Arts visuels

Dreamlands, des parcs d'attractions aux cités de demain

Couverture ouvrage

Quentin Bajac Didier Ottinger
Centre Pompidou , 320 pages

Delirious Cities
[mercredi 07 juillet 2010]


Des parcs d'attractions aux cités du futur, de Coney Island à Dubaï, le Centre Pompidou nous invite à un étonnant voyage.

"Des parcs d’attractions aux cités du futur", tel est le voyage que le Centre Pompidou nous propose de réaliser, jusqu’en août prochain, à travers une importante exposition intitulée "Dreamlands".


Véritablement inédit, ce parcours a su attirer – et continue d’attirer – un flux continu d’arpenteurs de villes en tout genre, dans une jungle d’images et de maquettes. La marche proposée aux visiteurs, la démarche imaginée par les commissaires   est en effet plus visuelle que textuelle. Égaré entre les compositions mi-architecturales mi-sculpturales de l’artiste Liu Wei et les Archéologies urbaines du photographe Stéphane Couturier, on peut s’interroger, se demander ce qui a motivé tel ou tel rapprochement ou simplement continuer à se laisser porter, butiner et flâner ainsi jusqu’à la sortie.


À celui qui, après l’exposition, voudrait expérimenter une fois encore ce circuit sans pour autant en savoir plus, à celui qui voudrait renouveler librement cette première immersion sans recevoir de plus amples informations, nous conseillons l’album de l’exposition. Synthétique et peu coûteux, il renvoie vers les principales œuvres de "Dreamlands" et reprend, mot pour mot, les courts textes associés à chacune des salles investies à cette occasion.
Quant au visiteur qui a été intrigué par certaines propositions, au visiteur qui s’attendait à un peu plus d’explications, ou, plus généralement, au visiteur-lecteur, amateur de théorie, nous l’invitons à se plonger dans l’épais catalogue qui accompagne également l’exposition. Nourrie par les contributions de nombreux auteurs internationaux, cette publication est une véritable prolongation de l’événement. C’est un espace en soi, une dernière salle – plus clairement orientée vers la réflexion.
Outre la vaste collection d’images – merveilleusement bien reproduite par les Éditions du Centre Pompidou –, cet ouvrage présente une série d’essais qui, vis-à-vis du parcours muséal initial, valent vraiment le détour.

Attractions urbaines

Dreamlands est un catalogue qui remonte aux sources. Avant de s’engager dans ledit chemin reliant les "parcs d’attractions aux cités du futur", il aborde tout d’abord une importante étape préliminaire : les grandes Expositions Universelles qui ont marqué la fin du XIXe siècle. Dans la mesure où celles-ci préfigurent tant les célèbres parcs de loisirs que certains aspects de nos métropoles contemporaines, elles tiennent une place centrale dans cet ouvrage.


Intitulé "Expositions Universelles de Paris, espaces de l’imaginaire", l’essai que signe Pascal Ory montre que c’est effectivement avec ces dernières que s’inventent les principales "logiques d’attraction" qui feront école en matière d’architecture – au moment de l’émergence de la société des loisirs mais également au moment de l’hyper-urbanisation des continents. C’est bien avec elles que l’architecture prendra un nouveau tournant et se libèrera de certaines contraintes pour finalement en venir à s’autosuffire complètement, à ne valoir plus que pour elle-même – en tant que pur spectacle. Au cours de ces événements historiques, les genres se rencontrent et les hiérarchies traditionnelles volent en éclat. Le palatial et l’industriel, par exemple, se mêlent de manière insoupçonnée et donnent forme à d’étonnantes constructions. Ainsi, il n’est sûrement pas inutile de rappeler avec Pascal Ory qu’en 1851, l’Exposition de Londres frappe les esprits "plus encore par son contenant (le Crystal Palace de Joseph Paxton) que par son contenu"… 
À propos des pavillons qui sont la substance première de ces villes éphémères – cités de quelques jours implantées dans les cités de toujours –, ce même auteur note que "derrière le costume du dépaysement, se repèrent les fondamentaux du rêve éveillé". C’est très certainement pour cette raison que la structure onirique que conçoit Salvador Dali pour l’Exposition Universelle de 1939 a elle aussi une place importante dans cet ouvrage. Même si, fondamentalement, elle ne fait pas ville, même si elle n’aura pas d’influences sérieuses en matière d’urbanisme, Montse Ager Teixidor, directrice du Centre d’études daliniennes, consacre un long texte à cette "architecture de l’inconscient" que les photographies d’Éric Schaal viennent compléter sur plusieurs pages.

À côté de ces importantes Expositions, il est aussi question de foires plus modestes. Temporaires, itinérantes, mais surtout extrêmement attractives, les fêtes foraines européennes sont également mises en avant dans le catalogue. Face aux clichés souvent anonymes montrant Breton, Léger, Éluard ou Brancusi en train de se faire tirer le portrait sur un fond complètement burlesque, le lecteur ne manquera pas de s’interroger quant au rapport qu’entretiennent ces photographies avec le thème de l’ouvrage… Clément Chéroux, conservateur au sein du cabinet de la photographie du Musée national d’Art Moderne, parviendra sûrement à mettre fin à ce trouble en précisant que, "dans les fêtes foraines, les avant-gardes retrouvaient la même surabondance de sensations visuelles, auditives ou olfactives qui les avait déjà tant attirées dans l’expérience des mégapoles modernes". C’est un fait important qu’amène Dreamlands : vastes espaces urbains et petits espaces festifs ont eu une influence réciproque au cours de leur développement simultané.


