<p>Un livre synth&eacute;tique et dense qui &eacute;bauche l'histoire du monoth&eacute;isme.</p>

Dans un monde dominé   sur le plan religieux par les trois monothéismes que sont le judaïsme, le christianisme et l’islam, l’idée même de monothéisme apparaît pour bon nombre d’entre nous comme une évidence intellectuelle ou théologique qu’il ne nous vient pas forcément à l’esprit d’interroger. Il semble pourtant que l’histoire des religions (science récente  ), nourrie notamment des dernières découvertes archéologiques ou épigraphiques, ait beaucoup à nous apprendre concernant cette notion de monothéisme. C’est dans cette perspective que s’inscrit l’ouvrage collectif : Enquête sur le Dieu unique. Réunissant les meilleurs spécialistes de l’histoire des religions, le livre se décline en cinq grandes parties : "La préhistoire du monothéisme en Orient" ; "Un monothéisme en Egypte" ; "Le dieu unique d’Israël" ; "Le monothéisme à l’heure chrétienne" ; "Abraham : ancêtre de trois monothéismes".


Les origines du monothéisme


Le premier chapitre, intitulé "La préhistoire du monothéisme en Orient", se propose de définir le contexte dans lequel la notion de monothéisme a émergé. Qu’il s’agisse de la Mésopotamie, de la Syrie-Palestine ou de l’Egypte, toutes ces civilisations du "Croissant fertile" croient en une multiplicité de dieux et de déesses. On peut toutefois, dans ce foisonnement de divinités, distinguer trois types de dieux : les dieux cosmiques, qui régissent le monde et oeuvrent à son bon fonctionnement ; les dieux nationaux qui apparaissent avec la création des Cités-Etats et enfin les divinités personnelles (apparues dans le Proche-Orient au IIe millénaire av. J.C.) censées protéger ou exaucer les vœux des individus. Ce vaste panorama des représentations religieuses à l’œuvre dans le monde proche-oriental au début du IIe millénaire av. J.C. met en perspective la problématique du livre : comment et pourquoi l’idée d’un dieu unique est-elle apparue ?


Un des premiers éléments de réponse se trouve du côté de l’Egypte. On sait en effet que la Bible doit beaucoup à l’Egypte  , depuis les notions de sagesse et d’immortalité en passant peut-être par celle de monothéisme. Une grande partie de ce second chapitre ("Un monothéisme en Egypte") est consacrée bien évidemment à Akhénaton et à la nouvelle religion qu’il met en place autour du culte du dieu unique Aton. Toutefois, ce culte unique permet-il pour autant de voir dans cette religion le premier monothéisme absolu ? La question, objet de multiples débats, demeure fort complexe car si Erik Hornung  , dans son article "La nouvelle religion d’Akhénaton", considère la désignation de l’Egypte comme "berceau du monothéisme" légitime, il se refuse à recourir au concept de "monothéisme" pour privilégier plutôt "le rôle de l’ "un" dans la religion égyptienne". Qu’on soit en présence d’un monothéisme originel "où le divin est à l’origine du multiple"   ne doit cependant pas conduire à une simplification abusive : ce monothéisme originel reste difficile à appréhender dans la mesure où Aton formait une trinité avec le couple royal. De ce point de vue, et c’est ce que souligne l’égyptologue Jan Assmann dans un article de ce chapitre, on doit à Akhénaton d’avoir introduit une distinction fondamentale entre les faux dieux et le vrai dieu. Là réside sans doute l’origine de l’idée de monothéisme même si la nature du monothéisme d’Akhénaton (d’ordre cosmique) a peu à voir avec celle du monothéisme vétérotestamentaire (d’ordre politique et idéologique).

Naissance du monothéisme biblique


Après avoir évoqué le contexte religieux et la probable influence égyptienne, le troisième chapitre ("Le dieu unique d’Israël"), à tous égards le plus consistant et le plus passionnant, nous plonge au cœur de la problématique du livre : dans quel contexte et de quelle façon le monothéisme biblique a-t-il d’abord émergé pour s’imposer ensuite ? Il faut dans un premier temps avoir à l’esprit que le monothéisme biblique ne correspond pas à un discours monolithique sur Dieu mais qu’il se décline dans une grande diversité d’approches. La lecture attentive de la Bible hébraïque dévoilera ainsi un dieu complexe, tantôt paternel, tantôt maternel ; tantôt guerrier, tantôt pacifiste. Cette approche plurielle du dieu monothéiste, soulignée par Römer dans son article  "Le monothéisme", nous invite à porter un regard nuancé sur la façon dont la notion de monothéisme s’est élaborée dans les différents livres bibliques. Autrement dit, le livre conduit à présent le lecteur à s’interroger sur les différentes étapes qui ont mené au monothéisme biblique tel qu’il s’impose à nous.


