Musiques

Frederick Delius

Couverture ouvrage

Jrme Rossi
Papillon , 256 pages

Un grand compositeur anglais
[lundi 08 novembre 2010]


Figure capitale de la musique anglaise de la dernière décennie du dix-neuvième et du premier quart du vingtième siècle, Frederick Delius fait l'objet pour la première fois d'une monographie en français.

La musique anglaise est si méconnue en France que Frederick Delius (1862-1934) a peu de chances d'y être autre chose qu'un nom – et encore ! – pour le public mélomane, voire pour les musicologues. Pourtant nul ne montre mieux à quel point est peu fondée la réputation d'"insularité" dont elle est souvent taxée, non sans tautologie. Outre qu'il a passé la plus grande partie de sa vie d'adulte en France, Delius est en effet le type même du compositeur ouvert au monde, compositeur essentiellement cosmopolite, comme le souligne le titre de l'étude que lui a consacrée Christopher Palmer en 1976. C'est peut-être ce qui le distingue au premier chef des cinq grands noms de la musique anglaise du vingtième siècle (Britten, Elgar, Tippett, Vaughan Williams et Walton). Certes, comme l'indique pertinemment Jérôme Rossi en conclusion de son livre, Delius ne trouvera pas plus grâce qu'eux pour qui ne voit dans l'histoire de la musique du vingtième siècle qu'un progrès linéaire vers un modernisme de plus en plus radical, de Debussy à la seconde École de Vienne et de Varèse à Boulez. Mais si l'on veut bien reconnaître leur place, et la postérité semble avoir tranché la question, à Ravel, à Falla, à Prokofiev, à Chostakovitch, à Poulenc, entre autres, Delius n'est nullement indigne de figurer en leur compagnie.

Né de parents allemands naturalisés à Bradford, grande ville industrielle de l'ouest du Yorkshire, où son père avait fondé une prospère filature, Delius n'était nullement destiné à une carrière musicale mais au commerce de la laine. Après une série d'apprentissages plus ou moins désastreux, il part en 1884 pour la Floride afin d'y créer avec un ami une plantation d'agrumes sur les rives du fleuve St. Johns. C'est en Floride qu'il reçoit sa véritable éducation musicale d'un organiste catholique, Thomas Ward, et découvre avec émerveillement les chants des anciens esclaves noirs, qui vont être une de ses grandes sources d'inspiration, une décennie avant que Dvorak se déclare convaincu que l'avenir de la musique américaine devra se fonder sur "ce qu'on appelle les mélodies nègres". Abandonnant Solana Grove, il enseigne quelques mois en Virginie, après quoi son père l'autorise à poursuivre ses études au Conservatoire de Leipzig, où, par l'entremise du compositeur norvégien Christian Sinding, il fait la connaissance d'Edvard Grieg, qui avec Wagner sera l'influence majeure sur le développement musical de Delius. Sa première œuvre marquante, Florida Suite (1887), marque probablement, comme le souligne Jérôme Rossi, la première rencontre de la musique noire américaine avec la tradition occidentale. Grieg ayant convaincu Delius père de laisser son fils suivre sa vocation, le jeune compositeur s'installe à Paris en 1888. Plus que la France, c'est cependant la Scandinavie, la Norvège surtout, qui l'attire. Il y rend visite à Sinding et à Grieg en 1891 et c'est à Christiania (future Oslo) qu'est créé cette année-là son poème symphonique Paa Vidderne, d'après le poème d'Ibsen, dont la version révisée recevra le titre définitif de On the Heights (Sur les cimes). Bjørnstjerne Bjørnson, Knut Hamsun feront également partie de ses connaissances. À Paris, il fréquente Edvard Munch, avec lequel il demeura en contact, et, plus brièvement, Strindberg. Mais son cercle inclut aussi Alfons Mucha et Gauguin, dont il acquiert le grand nu Nevermore (désormais au Courtauld à Londres).

Dans les années 1890, Delius met en chantier quatre opéras. Le premier, Irmelin, d'après une légende scandinave, ne sera créé qu'en 1953, sous la direction de Sir Thomas Beecham ; Florent Schmitt, ami de Delius à l'époque, en transcrit cinq extraits pour le piano. Delius s'attelle ensuite au projet de mettre en scène trois communautés opprimées, Indiens, Gitans et Noirs. The Magic Fountain, dont Delius, comme pour Irmelin, écrit lui-même le livret, est l'histoire d'une idylle tragique située en Floride au seizième siècle entre un conquistador et une jeune femme de la tribu des Séminoles. Cette œuvre a dû attendre jusqu'en 1977 pour être créée, au concert, et vingt ans de plus pour sa création scénique. Le troisième opéra de Delius, Koanga, composé en 1895-1897 sur un livret de C.F. Keary d'après un épisode de The Grandissimes (1880), roman créole de l'écrivain sudiste antiraciste George Washington Cable, est un authentique chef-d'œuvre. C'est également une histoire d'amour tragique entre le héros éponyme, prince africain devenu esclave dans une plantation de canne à sucre, et une jeune mulatresse que lui dispute le contremaître. Cette partition envoûtante, où un langage post-wagnérien se combine avec les chants et les danses des Noirs d'Amérique, est créée en 1904 à Elberfeld, en Rhénanie, par le chef d'orchestre berlinois Fritz Cassirer, mais c'est bien plus tard qu'elle s'imposera comme le premier opéra noir, battant d'une longueur le Treemonisha de Joplin et de plusieurs Porgy and Bess. Très attachante aussi est l'œuvre suivante, A Village Romeo and Juliet, adapté d'une nouvelle du romancier suisse allemand Gottfried Keller, où figure le célèbre interlude "Walk to the Paradise Garden" ; créée au Komische Oper de Berlin par le même Cassirer en 1907, c'est l'opéra de Delius le plus fréquemment représenté.