Après l'histoire : des questions de destins


Au fond, derrière Dreamlands, il y a principalement deux grandes métropoles. Deux stars, deux urbanités déchaînées ou, pour reprendre les termes de Louis Marin, deux "utopies dégénérées" qui ont retenu l’attention de la plupart des contributeurs de ce catalogue.

D’une part, il y a évidemment New York, c’est-à-dire les différents parcs de Coney Island, c’est-à-dire, a posteriori, la pensée de Rem Koolhaas.
Il y a ce Dreamland au singulier qui donna ces Dreamlands généralisés, ce parc d’attractions qu’on a construit aux abords de Manhattan dans les années 1890 et qui, comme l’explique Aaron Beebe, présente finalement "très peu de caractéristiques, sauf celle d’avoir totalement brûlé et de n’avoir jamais été reconstruit".
Nous apprenons toutefois que la structure de cet espace – éphémère malgré lui – avait été dictée par les principes de la "City Beautiful", comprenons "l’idée selon laquelle une architecture harmonieuse et édifiante favorise l’édification morale du public". De ce fait, il n’était que très rarement fréquenté par les classes populaires, contrairement à ses concurrents. À en croire le directeur du Coney Island Museum, le parc n’avait d’attractif que le nom puisque, en vérité, il prônait l’ordre et la dignité dans un environnement où débauche et excès avaient pris le pouvoir.

D’autre part, de manière tout aussi évidente, il y a aussi Las Vegas. Las Vegas, c’est-à-dire la pensée de Robert Venturi, c’est-à-dire, par extension, le Post-Modernisme en général. Dreamlands n’a pas peur de remettre en avant ce mouvement si souvent décrié et démontre par la même occasion que l’on n’a pas fini d’en débattre…
Dans un texte qui a le mérite de ne pas répéter toutes les choses, plus ou moins rigoureuses, qui ont déjà été écrites à ce sujet, l’historien Martino Stierli revient sur l’importante querelle qui a suivi la publication de l’Enseignement de Venturi en 1972. Il démontre comment l’analyse que réalise ce praticien américain, soudainement muté en "interprète culturel", fait scission au sein de la profession architecturale.
D’un côté, Thomas Maldonado accuse Venturi "d’esthétiser la ville contemporaine et ses problèmes, et de reléguer les architectes dans le rôle de spectateurs extérieurs et purement passifs". Kenneth Frampton, de la même manière, pointe du doigt les "apologistes naïfs de l’esthétique commerciale triviale". De l’autre côté, Herbert J. Gans – et avec lui toute la sociologie urbaine inspirée de la Chicago School – contrecarre "le modèle vertical d’une polarité high-low" avec un schéma plus franchement horizontal. Il soutient Venturi et ses nombreux collaborateurs en mettant en avant un "trafic bidirectionnel" qui permettrait, de manière complètement assumée, de "se fonder sur l’esthétique de la culture populaire pour développer les bases du projet architectural". Là encore, il est question de la réciprocité des échanges entre la discipline architecturale et le "bas monde" des béotiens.
Ce sont bien les principes de la Post-Modernité en général qui sont ici discutés. Au-delà des "canards" et "hangars décorés" de Venturi et Scott Brown qui, déjà très exploités, donnent toutefois l’occasion à Aron Vinegar d’écrire un essai plutôt original sur le "ventriloquisme architectural", Dreamlands réhabilite une figure de la Postmodernité qui a été presque oubliée par les critiques : la Strada Novissima de 1980. Dans un texte intitulé "Destins du Postmoderne", Frédéric Migayrou revient sur cette installation qui constitua le cœur de la première Biennale d’Architecture de Venise. Dessinées par les plus grands architectes du moment (Moore, Venturi, Graves, Hollein, etc.) et réalisées par les décorateurs des studios cinématographiques de Cinecittà  , ces vingt façades fictives s’imposaient comme un authentique manifeste urbanistique et en appelaient à une théâtralisation plus affirmée de la ville contemporaine…

Trente ans après cet évènement, qu’en a-t-il été réellement ? Dreamlands fait le point et, à l’instar de Frédéric Migayrou, s’essaye à ébaucher des destinées. "Le credo d’une architecture authentiquement postmoderne, celui d’une revalorisation des typologies, d’une légitimité transhistorique des morphologies architecturales, sera finalement débordé par les économies de la performativité et se convertira en la recherche d’une pure efficience sémantique", constate le directeur adjoint du Musée.

Ainsi, Dreamlands ne parle pas que d’hier, il dit aussi aujourd’hui. Il nous dit par exemple ce qu’est devenu Coney Island : des "terrains vagues envahis par l’herbe". Il nous dit ce qu’il reste de tous ces sites qui ont été théorisés par les historiens. Quelque part, il nous dit ce qu’il y a après l’Histoire. S’il montre Las Vegas d’après Venturi, il montre également la ville après Venturi. Avec à l’appui les photographies de Martin Paar et d’Olivo Barbieri, Quentin Bajac remarque notamment que "le signe le plus tangible du passage du premier Vegas des années 1940-1970 au Vegas contemporain est la disparition du néon" et que "toute la ville est désormais envahie par un système de communication dans lequel le récit en images et les recettes du storytelling s’imposent".
Dans cette même perspective, Dreamlands, c’est également Dubaï : un projet qui n’a pas encore été finalisé mais qui, d’ores et déjà, donne lieu à des discours de l’après. C’est EPCOT, le projet de Walt Disney, avorté ou détourné après la mort de son créateur. Ce peut être aussi Graceland ou Neverland après la disparition de leurs célèbres propriétaires.


Dreamlands, c’est donc tous ces royaumes – abandonnés ou non –, toutes ces nouvelles "Merveilles du monde " qui fascinent aussi bien les grands penseurs que les petits joueurs de notre temps.

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