Histoire

Les émotions, la Révolution française et le présent : Exercices pratiques de conscience historique

Couverture ouvrage

Sophie Wahnich
CNRS , 380 pages

Manifeste historique pour une Révolution présente
[jeudi 25 fvrier 2010]
Un ouvrage-manifeste qui s’efforce de montrer les liens entre le passé révolutionnaire et le présent le plus contemporain.

Le nouvel ouvrage de Sophie Wahnich paru aux éditions du CNRS n'est pas tant un livre sur la Révolution française qu'un essai portant sur le sens de la discipline historique et du métier d'historien à l'heure actuelle. L'auteur reprend les thèmes qui lui sont chers et qu’elle a  déjà explorés dans ses ouvrages précédents  . Des concepts tels que l’universel, l’individu ou la notion d’étranger à l’époque révolutionnaire, ainsi que l’analyse des émotions populaires, forment la trame de l’ouvrage et se retrouvent d’un chapitre à l’autre comme des leitmotive. L'originalité de l'ouvrage réside dans la volonté de faire se répondre le passé et le présent et de montrer que les débats qui ont déchiré la France de la Révolution entrent en résonnance avec notre temps. A mi-chemin entre la science et la poésie, le livre de Sophie Wahnich se veut à la fois ouvrage historique, manifeste littéraire et essai politique.

Le paradoxe de la Terreur ou les origines du "conflit d’intolérables"

Sur le strict plan historique l’auteur n’apporte pas de conclusions nouvelles. Le livre Les émotions, la Révolution française et le présent doit se lire comme des miscellanées. Il s’agit d’un bon résumé de toutes les thématiques explorées par Sophie Wahnich lors de travaux antérieurs. L’analyse des émotions populaires, au cœur de son précédent ouvrage,  occupe à nouveau une place centrale. L’historienne s’intéresse à tous les témoignages qui permettent de faire entendre la voix du peuple : journaux, pétitions adressées aux assemblées révolutionnaires, pamphlets. Depuis la Longue patience du peuple, le propos de la chercheuse n’a donc pas changé. L’enjeu demeure d’analyser les mécanismes de la violence populaire et de tenter de comprendre comment les idéaux révolutionnaires, ceux de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, ont conduit trois ans plus tard à la prise des Tuileries, aux massacres de septembre 1792, à la Terreur. Il semble en effet que nombre des tragédies de la fin du XVIIIe siècle soient marquées du sceau de ce paradoxe : on peut produire l’horreur avec des idéaux dont l’ambition est de conduire au bonheur de l’humanité. Ce paradoxe, qui est au cœur de la période de la Terreur, se retrouve à plusieurs reprises aux XIXe et XXe siècles, notamment dans les sociétés communistes. Est-on certain du reste que les démocraties occidentales, dont l’ambition, telle qu’elle est formulée dans la Déclaration universelle de 1948 – est d’assurer le bonheur des populations-, échappent à ce paradoxe ? Cette ambiguïté cruelle, que Sophie Wahnich choisit de nommer "conflit d’intolérables" dans son ouvrage, a suscité le questionnement de nombreux écrivains, penseurs et philosophes depuis l’époque même de la Révolution. La réponse à la question : "pourquoi la Terreur, après la Déclaration des Droits et l’abolition des privilèges ?" varie en fonction des sensibilités politiques. Depuis le XIXe siècle une tradition de penseurs s’est employée à trouver un équilibre entre les positions contre-révolutionnaires (condamnation des idéaux révolutionnaires et de la Terreur) et les positions extrémistes, jacobines ou communistes (les idéaux révolutionnaires justifient la Terreur). Sophie Wahnich rappelle ainsi les positions de Kant et Hegel, qui condamnent la Terreur tout en sauvant les droits de l’homme   ; elle fait également plusieurs fois référence au roman 1793 de Victor Hugo dans lequel l’écrivain montre comment le paradoxe révolutionnaire conduit la Révolution à dévorer ses propres enfants.

