Religions

Les Apocryphes chrétiens des premiers siècles, Mémoire et traditions

Couverture ouvrage

Collectif
Desclée de Brouwer , 286 pages

Les apocryphes, miroirs des christianismes anciens
[mardi 13 juillet 2010]


Un ouvrage intéressant qui explore avec méthode les problématiques soulevées par les apocryphes sans jamais perdre de vue la matrice originelle du canon des Ecritures.

Tout texte religieux, pour perdurer, s’inscrit dans un système d’écrits qu’on appelle corpus ou canon. Le canon est un mot grec qui désigne une "règle" et qui réfère donc à une norme. Si le processus de la constitution d’un corpus chrétien des Ecritures a été lent et complexe, la conscience de la nécessité de mettre en place une base scripturaire est apparue très tôt, notamment chez les Pères apostoliques. Sur le modèle de la Bible juive va ainsi se constituer progressivement, entre les II et  IVe siècles  , un corpus d’écrits censé définir la norme de la foi chrétienne. Le Nouveau Testament s’ajoutera à l’Ancien Testament mais il en modifiera l’interprétation en se focalisant sur la personne de Jésus et l’événement de la résurrection. De ce point de vue, l’Eglise naissante devra opérer un tri dans le foisonnement d’écrits chrétiens qui voient le jour dès le IIe siècle. L’enjeu est de définir la source de l’identité chrétienne et de rassembler les croyants autour d’une doctrine de la foi clairement définie susceptible d’assurer l’unité de l’Eglise naissante, l’essentiel étant, en ces temps incertains où le christianisme doit s’affirmer, de ne pas se laisser "égarer par les doctrines diverses et étrangères" (He 13, 9). Il faut en fait voir derrière cette formulation un peu obscure ce que l’on appelle les apocryphes, c’est-à-dire tous les textes rejetés du canon chrétien parce que jugés hérétiques ou peu orthodoxes du point de vue de la foi.


Or, depuis une trentaine d’années, les apocryphes font l’objet d’un net regain d’intérêt. En témoigne entre autres un colloque organisé sur le thème des Apocryphes chrétiens des premiers siècles en septembre 2007 à l’Institut catholique de Paris. L’Ecole doctorale Religion, Culture et Société "a voulu approfondir, à travers une recherche volontairement placée dans une perspective oecuménique, certains des enjeux essentiels de la théologie, [autrement dit] le statut de l’Ecriture, son interprétation, l’ecclésiologie et la question des ministères, la liturgie et la légitime diversité de l’expression de la foi" (Jacques-Noël Pérès  ). Ces problématiques sont évoquées dans les neuf chapitres du livre : "La lettre de Jésus à Abgar d’Edesse" ; "Aspects ecclésiologiques des traditions relatives aux apôtres" ; "La présentation de Marie au Temple : lorsque la liturgie devient lieu de transmission d’une tradition apocryphe" ; "La légende syriaque de l’invention de la Croix, implications politiques et théologiques" ; "L’art chrétien constitue-t-il (ou a-t-il constitué ) un art de plus ?" ; "La figure de Thomas dans quelques textes apocryphes" ; "(Ré)interpréter et (re)situer un texte gnostique de révélation : La Pensée première à la triple forme" ; "L’enfance de Jésus dans les évangiles canoniques et dans les apocryphes" ; "Le canon des Ecritures : genèse et statut de la Bible chrétienne".


La fécondité intellectuelle des apocryphes


Si l’on se réfère à l’étymologie grecque du mot "apocryphe" ("apokryphos") qui signifie "caché", "dissimulé", la littérature apocryphe -comprenant des évangiles, des épîtres, des actes d’apôtres et des apocalypses- correspondrait à des textes demeurés cachés au sein des communautés chrétiennes marginales. Un des intérêts majeurs de l’étude des apocryphes est précisément de mettre à jour les réalités multiples du christianisme ancien en en soulignant l’extrême fécondité intellectuelle. La première contribution de Béatrice Chevallier-Caseau   : "La lettre de Jésus à Abgar d’Edesse" met ainsi en perspective l’une des fonctions essentielles des apocryphes : satisfaire la curiosité ou l’envie des chrétiens en comblant les lacunes éventuelles des évangiles canoniques. La lettre, adressée par Jésus à Abgar, roi d’Edesse, gravement malade, fait suite à une première missive du roi qui lui demande d’intervenir en sa faveur  . Par-delà cet aspect purement miraculeux   et par-delà les nombreuses copies qui se trouvent directement associées à la protection des personnes ou des lieux  , l’auteur souligne la grande fécondité de ce texte apocryphe qui, à partir des V et VIe siècles, conduira à l’affirmation de l’existence d’un portrait de Jésus réalisé précisément par l’envoyé d’Abgar auprès du Fils de Dieu. Moment décisif où l’image prend le pas sur le texte, où la nécessité de connaître physiquement Jésus prend le pas sur le besoin d’accéder directement à sa pensée. D’ailleurs, "comme la lettre de Jésus, l’image du mandylion fut copiée de très nombreuses fois. Elle connaît une immense popularité dans toute la sphère d’influence byzantine et illustre le lien entre la littérature apocryphe et le développement de l’art chrétien".


L’art chrétien : un évangile apocryphe ?

