Géographie

Dead Cities

Couverture ouvrage

Mike Davis
Les prairies ordinaires , 137 pages

La ville se meurt
[vendredi 08 janvier 2010]


Porté par une écriture agréable et synthétique, reliant la sociologie à l’écologie, cet essai ouvre une réflexion pertinente et originale sur les rapports ville-nature et sur l’écosystème des villes mortes.

Mike Davis, sociologue, militant intarissable et passionné est un explorateur de la condition urbaine. Il s’est intéressé au cours de sa carrière à la métropole de Los Angeles ainsi qu’à l’expansion des bidonvilles urbains ou plus récemment à la particularité Dubaïote. Poursuivant sa quête de compréhension du phénomène urbain, Mike Davis nous livre à travers un essai original une analyse de l’après-ville, de la "ville morte". L’auteur interroge l’actuelle dialectique ville-nature. Selon diverses  hypothèses de fin de l’homme, il imagine les possibilités de reconquête de la ville par les éléments naturels : "Quelle est la part sous-jacente effective de la nature urbaine hors du contrôle humain? La ville pourrait-elle être reconquise progressivement (ou de façon catastrophique) par son écologie originelle?". Ces questions, si elles apparaissent tardivement, n’en constituent pas moins le fil directeur de l’ouvrage. Afin d’y répondre, l’auteur fait appel à l’apport scientifique de biologistes, de naturalistes ainsi qu’à la littérature romanesque. Avant son analyse principale, il dévoile deux textes, l’un sur les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, l’autre sur l’imaginaire de la peur à New York. Ces deux textes assez différents de prime abord participent finalement à donner au lecteur des clés de compréhension des villes mortes, utiles pour aborder le dernier texte.


Le cadavre berlinois dans le placard de l’Utah


Le premier texte traite de la planification des bombardements des villes allemandes et japonaises. Dans  ce chapitre, l’auteur révèle la construction en 1943 d’un "village allemand" dans le désert de l’Utah, reconstruction factice des quartiers berlinois d’une précision remarquable. C’est en ces lieux, en bombardant et reconstruisant plusieurs fois le bâti, que militaires et scientifiques alliés ont mis en œuvre des techniques de bombardement incendiaire d’une puissance dévastatrice absolue. Aidé d’une riche bibliographie et d’une argumentation historique détaillée, l’auteur nous montre également le déplacement de la stratégie de guerre menée par Churchill, d’un "bombardement de précision" vers un "bombardement de masse" clairement orienté vers les populations prolétaires afin de "marquer les esprits" et de pousser les populations les plus fragiles à se révolter contre les nazis. Au-delà de la dimension historique de cet épisode, Mike Davis explore une problématique qui lui est chère, la destruction de la ville par l’homme.


Les flammes de New York


Dans le second texte, mobilisant des extraits de La Guerre dans les airs de H.G. Wells, écrit en 1907, l’auteur nous plonge dans l’ambiance d’un New York détruit par les airs, bombardé par des zeppelins. Face à cet extrait littéraire, impossible de ne pas faire le lien avec les attentats qui frappèrent la ville un siècle plus tard. Se référant à certaines œuvres du début du XXè siècle tels que celles du peintre Orozco ou du poète Frederico Garcia Lorca, Mike Davis illustre la peur qui a continuellement alimenté l’imaginaire new-yorkais au cours du siècle. La vision de Lorca, dévoilée après le 'Mardi Noir' de Wall Street est effrayante d’anticipation sur le retour de bâton d’un capitalisme imposé- "les ambulances ramassaient des suicidés dont les mains étaient couvertes de bagues"- l’auteur voyant "les investisseurs ruinés se jetant par les fenêtres de leurs monstrueux buildings". Plus tard, l’industrie cinématographique a souvent mis en images des scénarii de destruction de la ville américaine par des phénomènes naturels, tempêtes, tremblements de terre ou autres inondations. Or selon l’auteur, la structure profonde de cette peur américaine proviendrait de la mise à distance de la nature. Inspiré par la pensée d’Ersnt Bloch, philosophe allemand, il montre en effet que le citadin s’est progressivement, au cours du siècle dernier, mis à avoir peur des forces naturelles, des potentialités destructrices de la nature. D’après lui, au sein de la grande ville américaine, "la quête de l’utopie bourgeoise d’un environnement totalement sûr et calculable a paradoxalement engendré un sentiment d’insécurité radicale".


À travers ses deux premiers textes, l’intention de Mike Davis est de développer chez le lecteur, une vision de la ville détruite, abandonnée. Que ce soit à travers la guerre ou l’imaginaire de la catastrophe, nous nous retrouvons effectivement dans les possibilités les plus sombres de l’urbain. Car ces textes constituent un prélude au troisième texte, plus conséquent et ambitieux qui traite de la reconquête naturelle de la ville. S’inspirant d’une littérature spécifique, faisant appel autant à des naturalistes, des biologistes qu’à des romanciers, l’auteur parvient à construire un corpus théorique aussi large que pertinent, lui permettant d’établir une étonnante réflexion sur la dialectique"ville-nature" et l’après-ville.