On attirera ainsi l’attention du lecteur sur la remarquable contribution d’André Lemaire, historien des religions, qui retrace les étapes successives menant au monothéisme biblique. Reprenant bon nombre d’éléments déjà développés dans un livre passionnant de 2003 intitulé : Naissance du monothéisme  , l’auteur souligne, dans le contexte général du polythéisme du Proche-Orient, le caractère monolâtre de l’ancienne religion d’Israël  , c’est-à-dire qu’il existe un lien particulier entre le peuple et son dieu sans que l’existence des autres divinités soit pour autant niée  . Le texte biblique lui-même témoigne de cette monolâtrie et des influences étrangères qu’elle rencontre, notamment sous le règne d’Achab (v.874-853), avec la diffusion du culte de Baal. De ce point de vue, Moïse semble lui aussi avoir mis en avant un culte monolâtre en prêchant l’attachement exclusif à un seul dieu, et non pas l’existence d’un dieu unique.


Il faut en fait attendre la période de l’Exil, avec le livre du Deutéro-Isaïe, pour rencontrer les premières affirmations claires du monothéisme israélite : "Avant moi, ne fut formé aucun dieu, et après moi il n’en existera pas" (Is 43, 10-11) ; "C’est moi le premier, c’est moi le dernier ; en dehors de moi, pas de dieu" (Is 44,6). Car c’est en fait dans le contexte de l’Exil que va s’ébaucher l’affirmation d’un seul et unique dieu (Yahvé), l’exil à Babylone devenant ce que Römer appelle "le creuset du monothéisme". C’est aussi durant cette période que la classe sacerdotale approfondit la tradition aniconique, permettant le passage de la "religion monolâtrique des origines mosaïques à l’affirmation claire du monothéisme juif"  . En effet, ce monothéisme, traversé par un puissant mouvement d’abstraction, ne pouvait pleinement s’imposer que dans le rejet des images. Dans le contexte très particulier de l’Exil, le monothéisme biblique apparaît dès lors comme une réponse religieuse à une crise politique et idéologique. Ce tour de force théologique, consistant à faire d’un dieu national a priori vaincu (Yahvé) un dieu universel maître du destin de tous les peuples (y compris de celui du peuple babylonien bien sûr), signe l’entrée sur la scène internationale d’une véritable religion monothéiste.

La pluralité des monothéismes


Le monothéisme chrétien, objet du quatrième chapitre, ne pourra être pleinement appréhendé qu’à la lumière du monothéisme yahviste, en continuité avec les traditions du dieu vétérotestamentaire. Reste que ce monothéisme chrétien met en scène une image plus cohérente de Dieu en le présentant comme le Père de tous les hommes dans une relation empreinte d’intimité (on pense ici au terme araméen "abba" (père) qui réfère dans la culture juive du 1er siècle à la sphère familiale et que Jésus utilise dans l'Evangile de Marc en 14, 36). Remarquons toutefois ici que le monothéisme chrétien rétablit   la diversité au sein de l’unité avec la notion de Trinité. Ne pourrait-on alors considérer, selon les mots de Römer, le monothéisme comme une "relation difficile entre l’unicité et la diversité"   ? C’est que le monothéisme reste une notion très abstraite et le passage, par exemple, au 6ème siècle av. J.C., du monothéisme yahviste au monothéisme absolu n’est pas sans poser de réels problèmes : comment concilier l’affirmation d’un Dieu unique et universel avec la notion d’alliance contractée entre Dieu et le peuple élu ? Comment entrer en contact avec un Dieu unique et transcendant ? Les trois monothéismes ont apporté, chacun à leur manière, différentes réponses : le judaïsme a privilégié l’exégèse et l’étude de la Tora, le christianisme a mis en avant l’idée d’incarnation faisant de Jésus le médiateur unique entre Dieu et les hommes tandis que l’islam a valorisé un livre : le Coran, parole de Dieu descendue sur terre.


