et assume une composition fragmentaire de son livre. C'est heureux. Que produisent donc ses 74 fragments, sobrement numérotés, sans titre ? Un portrait du cinéaste Werner Schroeter, l'œuvre et l'homme, l'art et la vie, indissociables. Et, on peut oser le dire, c'est un vivant portrait de l'artiste récemment défunt. La fragmentation structurelle du livre contribue à cette réussite. Car le sujet du livre ainsi miroite sous une multiplicité de facettes, non figé dans l'unité d'un Moi ou d'un en-soi. C'est là d'ailleurs une homologie avec le cinéma de Schroeter : ses thèmes récurrents de la diffraction des personnages et de l'impuissance des Discours face aux souffrances du monde – qu'on pense à l'importance du chant lyrique dans toute sa filmographie, ou plus précisément, à des films comme Willow Spring (1973) ou Malina (1991), pour le premier thème, ou Le Règne de Naples (1979), pour le second.

Tandis que la portraiture et l'identité du sujet se voient classiquement associés au miroir, Azoury préfère donc dépeindre Schroeter en une forme de miroir brisé, ou de galerie des glaces. Et le lecteur est invité à valser dans ce palais miroitant. (Pas un hasard que le texte mentionne un vieux cinéma de Vienne.) Bien que chacun des 74 fragments du livre fonde son autonomie sur une certaine unité thématique, l'ensemble produit (dé)multiplication et jeux de renvois entre les différentes réflexions. Le livre peut certes se lire de manière linéaire, car il suit grosso modo une chronologie : des premiers films réalisés par Schroeter en 1968, inspirés par le cinéma "expérimental" du festival de Knokke-le-Zoutte auquel il assiste en 1967, et par sa passion pour Maria Callas, jusqu'au "préposthume"  Nuit de Chien (2008), vision du monde crépusculaire, hantée par le fascisme, précédant l'extinction de l'astre Schroeter, après que ce dernier a brûlé, brillé d'une trentaine de films tournés à travers le monde (Allemagne, Italie, Liban, États-Unis, Mexique, France, Philippines, Argentine, Portugal, etc.).

Ce parcours bio-filmographique est de surcroît introduit par un prologue et conclu par un épilogue – telle est du moins la valeur implicite des premiers et des derniers fragments du livre. Cet agencement, cependant, n'exclut pas qu'on puisse lire, ou relire, le livre dans le désordre. Sa fragmentation structurelle le permet très bien, et même, paraît le solliciter. Libre ainsi au lecteur d'opérer des remontages entre les fragments. Danse mentale et manuelle : tourner les pages, ou (r)ouvrir le livre au hasard, et associer les fragments par-delà l'ordre de numérotation. Chacun d'eux, par sa relative autonomie, subvertit encore la linéarité de la lecture en ce qu'il se prête à être savouré. Plaisir d'en pénétrer la substance – le lecteur levant volontiers la tête du livre avant le fragment suivant, pour un temps de méditation prolongée et approfondie, ou simplement, pour revivre intimement certains effets de la poétique schroeterienne. Car, ayant vu les films, on peut trouver efficace le lyrisme de l'écriture d'Azoury en cela : raviver en nous le souvenir d'une expérience artistique exceptionnelle,  intense. Lire ce livre, c'est d'abord rallumer la flamme Schroeter en nos âmes.

Ce livre se destinerait-il seulement aux amoureux du cinéma de Schroeter ? Je ne saurais dire.

Mais en quoi consistent plus précisément ces fragments ? Ils sont de diverses natures, aussi l'ouvrage résulte non seulement d'un travail d'écriture et d'analyse, mais encore, de montage. C'est un livre-collage à certains égards. Une collection de précieux documents y sont rassemblés. Parfois l'espace d'un fragment entier, Azoury cite assez longuement des propos tenus par Schroeter – à différentes époques de sa vie, dans divers contextes. Sont également cités, ceux qui ont connu, compris et aimé le cinéaste, dont le philosophe Michel Foucault, les cinéastes Rainer Werner Fassbinder et Philippe Garrel, le critique de cinéma Jean Douchet.