 

Cette problématique du rapport entre l’art chrétien et les textes religieux, déterminante quand on évoque les apocryphes, fait précisément l’objet d’une autre contribution de François Boespflug  . Celui-ci, après avoir rappelé l’influence des apocryphes sur l’histoire de l’art chrétien - la nativité de Jésus dans une étable, auprès du bœuf et de l’âne dans l’Evangile du Pseudo-Matthieu, étant sans doute la plus emblématique de ces représentations -, plaide "en faveur d’une application de la notion d’ "apocryphité" au domaine de l’art", en distinguant cinq points communs entre les évangiles apocryphes et les évangiles peints ou sculptés : le premier concerne un travail d’expression langagière, de mise en forme ; le second renvoie au fait que ces apocryphes n’existent que parce qu’ils se réfèrent implicitement au kérygme, matrice chrétienne par excellence ; le troisième rend compte d’un processus d’appropriation de la figure de Jésus dans un constant souci d’explicitation ; le quatrième correspond à un travail de sélection qui voit par exemple le premier art chrétien privilégier le thème de l’Adoration des mages au détriment de celui de la Nativité ; enfin, le cinquième, sans doute le plus saillant, témoigne de cette propension marquée à l’ajout, au complément comme si l’imaginaire chrétien n’avait pu pleinement s’épanouir que dans les apocryphes. Au terme de cette démonstration rigoureuse, l’auteur n’hésite pas à reconnaître dans l’art chrétien l’existence d’un cinquième évangile qui influence sans doute plus qu’on ne le croit l’approche du kérygme de chacun d’entre nous car "il enveloppe d’une certaine manière notre compréhension des évangiles, comme les apocryphes constituent une énorme enveloppe amniotique qui baigne et nourrit la lecture des évangiles canoniques".


La pluralité du canon


Que les apocryphes aient richement nourri l’art chrétien ne doit pas toutefois faire oublier que cette littérature, loin d’être autonome, se déploie toujours en regard des textes dits canoniques. On lira ainsi attentivement la contribution d’Yves-Marie Blanchard   concernant le canon des Ecritures. L’auteur y souligne la pluralité originaire de la Bible chrétienne et voit dans la figure canonique des Ecritures "le principe de pluralité dans l’unité". Une telle pluralité se trouve selon lui directement liée à l’extension géographique que connut le christianisme ancien dès les II et IIIe siècles. Or, c’est cette diversité, cette coexistence de plusieurs christianismes qui va conduire à la nécessité d’un canon, c’est-à-dire à l’approfondissement même de l’identité chrétienne. L’entreprise demeure toutefois très complexe puisque, à y regarder de plus près, les apocryphes pratiquent les mêmes genres littéraires que ceux présents dans notre actuel Nouveau Testament : évangiles, épîtres, actes et apocalypses. Seul le contenu permettra d’opérer un  tri et la sélection se fera sur la base de trois critères essentiels : la pratique liturgique, l’origine apostolique des écrits et l’orthodoxie de la foi fidèle au kérygme que l’on peut évoquer en ces termes : un seul Dieu, Père de Jésus Christ, lui-même Fils unique de Dieu et un seul mystère du Salut ouvert à tous les hommes.


L’étude des apocryphes : un éclairage précieux sur le christianisme des origines


Nous avons dans cette recension privilégié deux pistes de réflexion (la fécondité intellectuelle du texte apocryphe et son rapport avec l’art) mais l’étude des apocryphes demeure extrêmement riche tant d’un point de vue théologique qu’intellectuel ou artistique. L’ "apocryphité" reste comme l’écrit Jacques-Noël Pérès "un chantier ouvert" où chacun des textes éclaire à sa manière d’un jour nouveau les textes néotestamentaires. Par-delà certaines approches confessionnelles (notamment l’approche catholique) qui ont pu parfois considérer les apocryphes comme des ersatz de textes dénués de réel intérêt, le présent ouvrage redonne ses lettres de noblesse au genre apocryphe  . S’interroger sur la genèse du canon des Ecritures, questionner les apocryphes dans leur relation avec les écrits canoniques, c’est en fait prendre la mesure de l’étonnante fécondité et diversité intellectuelles des christianismes antiques et, à terme, comme dans un jeu de miroirs, éprouver l’extrême diversité du Nouveau Testament.


Loin des pseudo-révélations que sont censés renfermer les apocryphes, l’ouvrage interroge, de façon méthodique et souvent très technique, les problématiques théologiques posées par ces textes : dans quelle mesure restent-ils fidèles ou non au kérygme ? Dans quelle mesure, et contre toute attente, influencent-ils la pratique liturgique des Eglises ? On pourra toutefois regretter, concernant la contribution de Michel Berder  , le portrait un peu lisse et consensuel qu’il propose de Jésus lorsqu’il compare le thème de l’enfance dans les évangiles canoniques et dans les apocryphes. En effet, et même si l’auteur l’évoque brièvement en une page, il aurait peut-être été intéressant d’étudier les raisons théologiques ou intellectuelles qui poussent certains apocryphes, tel l’Evangile du Pseudo-Thomas, à proposer un portrait ambivalent de Jésus. Celui-ci apparaît en effet dans ce texte comme un être quasi démoniaque qui terrasse un enfant parce que celui-ci l’a heurté incidemment (4,1) et dont le maître Zachée ne peut supporter "la sévérité du regard" (7,1). Peut-être cette part d’ombre et de lumière chez Jésus, si souverainement tue dans les évangiles canoniques, révèle-t-elle à elle seule la nature du "projet" apocryphe : commenter  le texte canonique à la marge, déjouer l’intransigeance de l’orthodoxie pour finalement témoigner de l’extraordinaire faveur rencontrée par l’Evangile, notamment au cours de l’Antiquité et de l’époque médiévale.

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1 commentaire

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Arctus

19/07/10 18:44
Comme disait si bien NT Wright, bishop de Durham, "un évangile de plus et toujours pas d'évangile!"

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