En 1903, Delius épouse sa maîtresse, le peintre allemand Jelka Rosen (petite-fille du compositeur Ignaz Moscheles), dont la maison de Grez-sur-Loing sera leur domicile définitif. Le début du siècle marque les débuts de sa reconnaissance. Certes, le drame lyrique en un acte Margot la rouge, sur un livret français, échoue au concours Sonzogno de 1902 (c'est Ravel qui en réalise la réduction chant et piano publiée en 1905) et Vincent d'Indy ne réussit pas à imposer les Chants danois, sur des poèmes de Drachmann et de Jacobsen, qu'il crée à la Société nationale de musique en 1901. Mais en Allemagne sa musique triomphe : les poèmes symphoniques Paris (The Song of a Great City) et Appalachia (Variations on an Old Slave Song) ainsi que le Concerto pour piano sont donnés à Elberfeld sous la direction de Hans Haym, et le cycle de mélodies pour baryton et orchestre Sea Drift, d'après Whitman, que Delius préférait à toutes ses autres œuvres, est créé à Essen en 1906. Le Zarathoustra de Nietzsche, autre écrivain de prédilection, inspire en 1904-1905 l'une des plus ambitieuses, A Mass of Life, pour solistes, chœurs et orchestre. Après une exécution partielle sous la direction de Ludwig Hess à Munich en 1908, Beecham, devenu un fervent admirateur de Delius, la crée dans sa totalité à Londres, avec son propre orchestre, en 1908. Enfin prophète en son pays, Delius commence à y puiser son inspiration musicale : ainsi naissent le cycle Songs of Sunset (1907), sur des poèmes d'Ernest Dowson, et les poèmes symphoniques Brigg Fair, que Granville Bantock dirige à Liverpool en 1908, In a Summer Garden (1908), et North Country Sketches (1914). Un sixième et dernier opéra, Fennimore and Gerda, écrit en 1908-1910, revient à l'inspiration scandinave, Delius ayant extrait son livret du Niels Lyhne de Jacobsen. Dédié à Beecham, qui, paradoxalement, ne l'aimait pas – Jérome Rossi en relève pourtant la concision et la modernité – il sera créé à l'opéra de Francfort en 1919. 

À partir de 1910, Delius commence à ressentir les effets de la phase terminale de la syphilis qu'il avait contractée dans les années 1890 et qui vont faire de ses 24 dernières années un long martyre, réduisant parallèlement ses facultés créatrices. Néanmoins des œuvres majeures jalonnent cette période : The Song of the High Hills, sorte de longue excursion musicale pour chœur sans paroles et orchestre, inspiré par les montagnes norvégiennes qu'il avait explorées dans sa jeunesse ; le Quatuor à cordes (1916-1919) ; la ballade symphonique Eventyr (1919), d'après Peter Christen Asbjørnsen ; le Concerto pour violoncelle (1921), sa plus grande réussite dans le genre concertant (encore que le Concerto pour violon de 1916 ait ses partisans) ; la musique de scène du Hassan de James Elroy Flecker (1923), qui connaît aussitôt une grande popularité. Un ultime chef-d'œuvre, la cantate Songs of Farewell pour chœur et orchestre, d'après Whitman, est réalisé grâce à la collaboration du jeune musicologue Eric Fenby, dont la compagnie, à partir de 1928, provoque ce que Jérôme Rossi n'a pas tort d'appeler une résurrection. Delius s'éteindra à Grez-sur-Loing le 10 juin 1934, année qui voit disparaître deux autres géants de la musique anglaise, Elgar et Gustav Holst.

Premier ouvrage consacré à Delius en français, la biographie de Jérôme Rossi, auteur d'une thèse sur le compositeur soutenue en Sorbonne en 2005, est à marquer d'une pierre blanche. Exhaustive, d'une lecture attrayante, abondamment illustrée, accompagnée d'analyses musicales particulièrement fines et éclairantes (et de courts exemples musicaux bien choisis), d'une liste des œuvres, d'une bibliographie (où auraient pu figurer les excellents articles du Grove et du New Grove Dictionary of Opera) et d'une discographie, elle est la meilleure introduction possible. La maquette des Éditions Papillon est agréable, une fois qu'on s'est habitué à ces notes qui se promènent un peu en désordre entre les marges et le bas de la page. Un préparateur de copie attentif – la Suisse serait-elle aussi déficiente que la France à cet égard ? – aurait probablement rectifié quelques Juliette en Juliet, restauré quelques noms estropiés (Gruenberg, Letorey, Sonzogno), relevé que La Légende de Joseph  de Strauss n'est pas un opéra mais un ballet, et unifié les références à la monographie de Peter Warlock, originellement publiée en 1923, et décrite ainsi dans la bibliographie, tandis que les notes lui restituent son état-civil de Philip Helseltine.

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1 commentaire

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anotherbyrd

24/12/10 15:49
Il est vrai que la musique - classique - britannique est, de manière presque criminelle, très sous-estimée en France.
La "Florida Suite" de Delius est, cependant, une véritable gemme.
Merci.

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