Droit

Proudhon. L'enfant terrible du socialisme

Couverture ouvrage

Anne-Sophie Chambost
Armand Colin , 320 pages

Disclaimer

Anne-Sophie Chambost est membre du pôle "Histoire, philosophie et sociologie du droit" de nonfiction.fr.

Proudhon, entre ancrage dans le XIXème siècle et incroyable modernité
[lundi 26 avril 2010]


Une biographie complète, une description originale d'une période, grâce à une grande richesse des sources.

 

* Cet article est accompagné d'un disclaimer. Pour en prendre connaissance, veuillez cliquer sur le footer ci-dessous.

 

Anne-Sophie Chambost nous offre la biographie d’un personnage complexe, aux convictions politiques et économiques originales pour son époque : aussi ont-elles été souvent incomprises.
La richesse des sources (œuvres publiées et manuscrits, correspondance, carnets de notes), est un atout primordial pour cet ouvrage qui nous permet d’appréhender la pensée de Proudhon en insistant sur la cohérence de son évolution.
Anne Sophie Chambost, maître de conférence en histoire du droit à l’université Paris V Descartes et auteur de nombreux travaux sur Pierre-Joseph Proudhon, au delà de l’analyse de l’œuvre de l’homme politique, nous offre un focal passionnant sur les questions politiques et économiques du XIXème siècle français et européen.
Au coté de l’intérêt historique essentiel, cette biographie met en lumière des concepts étonnamment modernes qui suscitent l’envie de se plonger dans l’œuvre de Proudhon pour rapprocher sa pensée des grandes questions de notre temps.
Auteur relativement méconnu, il nous apparait, sous la plume d’Anne-Sophie Chambost comme le fondateur d’institutions et de concepts remarquablement vivaces aujourd’hui, tels que le mutuellisme, le syndicalisme, le fédéralisme ou l’organisation de la société basée sur le contrat.

La première partie de cette biographie nous montre les débuts du jeune pensionnaire de l’Académie de Besançon, déterminé, selon ses propres paroles à œuvrer pour "l’amélioration morale et intellectuelle" des ouvriers, "ses frères et compagnons".
Ses premiers écrits sont essentiellement économiques, leur aspect polémique apparaît dès 1840 avec le très controversé Qu’est ce que la propriété ?
Au delà des formules tapageuses restées célèbres telles que " la propriété, c’est le vol ", Proudhon jette, dans cet ouvrage les bases de sa doctrine qui sont l’abandon de la propriété pour la possession, la totale liberté des membres de la société et l’échange.

Proudhon expose dans deux ouvrages : De la création de l’ordre dans l’humanité et Contradictions économiques, une théorie qui sous-tendra toute sa réflexion future : l’organisation de la société par l’équilibre des antinomies. La coexistence des antagonismes serait au cœur de la vie sociale, c’est pourquoi il soutient l’idée de la création de groupes d’intérêts fondés sur les différents secteurs de la vie économique, il avance ainsi l’idée du mutuellisme.

Commence alors le lent clivage avec les socialistes de son temps, qu’il s’agisse des hommes politiques français tels que Louis Blanc et Pierre Leroux, ou des penseurs allemands tels que Marx.
Son amour de la liberté lui interdit d’adhérer aux théories centralisatrices de ces derniers.

La seconde partie de la biographie montre un Proudhon spectateur et acteur de son temps en nous livrant ses convictions politiques tout au long de la Révolution de 1848 et de l’éphémère Seconde République.
Très réticent à la campagne des banquets et à l’insurrection de 1848, Proudhon soutient que la révolution politique n’est rien sans la révolution économique et sociale. Il ne croit pas en l’efficacité du suffrage universel sans l’éducation du peuple et considère que la république n’est qu’un transfert de l’autorité. Il se démarque ainsi des démocrates et des socialistes en avançant la primauté de l’économique sur le politique et en imaginant une société sans gouvernement, se dirigeant elle-même par la conciliation des intérêts des diverses communautés économiques.
Pour ce faire, la société doit tout d’abord être égalitaire et fondée sur le principe de l’échange et l’organisation des forces économiques  (idée de la banque d’échange et du crédit gratuit).
C’est par ces idées qu’il est considéré comme le père de l’anarchisme, mais un anarchisme positif et pacifique (cet attachement à la légalité est un corollaire au fait que Proudhon, comme le souligne Anne-Sophie Chambost, n’est pas un homme de barricades)

Devenu journaliste engagé (Le représentant du peuple), brièvement représentant à la Chambre, Proudhon soutient finalement cette Seconde République, qu’il n’entend que comme une étape de la révolution.

