<p>Entre d&eacute;bats philosophiques et observation des mouvements de contestations actuels, une r&eacute;flexion sur la possibilit&eacute; de poursuivre des id&eacute;aux sans renoncer &agrave; l&rsquo;efficacit&eacute; imm&eacute;diate.<br /> &nbsp;</p>

La récente collection "Petite encyclopédie critique" des éditions Textuel vise à proposer des synthèses mais aussi des points de vue engagés sur des thèmes intéressant les acteurs de la contestation sociale  . En tentant de répondre à la question "peut-on être radical et pragmatique ?", Irène Pereira, sociologue et militante libertaire, remplit de façon plutôt convaincante les deux objectifs. L’auteure part du constat d’un renouveau de la contestation depuis les années 1990, contestation qui serait marquée par son esprit pragmatique : l’efficacité immédiate de l’action devrait désormais primer les considérations idéologiques. Mais le pragmatisme contestataire ne peut être assimilé à la rhétorique d’une certaine droite soucieuse de prouver que tout changement social d’ampleur serait irréaliste et donc malvenu. Pour Irène Pereira, le souci de pragmatisme ne suppose pas nécessairement la perte d’un horizon révolutionnaire : les acquis partiels n’empêchent pas de vouloir traiter les problèmes à la racine  .

Ce point de vue est illustré dans une première partie par un retour sur les écrits d’auteurs "canoniques" et de philosophes du mouvement socialiste et révolutionnaire. C’est la démarche pragmatiste de Pierre-Joseph Proudhon qui est soulignée en premier lieu : l’essentiel de sa théorisation sociale se fonde sur la nécessité d’expérimenter des alternatives très concrètes à un système économique facteur d’exploitation, dans le but de l’abolir complètement. Il est intéressant de noter que la critique que Karl Marx adresse à Proudhon, loin de stigmatiser son pragmatisme réformateur, concerne au contraire son idéalisme. C’est précisément au nom du matérialisme historique, qui se veut ancré dans l’étude scientifique de la réalité, que Marx fustige les écrits du père de l’anarchisme. Une forme de synthèse des perspectives des deux penseurs peut être trouvée chez Michel Bakounine, qui reprend l’intérêt de Proudhon pour l’expérimentation d’alternatives et la méthode matérialiste de Marx, sans pour autant céder comme lui à une philosophie de l’histoire qui ne trouve pas sa confirmation dans les faits. Par ses positions, Bakounine peut être considéré comme l’inspirateur du syndicalisme révolutionnaire, mouvement visant à préparer la révolution par l’organisation des travailleurs autour d’actions menées de façon autonome.
C’est bien le syndicalisme révolutionnaire qui semble être pour Irène Pereira le mouvement radical et pragmatique par excellence. Elle l’oppose au léninisme, qui rejette la spontanéité des masses et leur action autonome au nom de l’idéal révolutionnaire que seule une avant-garde éclairée pourrait leur faire atteindre. La première partie de l’ouvrage s'achève sur une réflexion relative à la question de la compatibilité entre les moyens et les fins de l’action contestataire, autour d’une controverse ayant opposé Léon Trotsky à John Dewey. Pour le philosophe américain, au contraire du cadre bolchevik devenu critique du stalinisme, la fin ne peut justifier tous les moyens et un moyen ne peut être défini a priori ; il faut dans chaque situation s’attacher à déterminer par l’expérimentation quel mode d’action sert au mieux les objectifs que l’on s’est fixés.

L’ampleur de la première partie, qui occupe les deux tiers de l’ouvrage, peut effrayer un lecteur peu familier des controverses philosophiques. Il faut donc souligner la capacité dont fait preuve Irène Pereira à mobiliser de nombreux auteurs, parfois méconnus, et des concepts souvent complexes tout en proposant une démonstration extrêmement claire et convaincante. A l’issue de la première partie, le contrat exposé en introduction semble en effet déjà en partie rempli : à travers la présentation des débats théoriques et de leur influence sur des expériences historiques, on se rallie aisément à l’idée que pragmatisme et radicalisme peuvent tout à fait être conciliés dans un modèle révolutionnaire où l’expérimentation et les tâtonnements prendraient le pas sur la conformation systématique à un idéal immuable et incontestable.



La seconde partie s’intéresse aux mouvements contestataires actuels en mêlant approche empirique et réflexions théoriques. En s’appuyant notamment sur une présentation de l’activité militante dans les syndicats SUD   et dans des organisations de la mouvance anarchiste (anarcho-syndicalistes dans le cas de la CNT  , communistes libertaires dans AL, la CGA ou l’OCL  , l’auteure cherche à montrer ce que signifie être radical ou pragmatique aujourd’hui, et comment on peut être les deux à la fois. L’observation des mobilisations récentes (libertaires, féministes, écologistes, antifascistes…) tend à démontrer que la radicalité ne se situe pas uniquement dans la contestation de l’exploitation économique fondée sur la propriété privée ; au contraire, il est nécessaire d’adopter une analyse pluridimensionnelle de la domination, en remettant en cause ses fondements à la fois économiques, politiques et culturels. Le pragmatisme s’incarne, quant à lui, d’abord dans un souci d’établir une continuité entre les moyens et les fins, c'est-à-dire de faire en sorte que les modes d’action, d’organisation et de prise de décision préfigurent la société que l’on aspire à construire. On le retrouve ensuite dans une volonté d’éprouver dans l’action la pertinence de ces moyens, aussi bien que des fins qui sont potentiellement révisables. In fine, pragmatisme et radicalisme vont de pair, dans le sens où l’expérimentation suppose une pleine liberté — Dewey parle de "démocratie radicale" —, mais aussi dans la mesure où l’idéal guide constamment l’action. Il n’y a pas, par conséquent, de coupure entre réforme et révolution, mais seulement une différence de degré. Les revendications et réalisations immédiates, en s’intensifiant progressivement, préparent la rupture future.

Le livre d’Irène Pereira, riche de réflexions et de références bibliographiques (dont de nombreuses sont librement accessibles sur internet), joue pleinement son rôle d’ouverture à des débats fondamentaux qui animent depuis de nombreuses années la galaxie contestataire — la fin peut-elle justifier les moyens ? Réformes et révolution s’opposent-elles nécessairement ? Il permet de se forger un premier aperçu sur ces questions, et donne les clés pour aller soi-même approfondir l’analyse.
On peut bien sûr regretter que ne soit pas proposée une analyse plus systématique des différents mouvements récents, comme par exemple celui contre le CPE en 2006, afin de déterminer dans quelle mesure la recherche de résultats concrets à travers des mobilisations ponctuelles peut s’inscrire dans une perspective de remise en cause radicale de l’exploitation. S’il est appréciable qu’un ouvrage place la focale sur les groupements anarchistes et libertaires contemporains, singulièrement peu étudiés, cela peut toutefois laisser penser que pragmatisme ne rime avec radicalisme que dans des secteurs assez circonscrits de la galaxie protestataire. Mais l’ouvrage n’a pas pour ambition d’expliquer et d’interpréter la contestation sociale dans son ensemble, ce qui serait d’ailleurs difficile dans un format aussi restreint. Ce petit livre, avec une approche essentiellement théorique, montre qu’on aurait tort d’opposer systématiquement pragmatisme militant et visée révolutionnaire. Il serait sans doute utile maintenant de prolonger l’analyse en la confrontant aux diverses mobilisations qui font régulièrement l’actualité, à travers des enquêtes empiriques attentives aussi bien aux pratiques qu’aux idéaux des contestataires#nf#

 

 

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- 'Fronts communs' par Olivier Sécardin.