D'autres fragments du livre, bien qu'également textuels de facto, sont de nature imagée : évocations de Schroeter dans ses apparitions publiques (par exemple, pour une cérémonie en préambule à la projection d'un de ses films, où le cinéaste invente un rituel admirable, réglé par une offrande de roses aux membres de son équipe) ou filmiques (en tant qu'acteur dans Prenez garde à la sainte putain de Fassbinder), et de ses rencontres avec Azoury. Simples anecdotes ? Non. Pas chez une personnalité telle que Schroeter. Pour le comprendre, qu'on se souvienne de Baudelaire : "Le Dandy doit aspirer à être sublime sans interruption, il doit vivre et dormir devant un miroir" . L'image de soi est une œuvre d'art de tous les instants, et réciproquement, faire un film (images et sons) doit participer d'une exigence vitale. Selon cet esprit, lorsqu'il se fait peintre de la personne même de Schroeter, Azoury compose en vérité des images significatives de l'artiste. Ainsi, le premier fragment du livre, tel un frontispice, donne l'image de Schroeter, en juin 2009, étudiant "un gros volume d'anthropologie" et laissant perler une larme, ému par une musique – ce qu'est précisément devenue incapable de faire l'humanité hystérique dans son film Le Jour des idiots (1981). Puis, sont notés ses longs "cheveux Renaissance", "ses traits semblables à un Dürer", "son grand chapeau noir", à ses doigts "trois chevalières à lui offertes par trois femmes différentes, dont la princesse Ruspoli", "et cette gestuelle qu'il transformait en présence" . Beauté, noblesse et grandeur d'âme, héritées d'un autre âge, sont réactualisées, réincarnées. Apparaît donc dans la personne même de Schroeter ce qui fonde ses chefs-d'œuvre filmiques, comme La Mort de Maria Malibran (1971). On peut appeler cela un style.

Enfin, les fragments du livre proposent des analyses des films. Là encore, rien de systématique, c'est le parti pris. Il s'agit principalement d'analyses au gré des singularités stylistiques de tel puis tel film. Fragmentation et chronologie du livre obligent. Ce refus du "système" a le mérite d'éviter la "lettre morte", pour ainsi dire – d'être attentif aux films et de défaire les préjugés. L'ineptie des étiquettes telles que "décadent", "baroque", ou "postmoderne", souvent accolées à tort à Schroeter, se mesure alors. Comme le conteste Azoury : "Décadence assumée, ironique, insolente, carnavalesque, […] le « retour au baroque » [, l]'idée que son cinéma serait celui d'un esthète, ne reposant que sur l'ornement, fasciné par les figures de putréfaction, est contraire à la dynamique créatrice qui donne, depuis Eika Katappa, la direction de son cinéma [car, au contraire,] il a construit des corps nouveaux sur un assemblage de restes à la beauté corrosive, porté par l'espoir de fonder une beauté nouvelle."  On comprend du même coup combien c'est à tort qu'on a enfermé ce cinéma dans une case ("placard" ou "cercueil", écrit Azoury) de "marginalité" ou d' "underground ", comme s'il s'agissait d'une sorte de "contre-culture". Il semble au contraire que le cinéaste se soit efforcé corps et âme de réinventer une haute idée de la culture, dépouillée de snobisme, prenant pour phare la vitalité. Il serait bien sûr plus à la mode, et plus facile, de qualifier telle procédure schroeterienne, aux plans musical et iconographique, de "reprise", au sens de la "parodie", comme une forme contemporaine de néo-divertissement cynique. Ce livre nous fait plutôt entendre dans le cinéma de Schroeter, tantôt l'amertume et la dureté de l'ironie, tantôt l'exigence politique et morale de réinventer un art tragique.

Anticonformistes, en somme, ces pensées déblaient les poncifs. Ce n'est pas pour autant renoncer à tout effort théorique. Par exemple, attentif aux spécificités des films de Schroeter, Azoury propose de re-définir en fonction la notion de camp . Mais le plus souvent, sa pensée se passe de grands modèles théoriques : plutôt analytique, elle s'a-juste aux films, autant que faire se peut. (Significatif de ce point de vue, l’invocation, en conclusion au livre, de la conférence sur Wittgenstein dans Malina.) On peut trouver particulièrement brillantes certaines remarques sur le rapport image/son ou corps/chant dans les films de Schroeter. Remarques autour de ce fait singulier que "ses films sont aphones. Pas muets, ni sonores : aphones."  Les réflexions sur la voix constituent d'ailleurs un fil rouge du livre, permettant de décloisonner les périodisations usuelles de la filmographie de Schroeter – les années 1970, plus underground, et l'après 1980, plus narratif et documentaire. "C'est à l'oreille que l'on s'apercevra qu'il n'y a jamais eu qu'un seul Schroeter."  Entre l'adoration du chant des dive et la "recherche d'une langue populaire, le dialecte" ("le napolitain, le sicilien, l'espagnol écorché des barrios du Mexique" ), "entre le dandy allemand et ceux, indigents, qui se sont fabriqué une arrogance qui leur est propre à partir des restes qu'ils dérobent aux autres, il existe une passerelle" . Ils peuplent le même "quartier des éternels déçus" . Leurs voix "semblent nous revenir après s'être cognés à la représentation". C'est "toujours le même chant" , une même Passion.

Tout cela est écrit en légèreté, avec une élégance, rare, qui se distingue du chic . Parmi la rumeur massive des discours (critiques, livres, blogs, etc.) qui entourent le cinéma, tiendrait-on là un diamant ? Ce qui est incontestable, c'est qu'on a encore trop peu écrit en français à ce jour sur le cinéma de Werner Schroeter, pour qu'il soit permis de passer à côté de ce livre#nf#