Interview exclusive de Manuel Valls : "Il faut incarner la nouvelle génération"
[jeudi 06 janvier 2011]

* Manuel Valls vient de confirmer sa candidature à la primaire socialiste suite à l'affaire DSK. A cette occasion, nonfiction.fr vous propose de (re)lire cet entretien sur son rapport aux idées et aux intellectuels, et sa stratégie de campagne. 

 

Première partie de l'entretien

 

(Pour lire la seconde partie)

 

Nonfiction.fr- Pourrait-on revenir sur votre parcours, Manuel Valls ? Quels rapports entretenez-vous aux idées et aux intellectuels ? Vous les croisez, dialoguez avec eux, voire nouez des  fidélités… ?

Manuel Valls : D’abord, ce sont les idées plus que les intellos eux-mêmes, puisque je n’avais pas forcément l’occasion de les rencontrer.

 
 

Nonfiction.fr- Vous lisez donc leurs livres ?

 

Manuel Valls : Oui. J’ai forcément une culture que je considère plus littéraire que politique, au moins dans un premier temps, par l’environnement familial qui était le mien ; celui d’un artiste-peintre catalan- mon père- et d’un environnement qui m’a fait rencontrer très jeune des figures comme Vladimir Jankelevitch, Alejo Carpentier, José Bergamin ou Yves Jaigu. Bref, des gens qui étaient dans l’environnement très éclectique, ouvert et absolument pas sectaire de ma famille, particulièrement de mon père. Le paysage de fond est très lié, comme vous pouvez le comprendre, à ce qui a marqué la famille et mon père, la guerre d’Espagne, mais aussi l’affrontement à Barcelone entre les différentes factions du camp républicain, qui a conduit incontestablement à sa perte en l’affaiblissant. Pourquoi je pars de là ? C’est parce que cette lecture de l’histoire, les écrits de Koestler, Un Testament espagnol, et d’Orwell, Hommage à la Catalogne- qui a inspiré le beau film Land of Freedom de Ken Loach- ont sans doute contribué à un engagement – c’est un peu prétentieux de le dire ainsi parce que nous le partageons sans doute tous – antitotalitaire.

 
 

Nonfiction.fr- D’où le rocardisme et la seconde gauche ?

 

Manuel Valls : Oui. Il y a eu ça… Koestler, c’est aussi Le Zéro et l’Infini. La guerre d’Espagne, c’est l’anti-stalinisme. Mon père était républicain, catalan, catholique, comme mon grand-père qui était rédacteur en chef d’un grand journal catholique et républicain, qui a souffert pendant la guerre civile des persécutions, notamment des anarchistes, de la FAI (Fédération Anarchiste Ibérique), des staliniens. Ils ont pris le pouvoir à ce moment-là avec l’élimination du POUM . C’est aussi Soljenitsyne. 

 

Nonfiction.fr- Puis "Socialisme ou Barbarie" jusqu’à Esprit, dans la lignée de la seconde gauche ?

 

Manuel Valls : Oui… surtout les Nouveaux philosophes. J’ai 16 ans, je fais une filière littéraire au lycée Charlemagne, et je découvre La Barbarie à visage humain de Bernard-Henri Lévy, les livres d’André Glucksmann et la figure de Raymond Aron. Par ailleurs, Camus occupe déjà une place importante pour moi. Comme j’ai eu l’occasion de le dire dans un de mes bouquins, je suis plus mitterrandiste que rocardien quant aux références littéraires  . La littérature s’impose beaucoup, notamment Soljenitsyne qui est mal accueilli en France, dans une gauche marquée par le marxisme, par cet impensé, par cette division entre la gauche communiste et la gauche non-communiste. Tout cela m’amène assez naturellement au rocardisme, en tout cas à Michel Rocard ; c’est-à-dire que la figure de Michel Rocard dès 1978 – j’ai 16 ans– s’impose comme une référence. Mitterrand n’a pas beaucoup de sympathie dans mon environnement familial parce que mon père est en France depuis 1948, donc c’est vraiment le politique "ancien". Alors que Rocard à ce moment-là… je revoyais d’ailleurs les images de Rocard dans un petit film qui est passé à l’occasion de son anniversaire (il y a eu un changement y compris physique chez lui après l’élection de 1981, sans doute marqué par l’abandon du combat face à Mitterrand). Mais c’est vrai que Rocard à la fin de ces années-là, c’est le jeune politique ; c’est un nouveau Kennedy, porté par la presse, par les idées. Ce balancement entre cet engagement anti-communiste, anti-stalinien, les valeurs que peuvent porter les livres de Koestler, de Soljenitsyne ou de Camus, à des degrés évidemment différents ; la figure de Rocard qui résonne avec le sentiment que j’ai de ce qui est en train de se passer en Espagne- ça compte beaucoup encore pour moi à ce moment là- c’est-à-dire l’émergence de  Felipe González. Contrairement à toutes les analyses en France qui considèrent que le Parti communiste est puissant et va l’emporter comme au Portugal ; ils se sont tous trompés. Mitterrand d’ailleurs ne s’est jamais trompé sur ce sujet-là.

