Un véritable livre d'art qui ébauche la naissance d'une histoire culturelle de l'Europe.

 Dès le début du christianisme, la lecture du texte biblique restant l’apanage des scribes ou des lettrés, la religion chrétienne trouva dans le recours aux symboles un véritable réservoir d’images susceptibles d’éclairer les fidèles sur le contenu des principaux épisodes bibliques. En effet, à l’origine, le mot grec "sumbolon" désignait un objet brisé en deux moitiés dont le rapprochement permettait aux porteurs de chaque partie de se reconnaître sans s’être vus auparavant. Le symbole est donc à considérer comme un lien, comme un signe de reconnaissance qui doit permettre, dans les premiers siècles du christianisme (Ier-VIIème), non seulement de fédérer les premiers croyants en Jésus autour d’une image, d’un emblème, mais aussi  de parler de Dieu et des réalités transcendantes.

Le présent ouvrage, rédigé par Gérard-Henry Baudry, docteur en philosophie et en théologie renommé pour ses travaux sur Teilhard de Chardin  , se " veut être une introduction au monde des symboles du christianisme ancien, tels que nous pouvons les découvrir dans les écrits des auteurs chrétiens et dans les textes liturgiques de l’Eglise ". Il se divise en huit chapitres : les symboles du Christ ; le symbolisme des lettres, des nombres et des figures géométriques ; les symboles empruntés à la nature ;  les symboles empruntés au milieu culturel ; les épisodes de l’Ancien Testament et leur signification ; les événements de la vie de Jésus et leur portée théologique ; les figures de l’Eglise et le symbolisme des rites liturgiques et des édifices cultuels ; enfin les symboles eschatologiques. Couvrant une période allant de l’Antiquité chrétienne au Haut Moyen Age (jusqu’en 636 avec la mort d’Isidore de Séville, l’un des derniers grands représentants de la tradition des  Pères), l’ouvrage se propose d’"illustrer les symboles chrétiens par leur figuration dans l’art". Le lecteur y trouvera donc plus de 300 reproductions iconographiques (sculptures, peintures, mosaïques, édifices) de très grande qualité, soit antérieures à la paix de l’Eglise en 313 et correspondant dans ce cas-là essentiellement à des peintures de catacombes et à des reliefs de sarcophages, soit postérieures à cette période, l’art pouvant s’exprimer plus librement après l’Edit de Constantin. Ajoutons que bon nombre des illustrations reproduites proviennent en majorité de la partie occidentale de l’Empire romain, les oeuvres ayant été davantage préservées de l’usure du temps qu’en Orient par exemple.


Les symboles chrétiens comme expression d’une relecture de l’Ancien Testament


Si l’on considère la division en chapitres susmentionnée, on observera tout d’abord  que l’auteur choisit un plan non pas chronologique mais plutôt encyclopédique. Cette approche permet de souligner notamment le rôle primordial dévolu au Christ dans les symboles " parce qu’il éclaire tous les autres symboles qui ne sont chrétiens que dans leur relation ultime avec lui ", mais aussi l’importance accordée à l’arrière-plan historique dans les chapitres 4 et 5 particulièrement. C’est que la symbolique chrétienne ne peut se départir d’un contexte culturel dont l’enracinement se trouve avant tout et fondamentalement dans la tradition biblique. Un des mérites de l’ouvrage est de montrer précisément que, dans le christianisme naissant des trois premiers siècles de notre ère, la symbolique et la culture chrétiennes n’entretiennent pas un rapport d’opposition avec la culture vétérotestamentaire  et juive : elles s’inscrivent plutôt dans une perspective complémentaire en proposant une relecture de la Tradition biblique. En ce sens, l’iconographie chrétienne permet de souligner le très fort rapport symbolique entre les deux Testaments, la révélation de la Bible étant considérée comme l’annonce prophétique de l’Evangile, de la bonne nouvelle du salut.
Des symboles classiques, tels que ceux du Pasteur et du Rocher pour désigner Dieu ou le "sein d’Abraham" pour représenter le séjour des justes auprès du Seigneur, pourront ainsi être reconsidérés à la lumière des textes vétérotestamentaires. De la même manière, le chapitre 2, consacré au symbolisme des lettres et des nombres, met l’accent sur l’étroite dépendance existant entre le symbole chrétien de l’Alpha et l’Oméga et le texte d’Isaïe.   La filiation avec  l’Ancien Testament peut se révéler plus subtile : le lecteur découvrira peut-être ainsi avec bonheur que le tav, dernière lettre de l’alphabet hébraïque représentant Dieu par les signes + ou X, est en étroite relation avec la signification du rite baptismal chez les premiers chrétiens. En effet, ce signe sur le front, véritable sceau de Dieu chez les juifs  , annonce la signation sur le front du rite baptismal. " Cette signation sur le front se faisait avec le pouce en forme de + ou de X comme le tav hébraïque ", nous dit l’auteur.
 

Des symboles païens ou gréco-romains christianisés


L’iconographie chrétienne se plaît aussi parfois à détourner certaines figures liées à la culture gréco-romaine pour les assimiler à la geste chrétienne : le combat d’Hercule contre l’Hydre devient ainsi le symbole du Christ, vainqueur de Satan sur une peinture murale de l’hypogée de la via Latina à Rome ; Orphée, charmant les animaux de sa musique, en vient à évoquer le Bon Pasteur chrétien et la  descente dans l’Hadès ne pouvait que favoriser un rapprochement avec la descente du Christ dans l’Hadès pour y faire remonter Adam et tous les justes. Comment ne pas citer également l’exemple très connu d’un symbole païen détourné au profit de la symbolique chrétienne : celui du culte de Mithra (culte du Soleil invaincu) qui deviendra dès le IVème siècle le symbole du Christ illuminé associé à la fête du 25 décembre ?  
 

La dimension culturelle du christianisme 

Le présent ouvrage, par-delà les approches confessionnelles qui brouillent parfois les lignes théologiques, souligne la forte dimension culturelle du christianisme à travers l’étude de l’iconographie paléochrétienne. En privilégiant l’art funéraire des premiers siècles et en confrontant les illustrations aux citations bibliques, l’auteur entend montrer combien la symbolique biblique imprègne la culture des premiers chrétiens. Ceux-ci, dans la représentation de symboles artistiques, ont en fait constamment cherché à donner une interprétation christologique des textes vétérotestamentaires. A ce sujet, il est intéressant de voir comment un concile - celui de 691 à Constantinople en l’occurrence -  soulignant l’importance de l’Incarnation christique et  "stipulant que la représentation symbolique du Christ sous la forme d’un agneau doit être remplacée par une figuration à forme humaine", ouvre une nouvelle ère artistique en autorisant les représentations anthropomorphiques du Christ. En réalité, c’est bien la thématique religieuse qui nourrit, en ces premiers siècles, l’art sous toutes ses formes. La table des illustrations, très précise, ainsi que l’index des symboles, révèlent à eux seuls la diversité des formes artistiques à l’œuvre dans cette période. La somme iconographique proposée par ce livre de synthèse, d’une grande richesse et d’une grande beauté formelle, constitue ainsi véritablement le creuset à partir duquel se dessineront l’orientation artistique des siècles à venir, les prémices de ce que l’on appelle traditionnellement la civilisation judéo-chrétienne. Aussi ce très beau livre d’art peut-il être considéré comme une élégante introduction à l’histoire culturelle de l’Europe#nf#