Il devient dès 1848, l’inlassable opposant de Louis-Napoléon Bonaparte, mettant en garde contre ses ambitions monarchiques, il n’hésite pas pour ce faire à user de propos très violents qui lui valent une condamnation à trois ans de prison.
Il fait de cet emprisonnement un temps d’étude qui donnera lieu à une œuvre foisonnante. Il réalise des ouvrages historiques en revenant notamment sur l’histoire de la Révolution française, pour ensuite exposer une théorie de la révolution (Confessions d’un révolutionnaire, Solution au problème social)

Il provoque ainsi une rupture définitive avec ses contemporains socialistes qui prônent un socialisme étatique et centralisateur alors qu’il se fait le promoteur d’un socialisme libertaire fondé sur l’action de la société elle-même et non plus sur celle de l’Etat.

La troisième partie de l’ouvrage termine de démontrer l’originalité de la pensée de Proudhon.
L’instauration de l’Empire étant consommée, Proudhon rédige un de ses ouvrages majeurs : De la justice dans l’Eglise et dans la révolution, dans lequel il soutient que la justice sous-tend toutes les relations humaines, mais il s’oppose au concept d’Absolu (concernant la justice et la vérité) imposé par la doctrine catholique, considérant que la justice doit être immanente et doit naître de la responsabilité de l’homme et de la libre confrontation des idées.

Exilé à Bruxelles dans les années 1860, Proudhon s’intéresse aux questions internationales.
Au rebours de l’opinion politique majoritaire, il s’oppose au réveil des nationalités (Italie 1859, Pologne 1861), au motif que la création de grands Etats unitaires consacre l’Autorité et la centralisation.

Il développe ainsi une réflexion sur le fédéralisme qu’il entend comme l’aboutissement de sa pensée économique et politique.
Assimilant le principe unitaire à l’autoritarisme, Proudhon développe l’idée du fédéralisme au niveau économique et politique, la combinaison des deux fédéralismes étant pour lui indispensable.
Sur ce sujet Anne-Sophie Chambost nous montre l’extraordinaire actualité de la pensée de Proudhon. A l’heure d’une lente redéfinition de la pyramide des niveaux décisionnels, il est intéressant de constater que Proudhon, déjà au milieu du XIXème siècle, avance l’idée de regroupements au niveau de la commune puis de la région ainsi que la mise en place d’inter-relations politiques et économiques au niveau européen.

Au niveau économique il fonde le fédéralisme sur la division du travail : il propose ainsi la création d’associations ouvrières autogérées sous la surveillance de l’Etat. En développant cette théorie du fédéralisme politique et économique, Proudhon renoue positivement avec l’idée de l’Etat, qu’il entend comme une fédération de fédérations.
Il considère que la société est fondée par un contrat conclu entre ses membres, non pas pour abandonner des droits et libertés au bénéfice d’une autorité supérieure, mais pour la création de groupes naturels destinés à interagir ensemble, l’Etat n’étant que le tuteur du corps social.

L'auteur termine cet ouvrage en nous montrant un Proudhon malade, qui en 1864, sollicité par des ouvriers pour le soutien de leur candidature à la Chambre, leur conseille d’éviter de se "confondre et de s’absorber' avec le système. Il est alors, prônant l’émancipation des travailleurs par l’action des travailleurs eux-mêmes, sans collusion avec le pouvoir, considéré comme le père du syndicalisme.

Dans cet ouvrage, Anne-Sophie Chambost a tenu à montrer, malgré les critiques émises à ce sujet sur l’œuvre de Proudhon, la cohérence de sa pensée et de son action, ayant toujours pour objectif l’affranchissement de la classe ouvrière.
 

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15 commentaires

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Amnsie

27/04/10 09:29
Et pas une seule ligne sur l'antisémitisme de Proudhon !