 

Nonfiction.fr- Vous lisez Esprit qui, à cette époque-là, est le terreau de la gauche antitotalitaire et du rocardisme intellectuel ? 

Manuel Valls : Non, pas vraiment. Je suis davantage marqué par les personnes précédemment citées, auquel il faudrait rajouter - une chose qui me marque beaucoup - le combat abolitionniste, auquel contribuent notamment les textes de Victor Hugo, le livre de Camus et Koestler , les plaidoiries de Robert Badinter. C’est l’anti-giscardisme, parce que ce que je viens de dire aurait pu me conduire aussi à droite : une famille catholique, l’anticommunisme, donc l’union de la gauche posant éventuellement problème. Les deux- ce combat abolitionniste et le combat antitotalitaire-  m’amènent naturellement à 18 ans à un engagement pour Michel Rocard, au sein du Parti socialiste.

 

Nonfiction.fr- Au fond, vous avez travaillé avec trois grandes figures de la gauche, Michel Rocard, Lionel Jospin et Ségolène Royal, on peut le dire comme ça rapidement…

Manuel Valls : Très rapidement oui…

 
 

Nonfiction.fr- La question n’est pas perverse. Du point de vue des idées, quels rapports entretenez-vous avec ces personnes ?

Manuel Valls : D’abord, les deux qui comptent c’est Rocard et Lionel Jospin. D’ailleurs, j’ai éprouvé la même amertume en 94 avec la défaite des européennes   et 2002  . J’y vois une continuité, qui est une forme de référence au mendésisme, une éthique de comportement, un devoir d’inventaire, une relation à la vérité… 

 
 

Nonfiction.fr- Et l’échec aussi…

 

Manuel Valls (continuant son propos) : Et une efficacité politique chez Jospin que l’on ne retrouvait pas forcément chez Rocard ; c’est-à-dire que Jospin gère les rapports de force politiques avec une autre méthode que celle de Michel Rocard… mais aussi l’échec. Et donc l’échec d’une certaine manière de la deuxième gauche, même si Jospin ne se réclame pas de la deuxième gauche, évidemment, et qu’il prône plutôt la synthèse entre les différentes tendances de gauche. Il y a un rapport aux idées, d’ailleurs paradoxalement chez Michel Rocard, davantage aux idées économiques, moins à la littérature. Même si j’ai le souvenir d’une intervention devant les jeunes rocardiens au Club Forum à Saint-Quentin-en-Yvelines où, à ma grande surprise, il avait fait une très longue référence à Janus d’Arthur Koestler un livre extrêmement compliqué, le dernier de Koestler avant son suicide. Alors que Jospin a des références littéraires, plus qu’on ne l’imagine lorsqu’on se le représente comme un politique total, accompli. Au demeurant, oui, l’exigence du débat d’idées dans la vie politique est évidemment présente. Mais chez eux, je retrouve surtout le rapport à la vérité et à l’exercice du pouvoir, même si d’une certaine manière, Rocard, par une ambition présidentielle brisée, théorise parfois l’impuissance du politique, notamment dans son rapport aux médias. Il vient de le faire encore dans son dernier livre  , que je n’ai pas eu l’occasion de lire - je n’ai lu que des extraits – lorsqu’il théorise, à l’instar de l’introduction du Cœur à l’ouvrage, l’impuissance actuelle du politique qui se bat pour des idées face à au système médiatique, et à la télévision plus particulièrement. Jospin n’est jamais arrivé à ce stade, bien au contraire.