Oui, faire l’histoire de la Révolution suppose un engagement, même encore à l’heure actuelle, quand le débat autour de son interprétation s’est heureusement "refroidi" comme le constatait François Furet dans son ouvrage Penser la Révolution française  . Mais s’agit-il d’engagement historiographique ou politique ? L’originalité de Sophie Wahnich est de prendre le contre-pied de la tradition historique "classique", qui condamne la violence populaire et lui fait endosser la responsabilité de la Terreur. L’auteur s’emploie au contraire à réhabiliter les mouvements de foules. Son analyse du meurtre du maire d’Etampes en 1792, qui occupe les premiers chapitres du présent ouvrage, est significative. De quoi s’agit-il ? D’un assassinat comme il s’en est produit beaucoup lors des premières années révolutionnaires. Le maire d’Etampes, Jacques Guillaume Simonneau, est tué sur le marché aux grains de sa ville natale lors d’une émeute causée par la cherté des denrées alimentaires. Le meurtre de cet "honnête citoyen", élu maire en 1791, connaît un grand retentissement dans toute la France. L’Assemblée législative organise plusieurs fêtes afin d’honorer Simonneau, considéré comme un "martyr de la Liberté". Sophie Wahnich s’appuie sur le texte d’une pétition parue dans le journal de Robespierre, Le défenseur de la Constitution et rédigée par le curé du village, nommé Dolier, pour proposer une lecture des événements à contre-courant de l’interprétation traditionnelle. Selon Dolier, le curé porte-parole de la vox populi, Simonneau, le maire assassiné, n’est pas une victime innocente massacrée par des "buveurs de sang" mais un homme dur, insensible à la souffrance du peuple crevant de misère. Le curé, animé par la compassion, demande instamment à l’Assemblée de faire cesser la répression ordonnée par l’Assemblée à la suite du  meurtre, répression qui lui semble disproportionnée et dont il dénonce la cruauté. L’interprétation que propose Sophie Wahnich du meurtre d’Etampes est caractéristique de sa prise de position en tant qu’historienne "engagée" et "passionnée". Elle est conforme aux théories déjà explicitées dans La longue patience du peuple : contrairement à ce que disait Hegel, la violence populaire de la Révolution française n’est pas un déchainement de cruauté absurde Elle relève plutôt d’une économie morale des foules, sensibles à l’insensibilité des gouvernants et à l’incapacité des représentants du peuple à remplir leur mission.

Le parti-pris de Sophie Wahnich -adopter le point de vue des émeutiers, celui du  peuple "menu" et non celui des " gros", celui des élites et des hommes politiques- peut convaincre. L’historienne séduit en tous les cas par la nouveauté et l’originalité des perspectives ainsi ouvertes. Mais cette approche risque d'agacer ceux qui demeurent attachés à l’idée d’une histoire non pas objective, mais critique des textes et des sources employées. En l’occurrence, pour revenir à "l’affaire Simonneau", pourquoi en effet considérer la pétition du curé Dolier, au demeurant un témoignage fort intéressant, comme parole d’évangile ? La pétition, tout autant que les textes émanant du gouvernement révolutionnaire, est partiale et nécessite de la part de l’historien qui l’analyse un certain recul, même si l’on peut comprendre l’enthousiasme de l’auteur devant un texte qui se fait l’écho de la misère des temps.

Pour une histoire au présent ou l’historien vu comme un "passeur"

 

