L’ironie et l’humour acide sont les armes que manie parfaitement Carlos Monsiváis pour lutter contre la démagogie de l’élite politique, économique et religieuse mexicaine. Pour pénétrer dans l’univers de cet auteur, ce livre est une incroyable porte d’entrée.

Carlos Monsiváis reste très peu connu en France alors qu’il est un intellectuel des plus importants dans le milieu culturel mexicain. Né en 1938 au Mexique, il s’oriente vers le journalisme et notamment vers la rédaction de chroniques de la société mexicaine. Cet auteur prolifique est connu et reconnu pour sa relecture sarcastique des phénomènes sociaux. L’ironie, l’humour acide sont les armes que manie parfaitement Carlos Monsiváis pour lutter contre la démagogie de l’élite politique, économique et religieuse de son pays. Pour pénétrer dans l’univers de Monsiváis, ce livre est une incroyable porte d’entrée.

Le catéchisme pour Indiens insoumis est né lors de la rencontre de la culture hispanique et la culture du nouveau monde. A cette époque, il a été écrit afin de convertir les indiens réfractaires à la nouvelle religion. Francisco Toledo, peintre, sculpteur, céramiste et graveur mexicain trouve le catéchisme pour Indiens insoumis et reçoit des gravures du XVIIe siècle. Il travaille les gravures, en ajoutant des éléments de la mythologie zapotèque et de sa propre imagination. Il intitule son travail Nouveau catéchisme pour Indiens insoumis. Il demande à Carlos Monsiváis de composer des textes, de transcrire de manière littéraire l’esprit des gravures. Monsiváis choisit d’écrire sous forme de paraboles, récits allégoriques utilisés dans la Bible afin de dispenser des enseignements religieux. A partir de neuf gravures, Carlos Monsiváis rédigera cinquante et une paraboles, dressant ainsi un panorama fragmenté des croyances de la culture populaire mexicaine tout en conservant le ton humoristique dicté par Francisco Toledo. Entrer dans ce livre c’est accepter d’entrer dans un monde de fables, de récits, de miracles. Le lecteur se retrouve plongé dans la complexité, les paradoxes et les incohérences de la culture populaire mexicaine fruit de la rencontre de deux mondes.

Dans Nouveau catéchisme pour Indiens insoumis, Carlos Monsiváis a choisi la fiction pour plonger dans le Mexique, dans le monde des saints, des théologiens mais aussi des sculpteurs, des sorciers et autres miracles. Le livre est rythmé par une succession de paraboles courtes. Ces dernières n’ont jamais la fin escomptée, l’ironie est toujours maniée avec subtilité afin de mener le lecteur à s’interroger sur la tradition et la doctrine. Le lecteur doit être lui-même un lecteur insoumis, prêt à voir derrière les masques.

Que se passe-t-il derrière le masque de la culture ? Carlos Monsiváis met en lumière la complexité de la culture mexicaine, mélange de croyances mais également opposition de la haute culture et de la culture populaire parfaitement symbolisée dans la "parabole de la vierge provinciale et de la vierge cosmopolite". Cette parabole est la première du livre, elle aborde une thématique centrale dans l’œuvre de Carlos Monsiváis. La culture populaire dénigrée et instrumentalisée par la haute culture. Cette dernière essaie de faire de la culture populaire un objet de divertissement pour ne pas avoir à lui accorder l’espace qu’elle mérite. La culture populaire n’est en somme que populaire… En miroir, la préservation de la tradition devient un objectif en soi parce qu’elle n’a rien de transcendant. Les paraboles "Si tu ne veux pas qu’elles se déforment, évite les traditions" démontre comment cette volonté de conservation conduit paradoxalement les traditions "à se détourner du droit chemin", en un mot au syncrétisme.

 

Que se passe-t-il derrière le masque de la religion ? Le catéchisme, prévient Carlos Monsiváis, est un puissant narcotique capable d’empoisonner "le cœur des croyants". Monsiváis, lui, n’essaie pas d’écrire un catéchisme mais d’instruire, d’élever la réflexion, d’analyser. Il ne critique pas la foi mais les folies qu’elle peut provoquer, le chemin dicté par la doctrine pour l’atteindre, il pousse la logique des superstitions à leur extrême. Il dénonce la "soif d’évangélisation", les prédicateurs prêts à toutes les supercheries pour augmenter le nombre de convertis et la situation de soumission des évangélisés. Il met en scène la force et les limites du langage: les paroles incantatoires du sorcier de Moctezuma ne résistent pas aux lances des conquistadors. Il joue avec l’ambiguïté de la figure des Saints : qui se cache derrière María Dolores Santillana, "prodige humain et surhumain" ? La sainteté est-elle le résultat d’un comportement vertueux ou d'un incroyable besoin de croire ? Réveiller l’espérance mystique, telle est la fonction assignée au Saint. Il démontre que l’homme sans croyance religieuse ne peut pas supporter l’idée de vie éternelle. Carlos Monsiváis poursuit sa quête de pureté et applique la loi de l’offre et de la demande à la fondation d’une religion. Il lutte contre les faux-semblants et raconte la répudiation d’une vierge, l’église condamnée à entrer dans une surenchère de miracles et une séance d’exorcisme victime de la société du spectacle. Carlos Monsiváis, infatigable défenseur de la sécularisation de la société, démonte et remonte le catéchisme … à l’envers !
 
L’indien de Carlos Monsiváis est un indien insoumis, un indien qui accepte la nouvelle religion imposée par les Espagnols sans pour autant délaisser les anciennes divinités. La parabole "les doutes des prédicateurs" retrace les prières qu’un indien adresse à Saint Michel… prières pas toujours catholiques… Pourtant l’indien insoumis ne cesse pas, pour les détenteurs de la science et de la connaissance d’être indien. Même une admirable prouesse de sa part ne peut être pour eux qu’"un argument supplémentaire contre l’existence de l’âme chez les indiens". La parabole "le Bouc Emissaire qui aurait aimé être quelqu’un d’autre" termine ainsi : "parce qu’en y regardant de plus près, chacun a une fonction précise dans la vie" et donc dans la société ; l’indien, lui, est voué à être relégué aux confins de la pyramide sociale. L’hypocrisie est mise à nue, la société est face à ses propres préjugés…

Monsiváis a été emporté par Mictlantecuhtli, divinité aztèque de la mort, le 19 juin 2010. Il laisse une œuvre importante qui a profondément marqué la société mexicaine. Les Mexicains l’avaient surnommé "Monsi", preuve que le défenseur et l’analyste de la culture mexicaine était lui-même devenu un acteur de cette culture populaire. "Croyez ce que vous voyez", écrit Monsiváis. Il aura, à travers son œuvre, justement transmis à ses lecteurs la possibilité de voir derrière la façade imposée par la société#nf#
 

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Le commentaire sur les gravures de Francisco Toledo qui ont inspiré le livre de Carlos Monsivais, Francisco Toledo, iconographe du Nouveau catéchisme pour Indiens insoumis, par Nizza Santiago.