 
 

Nonfiction.fr- Il y a des hommes politiques qui considèrent que la politique réside dans les idées ; d’autres, dans les hommes. Au fond, Mitterrand-Rocard, il y a les hommes pour Mitterrand, les idées pour Rocard… Est-ce qu’un homme politique peut être un intellectuel ou est-ce qu’il s’agit de deux métiers différents ?

 

Manuel Valls : C’est une belle question !

 
 

Nonfiction.fr- Nous l’avions préparée depuis longtemps !

 

Manuel Valls : Ce qui me frappe en lisant beaucoup les biographies de grands hommes politiques - pardon de la banalité du propos - tels que Churchill, Clemenceau, De Gaulle évidemment, ou des mémoires, ceux de Tony Blair par exemple que je trouve assez intéressantes par le style très direct et par une fausse modestie qui montrent quand même la capacité politique du bonhomme, et en étant tout simplement observateur de ceux et celles qui m’entourent- c’est finalement qu’il peut y avoir des responsables politiques dotés d’une grande profondeur intellectuelle, d’une connaissance historique absolue, mais qui ne se voit absolument pas. Je n’ai pas d’exemple, comme ça, qui me vienne à l’esprit… Quoique Mitterrand savait jouer des deux. Il était le président littéraire, l’intellectuel, et en même temps le bretteur, le stratège, le tacticien, le politique. Vous pouvez avoir quelqu’un comme Louis Mermaz, aujourd’hui peu connu du grand public, mais qui a été président de l’Assemblée, ministre, président du groupe socialiste à l’Assemblée. C’est un homme doté d’un grand humour par ailleurs et un grand intellectuel. Prenez quelqu’un comme Quilliot , ministre du logement, connu par la fin de sa vie assumée (son suicide, ndlr), il édite et annote Camus à la Pléiade. Donc, j’ai du mal à répondre. Et d’une manière générale, la politique c’est le rapport de force, c’est la violence, même si on est dans une démocratie  apaisée. C’est la brutalité, c’est la capacité à résister et à durer. Donc on peut avoir des hommes politiques, des femmes politiques qui n’ont que peu à voir avec les idées  mais qui arrivent à s’imposer grâce au suffrage universel  par leur talent, leur populisme, leur habileté, la violence – quelqu’un comme Georges Marchais s’est maintenu à la tête du Parti communiste alors que le Parti communiste français, qui avait de grands intellectuels, a progressivement donné des hommes plutôt médiocres ; alors qu’au contraire le Parti communiste italien a produit des intellectuels et des gens d’une grande intelligence, comme Berlinguer  . Je pense qu’un responsable politique en tout cas doit être lié au monde des idées, aux intellectuels, et qu’il doit lui-même faire l’effort permanent d’observer ce qu’il se passe dans la sphère intellectuelle et pas uniquement de son pays, surtout dans le monde tel qu’il est. Je ne vais pas expliquer ça à Frédéric Martel.

 
 

Nonfiction.fr- Vous excluiez à l’instant Ségolène Royal de vos filiations intellectuelles…

 

Manuel Valls : Je n’ai pas dit ça…

 
 

Nonfiction.fr- Non, c’est vrai mais vous avez mis l’accent sur les figures de Michel Rocard et Lionel Jospin davantage que sur Ségolène Royal ; pourtant il y a une certaine parenté entre Besoin d’optimisme, le think tank que vous avez créé, et Désirs d’avenir, non ?

 

