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Entretien avec Laurence Joseph
[vendredi 18 dcembre 2009]



Bonjour Laurence Joseph. Vous êtes psychologue et psychanalyste à Paris, mais aussi titulaire d'un DEA de philosophie et directrice de la collection psychanalyse chez Hermann. Au printemps dernier 2009, vous avez publié le dernier volume des résumés de l’œuvre de Freud. Le premier volume a paru en 2006. Il s’ouvre avec une lettre datée d’avril 1884, de Sigmund Freud à Martha Bernays, sa fiancée. Il se termine avec les Trois essais sur la théorie de la sexualité de 1905. Le second volume, publié en 2007, s’ouvre avec Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) de 1905 et se conclut avec L’intérêt que présente la psychanalyse, un texte de 1913. Le troisième volume commence en 1914 avec la correspondance entre Freud et Ferenczi et se termine en 1920 avec Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine. Avec quels textes ouvrez-vous ce dernier volume des résumés des œuvres de Freud ?

Dans ce quatrième tome des Résumés des œuvres complètes de Freud, Céline Masson et moi-même avons volontairement débuté par un des textes les plus fondamentaux de Freud : Au-delà du principe de plaisir. Il marque comme Pour introduire le narcissisme en 1914 un tournant de la pensée freudienne et oblige une révision et une modification des acquis analytiques alors en pleine construction, il suffit de lire les titres des Nouvelles Conférences (1933) pour s’en apercevoir. L’œuvre de Freud entre 1920 et 1939 est d’une immense richesse, la réflexion clinique y est incessante et s’ouvre sur des domaines jusqu’ici laissés dans l’ombre comme la sexualité féminine mais elle se poursuit également dans le domaine des rêves que Freud ne laissera jamais, le rêve continue à être exploré comme le révélateur du jeu pulsionnel. En lisant les textes chronologiquement, on se rend compte de la mobilité créatrice de Freud qui passe de la refondation de l’appareil psychique avec Le moi et le ça par exemple, à l’analyse très précise de Dostoïevski (Dostoïevski et le parricide) tout en poursuivant avec une vision universelle dans le Malaise dans la civilisation.

Il faut réaliser l’ampleur et la radicalité de l’affirmation de l’existence d’une pulsion de mort qui travaille à l’intérieur du vivant, ce que cela implique dans la représentation de la nature humaine. La réponse de Freud à Einstein en 1932, texte édité sous le titre Pourquoi la guerre ? semble ici une des meilleures lectures à faire, elle marque l’acceptation nécessaire d’un jeu peut-être insoluble entre pulsion et civilisation et d’une tendance à la destruction que rien ne peut empêcher. Plus précisément cela a des impacts irréversibles sur l’appréhension de ce que peut être une analyse et comment érotisme et pulsion de mort peuvent faire bon ménage. Tous les textes qui s’engagent dans l’analyse de la perversion le montrent. En ce sens, un des textes qui me semble les plus importants à avoir en tête est Un enfant est battu où l’on peut lire Freud au travail de la décomposition, de l’analyse du fantasme.

De tous ces derniers textes de Freud, lequel préférez-vous ?
L’un des textes que je préfère dans cette dernière partie de l’œuvre de Freud est L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, ce texte est pour moi un des meilleurs rappels de la condition d’analyste et de la représentation qu’il doit garder de la force des pulsions et du sexuel, la condition de temps de l’analyse est un enjeu de réflexion primordial, nous aimons souvent l’oublier. La question de l’analyse profane (1926) offre également beaucoup de points très précis dans le maniement du transfert et de l’interprétation. On voit comment Freud appréhende le lien entre temps et inconscient, le respect auquel il nous invite.
En lisant les résumés il m’est apparu combien la question du père devenait de plus en plus audible dans cette dernière partie du travail de Freud, une des références ici est son texte de 1936 : Un trouble de mémoire sur l’Acropole qui me touche beaucoup parce qu’il réunit le thème de l’inquiétante étrangeté et la pudeur vis-à-vis du père humilié.