Plutôt qu’un ouvrage d’histoire, le nouveau livre de Sophie Wahnich est donc un ouvrage manifeste. Le propos de l’auteur n’est pas de (re)faire l’histoire de la Révolution française, mais bien de conjuguer cette histoire au présent, afin de faire prendre conscience au lecteur de l’actualité des débats de la période révolutionnaire. En suivant les traces de plusieurs historiens comme Georges Duby, Arlette Farge ou Nicole Loraux dont Sophie Wahnich cite un article intitulé "Eloge de l’anachronisme en histoire"  , l’auteur s’attache à rendre manifestes les liens entre le passé et le présent. Il s’agit de lutter contre le cruel procès en inutilité souvent ouvert à l’encontre des historiens. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de notre époque contemporaine en effet que de multiplier les commémorations tout en se défiant de la discipline historique. L’ouvrage de Sophie Wahnich se présente ainsi comme un va-et-vient perpétuel entre l’évocation de la Révolution française et l’analyse de faits contemporains. La forme en peut surprendre. A des chapitres consacrés au massacre d’Etampes et au thème de l’individu et du collectif pendant la Révolution française succède ainsi un chapitre sur les grèves de novembre-décembre 1995. L’auteur y examine ce qu’elle considère comme une forme moderne de résistance à l’oppression. De même l’ouvrage se termine-t-il par une analyse du discours des pays membres de l’OTAN lors de l’intervention au Kosovo en 1999. Comme à l’époque de la Révolution,  les gouvernants auraient été pris dans le "conflit d’intolérables" dont il a été question plus haut. Il leur a fallu justifier une intervention armée au nom du bonheur des peuples, en écho lointain aux révolutionnaires qui justifièrent la Grande Nation en se faisant les apôtres de la liberté. Il faut saluer dans l’ensemble, et malgré les réserves que le mélange des genres pourrait appeler, la tentative de Sophie Wahnich de redonner sens et dynamisme à la discipline historique en montrant ses interactions avec les enjeux d’actualité. L’historienne part en effet du principe qu’il "existe du commun entre eux et nous" et que la mission de l’historien est d’assurer le passage entre le passé et le présent.

De l’histoire refroidie au "passé qui ne passe pas" : un ouvrage-manifeste

Manifeste pour une histoire engagée et actuelle, l’ouvrage de Sophie Wahnich, Les émotions, la Révolution et le présent est également un manifeste littéraire. Aux analyses historiques s’entremêlent des passages théoriques visant à donner une définition du style historique. Critiquant les partisans d’une histoire positive et objective, mais aussi les historiens des Annales, Sophie Wahnich prône au contraire l’avènement d’une discipline intermédiaire entre l’histoire, la littérature et la politique. Elle s’inscrit dans la lignée d’historiens qui, tels Gérard Noiriel, n’ont pas eu peur d’explorer les limites parfois ténues entre la science et la fiction. Les ambitions artistiques de l’auteur sont clairement affirmées. Les retranscriptions de tracts de manifestants grévistes ont des allures de calligrammes populaires, un livret d’opéra écrit par l’auteur en collaboration occupe le centre de l’ouvrage tandis que la conclusion est laissée à des photographies sur le thème du colonialisme dont les commentaires sont rédigés par Sophie Wahnich. La discipline historique n’est, pour elle, plus tant une enquête dont le but est de parvenir à rétablir une vérité, mais bien un art au même titre que l’opéra, la photographie ou le théâtre…

Avantages et inconvénients du mélange des genres

Difficile de ne pas louer la volonté de l’auteur de rénover une discipline historique en proie à l’heure actuelle à la critique et au doute ! L’historien en tant qu’intellectuel et homme de savoir n’a-t-il pas le devoir de prendre parti sur les enjeux qui animent son époque ? Mais on reste sceptique sur le côté expérimental de l’ouvrage. Rien n’interdit certes à l’historien qui s’en sentirait le talent d’être également poète, librettiste et artiste. Avouons cependant que le mélange des genres est déconcertant (mais c’est le but recherché) et laisse un peu à désirer quant au contenu réel du propos, l’auteur se contentant de reprendre les conclusions de ses précédents ouvrages, sans éviter les répétitions et les redites. L’ensemble pose la question des frontières entre science et création, entre critique et fiction, en écho lointain au tournant linguistique pris par une partie de l’historiographie américaine depuis plusieurs années.
 

A lire sur nonfiction.fr :

 

- Sophie Wahnich, La longue patience du peuple. 1792, Naissance de la République, par Cécilie Champy.

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