Manuel Valls : J’ai décidé de ne pas être désagréable – enfin pas avec vous, ni avec quiconque du Parti socialiste. Je voulais tout simplement dire que, pour moi, les figures de Rocard et de Jospin ont compté, tout simplement parce que j’ai travaillé directement avec eux ; j’étais leur collaborateur. Je le dis souvent à Michel Rocard qui me regarde avec des yeux un peu éberlués : il a changé ma vie ! Même si je n’ai jamais attendu de lui la moindre affection. Et ce que j’ai vécu avec Lionel Jospin à Matignon était une expérience très enrichissante et il m’a aidé à m’implanter à Evry. J’ai beaucoup appris avec lui. Ségolène Royal, même si je la connais depuis longtemps, c’est plus des rencontres de raison ou d’opportunité. Elle me paraît en revanche correspondre à l’air du temps, à un autre type de responsable politique, sans doute plus adapté à ce qu’est aujourd’hui notre époque. Et si Sarkozy et Royal ont été candidats au second tour de l’élection présidentielle, ce n’est pas par hasard. Ca correspond sans doute à des évolutions de la vie politique – en tout cas dans notre pays. Ses intuitions telles que "l’ordre juste", sans doute l’un des slogans les plus intelligents…  Il n’y a pas beaucoup de slogans qui sont inventés dans une campagne électorale – je ne parle pas des slogans dans les campagnes américaines qui font tous un peu référence au volontarisme ; on cherche toujours des slogans qui cherchent à dire quelque chose sur le plan politique – il n’y en a pas eu beaucoup : "la force tranquille", "France unie". "L’ordre juste", c’est un slogan qui dit quelque chose sur le plan politique : cette synthèse- qu’on peut ramener à une de mes références, Clemenceau- entre l’ordre, la règle, l’autorité, et en même temps la justice sociale. Mais je pense que la société française a effectivement besoin d’être mise en mouvement, et que le rôle des responsables politiques, c’est de la mettre en mouvement, parce que la société française regarde beaucoup le passé, elle a ses carcans, ses rigidités, sa peur du changement, parce qu’on n’a pas expliqué à ce pays que le monde avait évolué. Donc l’idée d’optimisme répond au nom du club Désirs d’avenir qui était aussi une belle idée, c’est-à-dire comment on met en mouvement tout un peuple vers l’avenir. "Besoin d’optimisme" n’est pas un think tank, ce serait prétentieux de le dire, c’est plutôt un label.   

 
 

Nonfiction.fr- Pour revenir à votre rapport aux intellectuels et aux idées, est-ce que vous vous êtes constitué un réseau intellectuel, y a-t-il des chercheurs que vous consultez régulièrement et qui viennent nourrir votre réflexion, notamment en vue des primaires ? 

 

Manuel Valls : D’abord, ça, j’y crois vraiment, ce n’est pas seulement une coquetterie : je respecte vraiment les intellectuels. Je trouve qu’on les a beaucoup instrumentalisés ; bien sûr, ils se sont eux-mêmes laissés instrumentaliser. Parce qu’être aux côtés du prince, c’est une promotion, une récompense, chacun y est forcément sensible, c’est la possibilité de compter. Et puis, en France, l’homme politique, la femme politique, aime avoir ses intellectuels, ses artistes, alors évidemment, de Barbelivien à Erik Orsenna, ce n’est pas tout-à-fait les mêmes qu’on retrouve. C’est une réalité ; d’ailleurs, c’est assez français. Une des grandes différences entre nous et les anglo-saxons, c’est que le monde universitaire, le monde de la recherche pèsent beaucoup plus sur les responsables politiques. Je trouve qu’en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, les think tanks ont une vraie réalité. La pensée d’Anthony Giddens a énormément contribué, c’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui, aux évolutions du Labour. Les allers-retours entre les deux rives de l’Atlantique sont très puissants ; nous, non, il y a le paraître. Est-ce que les intellectuels, est-ce que le monde des idées pèsent autant que cela dans la pensée politique ? Ca n’est pas le cas, je crois. Hélas, je le regrette. Donc, je suis respectueux des évolutions… Que ce soit Commentaire ou Esprit, je regarde ça attentivement, car je trouve que la presse, la presse de gauche d’ailleurs, est peu réceptive aujourd’hui au débat. 

 
 

Nonfiction.fr- Alors, comment est-ce que vous pourriez travailler avec les intellectuels ? Est-ce que ce serait sur la durée, un dialogue ponctuel sur un besoin, que ce soit en tant que candidat aux primaires, en tant que député, en tant que ministre, le cas échéant. Quel est le rapport qu’il faut établir avec les intellectuels, et quel est le rapport que vous établissez avec eux ? 