Villes mortes : une histoire naturelle


Rappelant que la faculté d’organisation et de structuration sociale de la ville dépend de sa capacité à maitriser les éléments naturels, l’auteur évoque la dualité ville-nature. Force titanesque, la nature est sans cesse à l’affût des faiblesses de la ville, de la moindre faille afin de s’y introduire. Sans contrôle, les forces naturelles parviendraient, selon l’auteur, à défaire rapidement la ville et l’ordre social existant. Ce constat le pousse à s’interroger sur les mécanismes de reconquête par cette nature originelle. Afin de mener sa réflexion à bien, il s’appuie sur l’hypothèse de la disparition de l’homme. L’auteur se réfère alors aux œuvres de deux naturalistes afin de permettre au lecteur d’imaginer le décor de l’après-ville. Les ouvrages de Richard Jefferies et George R.Stewart, respectivement After London (1886) et Earth Abides (1949), décrivent les étapes écologiques d’une reprise de ses droits par la nature sur la ville après la disparition de l’homme. Remettant à jour le texte de Jefferies, le New Scientist dévoile minutieusement l’évolution écologique de Londres abandonnée: "les marées printanières et les montées des eaux recyclent la majeure partie du centre de Londres, en fagnes, tourbières et marécages […] le cerf rouge, le martin pécheur, la poule d’eau et l’hirondelle viennent rapidement repeupler les marais ressuscités […] Les constructions en bois sont les premières à disparaitre totalement, suivies par les matériaux secondaires, cloisons et isolations que les insectes détruisent en y établissant leurs nids"... Mais les villes mortes sont loin d’être seulement des constructions fictionnelles et l’intérêt des premiers textes est d’en présenter des exemples. Les villes bombardées ont constitué en effet un observatoire intéressant de la reconquête naturelle des villes détruites. Les biologistes découvrirent au sein des décombres de Londres et Berlin l’émergence d’une nouvelle flore urbaine et constatèrent que la guerre était le "catalyseur d’une expansion rapide d’espèces étrangères auparavant rares". Ces quartiers dévastés se sont donc révélés un terreau inédit pour les botanistes qui y ont observé de nouvelles formes de végétation, adaptées au feu et aux espaces dégagés. Ce sont ces observations qui ont débouché sur l’émergence de l’ "écologie rudérale"  . Considérant la ville comme un écosystème particulier, l’auteur prône une meilleure connaissance écologique de ces milieux.


Prolongeant sa réflexion des écosystèmes urbains à la société, il évoque l’abandon massif par les promoteurs immobiliers au cours des années 1980 et 1990 d’immeubles de certains quartiers des villes américaines. Or cet abandon a progressivement amené des immeubles entiers à leur stade terminal de décombres, incitant ainsi l’auteur à évoquer une "géomorphologie du ghetto". Avec la désertification de certains quartiers comme le Bronx, les élites blanches ont fui vers les faubourgs, la "géographie de la pauvreté est devenue hautement instable" et a eu un impact considérable sur la santé publique et l’écologie des maladies, en augmentant le taux d’addiction à l’héroïne et la propagation épidémique du VIH. Selon les sources de Mike Davis, les nouveaux ghettos et leur pauvreté ségréguée non seulement propageraient les maladies mais augmenteraient également leur virulence. Cette vision globale de la ségrégation urbaine a le mérite de mettre en lumière des enjeux écologiques, rarement mis en avant, qui y sont pourtant profondément liés.


Porté par une écriture agréable et synthétique, reliant la sociologie à l’écologie, cet essai ouvre une réflexion pertinente et originale sur les rapports ville-nature et sur l’écosystème des villes mortes. Sous des propos aux relents parfois prophétiques-inéluctablement puisqu’il construit son travail sur la fin de l’homme- Mike Davis parvient à éviter les écueils d’un exercice qui pourrait s’installer dans la pure prospective. Si cette réflexion semble parfois se disperser dans diverses directions, l’auteur finit par réunifier l’ensemble des pistes tracées pour en faire un ouvrage cohérent et convaincre le lecteur de l’importance qu’émerge une nouvelle écologie urbaine. Certains traduiront cette analyse comme une marque de défaitisme de la part de l’auteur, nous y verrons davantage une réflexion nécessaire pour reprendre conscience du rapport de l’homme à son environnement. Et comme un nouvel avertissement à humaniser la ville sous peine de voir le cauchemar de Ruskin se réaliser, celui d’une "métropole tuée par ses propres toxines".
 

A lire aussi sur nonfiction.fr:

- 'Mike Davis et son public rêvent-ils de moutons marxistes?', par Mathieu Fonvieille.

- Mike Davis, Le stade Dubaï du capitalisme, par Xavier Desjardins.

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