Dans son texte "L'antisémitisme et les mouvements de gauche", Valéry Rasplus écrit sur ce site à propos de Proudhon :

"Pourtant, "l'idée selon laquelle les Juifs sont les principaux profiteurs du capitalisme industriel et bancaire sera ressassée sous de multiples formes par les antisémites, le plus souvent de droite et d'extrême droite, mais aussi par de nombreux penseurs et militants de gauche et d'extrême gauche " 3. Ces penseurs porteront le nom de Charles Fourrier, Pierre Leroux, Alphonse Toussenel, Auguste Blanqui, Gustave Tridon, Auguste Chirac, Pierre-Joseph Proudhon, etc.

Sur ce dernier penseur, Michel Dreyfus perd un peu le lecteur quand il écrit, en suivant Pierre Haubtmann, que Pierre-Joseph Proudhon " n'aimait pas les Juifs [mais] n'avait rien d'un obsédé de l'antisémitisme " tout en lui reconnaissant une humeur antijuive assez vive qui " n'apparaît pas seulement dans ses Carnets, mais aussi à plusieurs reprises dans ses textes publics " . A la page suivante Michel Dreyfus souligne inversement qu'" à la différence de Toussenel, Proudhon ne fait pas de l'antisémitisme l'un de ses fondements de sa pensée et il l'exprime assez peu dans ses textes publics ". Rajoutant de la confusion, Michel Dreyfus souligne que " l'animosité de Proudhon à l'égard de Marx a largement exacerbé son antisémitisme foncier " , cet haine des Juifs dont " de nombreux travaux consacrés à Proudhon minorent, quand ils ne l'oublient complètement, son antisémitisme virulent " , ses " propos d'un antisémitisme exacerbé " . Quoi qu'il en soit, Proudhon restera une référence évoquée tant chez les socialistes et les anarchistes (autogestionnaires, mutuellistes, fédéralistes, syndicalistes révolutionnaires) qu'à l'extrême-droite (Édouard Drumont, Charles Maurras, etc.) avec ses propos xénophobes, racistes, antisémites, antifémitistes, réactionnaires, nationalistes."

http://www.nonfiction.fr/article-2756-lantisemitisme_et_les_mouvements_de_gauche.htm
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ASC

27/04/10 11:33
Cher(e) amnesie
Votre commentaire me paraît vaguement anachronique et infondé, Proudhon nayant jamais théorisé ni lantisémitisme, ni lantiféminisme. En ce qui vous concerne, on dira quil est une fois de plus victime de son sens de la formule sauf quen lespèce, quelques formules ne font pas une théorie !
Comme beaucoup dautres à lépoque, Proudhon est animé par un sentiment antijuif assez bêtement viscéral, fondé sur une association - un peu courte, je vous le concède - avec le capitalisme financier. La liste donnée dans votre commentaire prouve dailleurs assez que ce sentiment est très largement partagé (et il le restera encore longtemps, cf. laffaire Dreyfus). Comme sur beaucoup dautres sujets, on trouve sans doute sous la plume de Proudhon quelques propos un peu vifs, mais en aucun cas ceux-ci ne sont animés par une idéologie fondée, qui serait au cur de sa réflexion ; dans lensemble de son uvre, les occurrences sur la question juive sont dailleurs infinitésimales et jamais développées.
Quant à Marx, révisez votre jugement : cest le philosophe allemand qui a été obsédé par Proudhon, et non linverse ; passé le temps de la rupture, soit après 1846, Proudhon ne parle jamais de Marx (ce qui a sans doute contribué à exacerber lexaspération de ce dernier).
Attention enfin à ne pas confondre Proudhon avec ceux qui ont récupéré sa pensée au début du XXe siècle ; une fois de plus, sur la question qui vous occupe, ils ny ont pas trouvé une théorie.
Quant à lantiféminisme, remettez aussi Proudhon dans son contexte et souvenez-vous que sil avait été le seul à lassemblée constituante à sopposer à la participation des femmes, celles-ci auraient voté dès 1848 !
Je ne cherche pas ici à gommer certains travers de Proudhon, mais simplement à vous inviter à mettre les choses en perspective (dans lensemble de luvre et surtout à replacer lauteur dans son contexte). Il faut relire Proudhon !
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Amnsie

27/04/10 12:48
Un : Je ne suis pas contre ce que vous dites, je dis que dans votre texte sur la vie de Proudhon vous avez oublié d'aborder ce point.