 

Manuel Valls : Alors, que ce soit à travers Tangi , Cécile Beaujouan, qui travaille avec moi, Harold Hauzy, qui est un autre de mes collaborateurs, d’une certaine manière, ça dépend des sujets, ça dépend des thématiques. Je n’ai pas des intellectuels que je consulte. Mais nous avons un rendez-vous annuel à Evry, qui s’appelle Les rendez-vous de l’éthique, donc c’est toujours l’occasion de rencontres très approfondies sur des sujets. Ca peut être avec Noëlle Châtelet, ça peut être sur les questions éthiques, donc avec Axel Kahn, avec Pierre Tambourin, qui est un élu mais qui est directeur du Genopole , donc qui réfléchit sur les questions du vivant, il y a des occasions… Ensuite, il y a des missions particulières. Aujourd’hui, je réfléchis aux institutions et à la démocratie pour le Parti socialiste, donc c’est l’occasion d’approfondir ma réflexion. Avec Rosanvallon, qui est évidemment une référence, mais pas depuis 6 mois, depuis 35 ans, parce qu’à l’époque, la revue Faire était la revue des rocardiens, proche de la CFDT, quand Jacques Julliard réfléchissait vraiment… Donc, c’étaient de véritables références sur la deuxième gauche. Mais c’était aussi André Gorz… Il y avait ces références- je parle de Rosanvallon- et je suis intéressé par ce qu’écrit Cynthia Fleury sur la question de la crise démocratique. Mais j’avoue que je ne sais pas encore quelles sont les solutions. De ce point de vue-là, la référence à Ségolène n’est pas absurde, puisque le regard qu’elle a porté, à travers ce qu’on appelle la démocratie participative, même si encore une fois le débouché  politique n’est pas évident, mais en tous cas, le comportement, la manière dont on s’adresse à la société, là, toute cette sphère m’intéresse, continue à m’intéresser, et là j’y vois, y voyais en tous cas, un lien avec ce qu’a été la deuxième gauche, c’est-à-dire, au fond, et ce que je suis profondément. C’est-à-dire la politique surplombant tout, le volontarisme ayant largement ses limites. Et, s’il y a quelque chose qui m’inspire, ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas être homme politique efficace et changer les choses, c’est ce rapport à la société qui reste profondément la référence à ce qu’est la deuxième gauche. Quand il s’agit de réfléchir sur la gauche- j’ai souvent des discussions avec lui- Michel Winock reste une bonne référence. Dans un sens beaucoup plus large, et dans ce qu’on pourrait appeler une gauche social-libérale, ce qui fera frémir mes collaborateurs qui ont toujours la crainte de me voir taxé de droitier, pire de blairiste, Zaki Laïdi est évidemment quelqu’un avec qui je travaille beaucoup, et qui m’ouvre très largement le réseau qui est le sien, de Telos. Donc c’est vrai avec Laurence Boone pour tout ce qui est économie et fiscalité, qui travaille très concrètement avec moi, c’est le cas évidemment de gens qui sont à la fois des proches parce que ce sont des amis, ou qui ont le même parcours que moi, même s’ils sont tout-à-fait indépendants, Grunberg, Carcassone, Olivier Duhamel… Bon, ce n’est pas original, là, mais il y a évidemment des points communs. 

 
 

Nonfiction.fr- Dans le cadre des primaires, pour lesquels vous êtes candidat…

 

Manuel Valls : Pardon, je vous interromps, je reste persuadé qu’en revanche, le champ que j’essaie de m’ouvrir, c’est le champ international, et les réflexions qui sont celles autour du Labour, en Italie où je travaille beaucoup avec Sandro Gozi, un jeune parlementaire du Parti démocrate. Il m’invitait le 20 novembre à une très grande réunion à Rome sur cette réflexion autour des nouvelles générations. Dans le cadre de ma mission à l’Assemblée sur les nationalités, je vais regarder ce qui se passe en Allemagne sur le multiculturalisme, évidemment en Espagne très directement, à travers la réflexion d’un parti qui fait vraiment référence aux intellectuels, le PSOE, un parti très dur dans sa manière de gérer la politique et de gouverner ; dur parce que le combat contre la droite est d’une autre nature de celui qu’on connaît ici. Et puis, j’étais à New York en décembre. 

 
 

Nonfiction.fr- Et le SAP suédois ? 