Une approche historico-critique du monothéisme


Ce petit livre, très synthétique, offre une vision assez complète de l’idée de monothéisme en explorant de manière méthodique la problématique initiale : comment le monothéisme biblique est-il né ? A l’existence d’un yahvisme monolâtrique (à l’époque de Salomon) succède ainsi l’affirmation, durant la période exilique ou postexilique, d’un monothéisme absolu qui trouvera un prolongement dans les monothéismes chrétien et musulman. Enquête sur le Dieu unique propose, de manière passionnante, l’ébauche d’une histoire du monothéisme. Le lecteur qui souhaiterait trouver de plus amples informations concernant l’élaboration du monothéisme biblique pourra lire avec profit le livre déjà cité d’André Lemaire au titre évocateur : Naissance du monothéisme. L’auteur y étudie notamment les grandes étapes du "yahvisme" depuis ses premières attributions vers le XIIème siècle av. J.C. jusqu’à sa disparition pratique en 70 de notre ère.


L’approche privilégiée dans ce livre se veut résolument historico-critique (en recourant parfois à l’archéologie ou à l’épigraphie) et se refuse à porter tout jugement moral sur le monothéisme en tant que système religieux ou sur ses possibles implications morales (le monothéisme, de par l’affirmation d’un dieu unique, serait-il intrinsèquement intolérant ?  ). Notons toutefois que cette affirmation du monothéisme, en mettant en avant l’unification des croyances, correspond à la première manifestation de mondialisation. De ce point de vue, on peut se demander dans quelle mesure cette idée de monothéisme, mise en forme par la classe sacerdotale dans le contexte exilique, si elle se veut l’expression d’une authentique conviction religieuse, ne résulte pas aussi d’un certain réalisme politique. On peut aussi s’intéresser (en dépassant le cadre strict d’une approche religieuse), dans le prolongement du dernier chapitre de l’ouvrage : "Abraham, ancêtre de trois monothéismes", aux conséquences géopolitiques de l’idée de monothéisme. En effet, cette notion, dont on pouvait penser qu’elle fédérerait les peuples, a germé, donnant naissance à trois monothéismes qui s’opposent souvent vivement, bien que se réclamant d’une même figure ancestrale.


Vers une histoire du monothéisme


On l’aura compris : l’histoire du monothéisme reste encore à écrire. Elle pourrait notamment s’appuyer sur la comparaison des systèmes de pensée des trois monothéismes. On pourrait entre autres montrer comment le rapport à la tradition aniconique détermine en partie l’orientation des trois monothéismes. Ainsi, aux monothéismes abstraits que sont le judaïsme   et l’islam  , lesquels refusent toute représentation divine, répond le monothéisme chrétien qui choisit d’accorder une place importante à la tradition iconique, notamment à travers la notion de Trinité  . D’ailleurs, dans ce jeu d’influences et de mise à distance, il faudrait peut-être indiquer dans quelle mesure le développement du monothéisme trinitaire a conduit à une forme de radicalisation du monothéisme juif et dans quelle mesure le monothéisme musulman, à son tour, s’est construit en opposition au monothéisme chrétien trinitaire.


L’histoire du monothéisme demeure aujourd’hui un vaste champ de la connaissance encore en grande partie inexploré. Que l’Enquête sur le Dieu unique ouvre de stimulantes pistes de réflexion n’est pas le moindre des mérites de cet excellent ouvrage. Car en fait, s’interroger sur l’histoire du monothéisme, c’est se confronter à l’énigme de Dieu - que cette existence soit à nos yeux avérée, douteuse ou impossible -, c’est prendre la mesure d’un puissant mouvement d’abstraction qui sut imposer l’Unité et la Transcendance absolue de Dieu, et c’est probablement aussi approcher les mystères de la foi car "le monothéisme absolu est peut-être ce qu’Israël a apporté de plus grand, de plus noble et de plus admirable à l’histoire de l’homme, parce que c’est sans doute ce qui le dépasse le plus" (Bottéro, Naissance de Dieu, Gallimard, 1992, nouvelle édition)#nf#