Deux : Le commentaire entre guillemets et de Valéry Rasplus à propos de l'ouvrage de Michel Dreyfus sur l'antisémitisme à gauche. Je pense que ces auteurs ont lu Proudhon.

Point.
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ASC

27/04/10 14:05
faites-vous votre propre idée, vous verrez que c'est un non-débat
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Anonyme

27/04/10 17:17
Allez le dire à Michel Dreyfus :

L'Antisémitisme à gauche - Histoire d'un paradoxe de 1830 à nos jours, La découverte, 2009
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ASC

27/04/10 18:51
je persiste : pour avoir bien lu Proudhon, j'affirme qu'il n'y a pas de théorie en ce domaine.
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Politiquement correct

28/04/10 11:26
On peut tenir des propos antisémites comme chez Proudhon et être sympa ?

Jugeons sur place ce non-antisémitisme de Proudhon par Proudhon lui-même :

« Juifs. Faire un article contre cette race, qui envenime tout, en se fourrant partout, sans jamais se fondre avec aucun peuple. Demander son expulsion de France, à lexception des individus mariés avec des françaises ; abolir les synagogues, ne les admettre à aucun emploi, poursuivre enfin labolition de ce culte. Ce nest pas pour rien que les chrétiens les ont appelés déicides. Le juif est lennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou lexterminer... Par le fer ou par le feu, ou par lexpulsion, il faut que le juif disparaisse... Tolérer les vieillards qui nengendrent plus. Travail à faire. Ce que les peuples du Moyen Age haïssaient dinstinct, je le hais avec réflexion et irrévocablement. La haine du juif comme de lAnglais doit être notre premier article de foi politique. »

Proudhon, Carnets, 26 décembre 1847.
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Sympa

28/04/10 13:12
Vraiment cool aussi ce passage de Proudhon :

« Non, Madame, vous ne connaissez rien à votre sexe ; vous ne savez pas le premier mot de la question que vous et vos honorables ligueuses agitez avec tant de bruit et si peu de succès. Et si vous ne la comprenez point, cette question ; si, dans les huit pages de réponses que vous avez faites à ma lettre, il y a quarante paralogismes, cela tient précisément, comme je vous l'ai dit, à votre infirmité sexuelle. J'entends par ce mot, dont l'exactitude n'est peut-être pas irréprochable, la qualité de votre entendement, qui ne vous permet de saisir le rapport des choses qu'autant que nous hommes vous le faisons toucher du doigt. Il y a chez vous, au cerveau comme dans le ventre, certain organe incapable par lui-même de vaincre son inertie native, et que l'esprit mâle est seul capable de faire fonctionner, ce à quoi il ne réussit même pas toujours. Tel est, madame, le résultat de mes observations directes et positives : je le livre à votre sagacité obstétricale et vous laisse à en calculer, pour votre thèse, les conséquences incalculables. »

Proudhon, La Pornocratie ou les femmes dans les temps modernes, 1857

"Infirmité sexuelle", " la qualité de votre entendement, qui ne vous permet de saisir le rapport des choses qu'autant que nous hommes ", "au cerveau comme dans le ventre, certain organe incapable par lui-même de vaincre son inertie native, et que l'esprit mâle est seul capable de faire fonctionner".

Quel socialiste !

Vive la sociale masculine ?

"mes observations directes et positives", et non pas ses théories, juste ses divagations ?

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ASC

28/04/10 19:57
à tous (à un) c'est décidément une obsession ! la Pornocratie date de 1875, et non 1857, vous aurez mal lu ! et les carnets n'étaient pas destinés à être publiés. Faut-il tout mettre sur le même plan ? Une fois de plus, je ne veux pas gommer certains excès de Proudhon, mais cela ne fait toujours pas une théorie...
On arrête là ?
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Dico

29/04/10 09:42
Théorie : Une théorie (du grec theorein, « contempler, observer, examiner ») désigne couramment une idée ou une connaissance spéculative et vraisemblable, souvent basée sur lobservation ou lexpérience, donnant une représentation idéale, éloignée des applications.