 

Manuel Valls : Oui, je vais avoir des contacts, parce qu’eux, évidemment, sur tout ce qui concerne les évolutions de leur rapport à la puissance publique, à l’Etat-Providence, aux politiques sociales, ça m’intéresse beaucoup. Et pour moi, c’est toujours la même continuité parce que j’essaie d’y donner une forme de cohérence. A l’époque, quand je suis entré au PS, rocardien, j’étais accusé d’être un social-démocrate, pire un démocrate américain. Mais les références à Brandt, à Olof Palme, Kreisky, en tous cas à cette social-démocratie, c’est un peu différent, et de ce point de vue-là, Rocard a été très important parce qu’il était vraiment l’un de ceux qui disaient : "il faut que la social-démocratie existe." La France, ou le socialisme français, n’a jamais été social-démocrate. Mais je suis éclectique, je suis très intéressé par l’histoire de mon pays, donc le gaullisme m’intéresse beaucoup. Par mes références littéraires, par mes origines, par mon parcours au sein du PS, et par ma manière d’y adhérer, je suis très souple. Je ne pense pas être constitutif uniquement de ce qu’est la deuxième gauche, ça me fait plaisir, mais ce serait me réduire à un parcours qui n’est pas le mien, si je dois être le plus près de la vérité. Par exemple, sur ce que je dis sur la République, sur la nation, sur la laïcité, sur l’autorité, je me sépare plus de Martine Aubry, dont je crois pourtant- même si elle fait preuve d’autorité, voire d’autoritarisme- qu’elle appartient plus à la deuxième gauche et ne se retrouve pas forcément dans ce discours républicain. 

 
 

Nonfiction.fr- Ca va dans le sens de votre refus que la politique totalise la société. On comprend bien au vu de votre biographie que vous soyez sensible à cette idée. Qu’est-ce que cette incapacité du politique à totaliser la société ? 

 

Manuel Valls : Laissons de côté le débat sur le totalitarisme. Je me situe dans le débat démocratique.  Mais c’est une vision très française, qu’on ne retrouve pas ailleurs au fond, pour différentes raisons, parce que la crise du politique est passée par là, et puis la crise du politique est sans doute née avec la démocratie, si je relis Tocqueville. Mais aux Etats-Unis, le politique n’a pas la même place, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. En Grande-Bretagne aussi, c’est lié pour la France à notre histoire nationale, à notre roman national, à la construction tout simplement de notre pays à travers l’Etat central et puissant, de Louis XI en passant par Louis XIV jusqu’à Napoléon, et surtout la IIIe République, et de Gaulle, qui est le successeur de Louis XI et de Louis XIV, incarne l’idée qu’au fond le verbe, l’action politique, l’Etat, tout ça se confondant, souvent dans les mains d’un seul homme, peuvent tout. Et il y a cette croyance que la politique peut répondre à tous les problèmes. Donc je redeviens modeste, je dis tout simplement que la part de la société, les évolutions de la famille, les problématiques de santé, le rôle de la communication, la place de l’Internet aujourd’hui, les évolutions sociologiques, les études par exemple- je suis très intéressé par tout ce qui se passe en banlieue, les évolutions de l’immigration- n’obéissent pas forcément aux critères classiques de la vie politique. D’ailleurs, une partie de la gauche est souvent gênée sur ces questions sociétales parce qu’elle pense que c’est sur l’économique et le social qu’on fait la différence, et pas sur les problématiques sociétales ou culturelles. Ce que dit Hugues Lagrange  même si c’est dérangeant sur les origines culturelles pour expliquer parfois les phénomènes de délinquance, même si c’est un peu plus compliqué que ça, montre qu’on ne peut pas avoir une vision uniquement politique des choses, et que le politique ne peut pas répondre à tous les problèmes, même s’il doit s’intéresser à tout. Sinon, je serais en contradiction avec ce que je fais, et avec ce que je vous disais il y a un instant, et qu’il peut beaucoup. Mais à force de faire croire que la politique peut changer la vie, peut changer la société, et qu’ensemble- c’était le slogan de Nicolas Sarkozy- on peut tout, on peut tout faire, on sacrifie le rôle du politique. Je pense que le politique peut beaucoup mais à condition de le mettre à sa juste place. D’où cette critique d’une vision totalisante de la politique. 

 

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