"Tel est, madame, le résultat de mes observations directes et positives", Proudhon.

"je le hais avec réflexion", Proudhon


Les éléments semblent être réunis.
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ASC

29/04/10 12:44
faute de réussir à vous convaincre que tout cela doit être mis en perspective, j'arrête sur ce point en vous invitant toutefois à lire mon mon livre ; vous y verrez que Proudhon développe vraiment d'autres thèmes sur lesquels il a des points de vue nettement plus originaux.
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Patrick

30/04/10 19:48
Je réagis vivement contre cette phrase qui conclut la critique "Cest par ces idées quil est considéré comme le père de lanarchisme, mais un anarchisme positif et pacifique".

Le "mais" est de trop.
Cette phrase dénigre le mouvement libertaire en posant comme évident que les anarchistes seraient négatifs et violents.

N'étant pas embrigadés par des chefs, les libertaires sont de tous poils et utilisent toutes sortes de modes d'actions.

Et l'histoire a montré les que les anarchistes étaient aux premières lignes du pacifisme et on été une constante force de proposition de principes et concepts qui sont devenus depuis des évidences.


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Filou

04/05/10 17:03
Je connais très mal Proudhon, je ne poserais donc pas un jugement de valeur ni sur sa pensée, ni sur le livre.

Mais quand bien même il eût été particulièrement antisémite et sexiste pour l'époque, cela n'empêche que se focaliser là-dessus me semble abusif, surtout que je ne considère pas que les exemples cités en commentaires suffisent à parler de théorie - ce n'est pas du Drumont, quand même !

Un intellectuel français du XIXè qui (si l'on en croit le résumé du livre) pense fédéralisme au lieu de centralisation, pense possession au lieu de propriété, pense la démocratie au delà du simple principe de l'élection, : c'est là que se trouvent les faits notables, et qui à mon avis peuvent intéresser le lecteur.
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Carlita

29/06/10 15:49
A l'attention de l'auteur du compte-rendu: on n'écrit pas "basée sur", mais "fondée sur". Sinon, on comment une grave faute de français... (to base on en anglais/anglicisme)
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luc nemeth

29/04/13 16:34
avec un consistant retard (plus de trois ans...) mais une encore plus grande surprise je tombe sur la discussion ci-dessous où à intervalles répétés ASC martelle qu'il n'y aurait "pas de théorie", derrière l'antisémitisme et le sexisme de Proudhon : chacun, suivant ses opinions, appréciera si l'absence même de théorie est une circonstance atténuante ou... aggravante. Pour le reste il y a surtout une bonne part d'ignorance, réelle ou feinte, dans de pareils propos : car enfin le sexisme -lourdement théorisé- de Proudhon lui valut en son temps de cinglantes réponses, de dames, ou encore, de ceux qui l'avaient en estime, comme Joseph Déjacque. Mais surtout : l'antisémitisme et le sexisme, loin d'être des excroissances de l'édifice proudhonien, en sont au contraire partie intégrante. C'est même ce que j'avais rappelé dans une lettre (ci-dessous) adressée au Monde en date du 18 décembre 2009 mais où bien entendu, pour ne pas contrarier des intérêts en place, on s'empressa de l'oublier...


SAVOIR FAIRE LE TRI : AVEC PROUDHON, AUSSI

Interviewé dans le Monde (18 décembre), le journaliste Jacques Julliard se livre à une audacieuse affirmation : Proudhon aurait eu simplement sur les femmes une... "vision négative" (sic), et qui n'aurait transparu que dans la tristement célèbre formule par laquelle il laissait à la femme pour alternative d'être ménagère ou courtisane. Or si effectivement cette formule est bien de lui, l'infériorisation des femmes fit partie intégrante de son système, et elle donna même lieu à une épouvantable arithmétique : puisque celles-ci, à l'en croire, comptaient pour les 2/3 de l'homme, physiquement, pour les 2/3, intellectuellement, et pour les 2/3, moralement, elles ne pouvaient prétendre occuper, dans la société civile, qu'une place au maximum égale à 2/3x2/3x2/3 soit aux... 8/27, de celle de l'homme. Et il y en a ainsi plus de quarante pages (!) de démonstration, en 1858, dans son ouvrage De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise.

Oublions donc les femmes, puisque fort heureusement le monde ouvrier ne prêta qu'une attention distraite à ces lubies, et venons-en... aux juifs. A en croire le même article : "Au XIXe siècle, on ne peut pas le nier, la gauche républicaine et sociale a souvent été antisémite. Il y a eu peu d'exceptions". Mais, là encore : le journaliste ne fait que spéculer sur la crédulité du public. Certes le préjugé diffus, qui faisait que l'identification du juif au riche était assez commune, avait alors cours. Mais, pour autant que l'on sache, c'est bien Prouhon qui fait ici... exception lorsque dans ses Carnets il va jusqu'à écrire à propos des juifs, en décembre 1847 : "Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l'exterminer". Et il n'y avait pas que les juifs, qui en prenaient ici pour leur grade, comme on pouvait le lire un peu plus loin : "La haine du juif comme de l'anglais, doit être un article de notre foi politique".

On se gardera bien pour autant de faire de Proudhon un misogyne ou un antisémite de type pathologique : s'il épousa une femme qu'il considérait comme n'étant pas à sa hauteur, il est loin d'avoir été seul en ce cas ; on ne lui connaît pas d'acte hostile vis-à-vis de tel juif en particulier ; et plus largement il ne passe pas pour avoir été méchant homme. Mais s'en tenir à ces rappels serait négliger qu'il ne s'agit pas ici d'une personne, mais d'une construction philosophique. Et si aujourd'hui encore Proudhon reste un géant, par la puissance de sa réflexion théorique (sur l'Autorité, la Propriété, et la mise en évidence du lien qui unit ces deux réalités), il y a par ailleurs dans son oeuvre une composante idéologique. La même remarque vaut autant pour Marx, dont l'apport théorique concernant la lutte des classes est accepté même par les économistes les plus marqués à droite ; mais dont les choix idéologiques, concernant par exemple le rôle dirigeant du Parti, sont éminemment contestables -et furent contestés en son temps, déjà.

Notre hypothèse est que c'est bien du côté de sa construction philosophique, et non ailleurs (ni du côté d'une pathologie mentale, ni de tares inhérentes au socialisme), qu'est à chercher l'origine des dérapages les plus marquants. Ses commentateurs attitrés n'ont pas suffisamment porté leur attention, à notre avis, sur ce point : Proudhon raisonnait à partir de la notion de "producteurs". Notion relativement banale, en ce temps déjà, et qui depuis n'a cessé d'être utilisée par une multitude d'auteurs et sans autre inconvénient. Mais notion qui, maniée sans la prudence voulue -ce qui fut le cas, hélas- ouvrait la voie à celle de catégories improductives. Et à ce compte-là, les femmes n'avaient ici aucune chance d'en sortir indemnes, avec leur coefficient de départ de... 8/27 ; quant aux juifs, leur "cas" était désespéré, puisque Proudhon voyait dans le commerce de l'argent une fonction improductive, et qu'il assimilait les juifs au commerce de l'argent.

Quant à ceux qui aujourd'hui refusent d'admettre cette réalité parfois choquante ou se réfugient dans un comportement bondieusard : ils risquent fort de perdre sur les deux terrains. Ils ne réussiront pas à rendre respectables les positions idéologiques dans ce qu'elles eurent d'inacceptables, ou même, de contestables, à commencer par son "mutuellisme" économique, et son "fédéralisme" politique -dont c'est jusqu'à des courants d'extrême-droite qui ont pu s'en revendiquer ; sans parler de milieux politiques ou syndicaux qui se disent de gauche, mais dont on ignore tout de ce qu'il aurait pensé d'eux. En revanche, en accréditant par leur attitude l'idée qu'il y a des cadavres dans le placard (... et qu'ils seraient en train de chercher à les dissimuler) ils contribuent à écarter de son oeuvre des lecteurs qui auraient pu en tirer profit. Enfin et surtout la cécité volontaire est une offense, non seulement à la vérité, mais à des générations d'hommes et de femmes qui sur divers continents ont su trouver dans Proudhon de quoi nourrir leurs luttes mais sans jamais cesser -et comme il se doit : d'y faire le tri.

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