Quand on parle des écrits de Freud, on pense d’abord et surtout à ses textes théoriques. Or, en lisant ces quatre volumes, on s’aperçoit que vous faites une part belle à la correspondance de Freud…
Oui, une des dimensions cruciales de l’œuvre de Freud est sa correspondance que nous avons voulu résumer dans ses destinataires les plus importants : Fliess, Jung, Abraham, Ferenczi et Lou Andréas Salomé qui a une place à part. Sans cette dimension, certes tout un pan de la personne de Freud manque mais surtout on ne saisit pas comment l’œuvre de Freud a été constituée autour des hommes avec lesquels Freud correspondait, « autour » c’est-à-dire dans un transfert avec eux qui est certes un partage intellectuel, un partage de découvertes mais qui se fonde sur un véritable transfert, un amour bien complexe. .L’histoire de Freud avec Fliess et sa rupture est un point d’arrêt voire même de butée dans l’existence de Freud, elle lui servira de mesure dans ses liens avec ses « fils », comme avec Jung que dès le début Freud met en garde contre un transfert qu’il considère trop religieux (1907). Avec Ferenczi, dont il dénonce l’attitude passive, il appellera une rébellion qu’il ne tolérera pas par la suite tant elle exposera une vision aigue du transfert et du désir de guérir. Les ruptures avec Fliess et Jung, les désaccords fermes avec Ferenczi s’inscrivent dans une répétition qui en même temps donne à la psychanalyse ses lignes inébranlables, comme par exemple le refus de sexualiser le refoulement. Il me semble que la correspondance de Freud est un lieu qui permet d’entendre réellement ce que fut la construction de la psychanalyse et de son fondateur.

De tous ces écrits, s’il fallait en retenir seulement quelques uns, lesquels seraient-ils ?
Il y aurait d’abord L’interprétation des rêves, une œuvre que Freud ne cessera jamais de travailler, une œuvre qu’il ne cessera en somme jamais de désirer, le rêve est un des éléments où Freud se déplace le mieux, le lire dans « l’élément onirique » est passionnant. En 1905, avec les Trois essais sur la théorie sexuelle, le scandale freudien est posé, nombreux sont ceux qui à partir de là tenteront de l’effacer derrière des théories où le sexuel se gomme. S’il ne faut en choisir que quelques autres, je dirai « Pour introduire le narcissisme », « Pulsions et destins de pulsions », Totem et Tabou parce qu’il donne le noyau de la réflexion de Freud sur le collectif, les ramifications autour de ce texte sont très nombreuses : le père, la horde primitive, le meurtre originaire deviennent ensuite la racine de nouvelles réflexions. L’inquiétante étrangeté qui permet d’entendre un autre Freud, plus proche d’autres sons que ceux de la pure exposition théorique et clinique, et enfin comme je l’ai dit tout à l’heure Au-delà du principe de plaisir.

Dans le troisième volume, Céline Masson a rédigé un court texte d’introduction intitulé Manuel à l’usage de ceux qui veulent rester freudien. Aujourd’hui, soixante-dix ans après la mort de Freud, quels seraient les textes freudiens qui influencent encore la psychanalyse de façon significative ?
Votre question de savoir quels textes de Freud ont influencé la psychanalyse ou en restent les piliers fondamentaux est à la fois paradoxale et révélatrice. Paradoxale parce qu’elle signifie la dissociation entre la psychanalyse et son fondateur, dissociation qui était à supposer dès les Trois essais et qui marque la résistance inhérente aux affirmations et aux avancées de la psychanalyse. Résistance au sexuel, à la bisexualité psychique et à la pulsion de mort pour citer les points de butées les plus forts et tenaces. La résistance à la psychanalyse va de pair avec son existence, justement c’est en lisant la correspondance que l’on voit la grande attention de Freud aux écarts avec sa conception de la psychanalyse, ce qui donnera les scissions que l’on connaît. Je cite Freud dans une lettre à Ferenczi du 27 avril 1929 : "Le dernier masque de la résistance à l’analyse, le masque médico-professionnel est le plus dangereux pour l’avenir". C’est ce masque là qui noie et efface les aspérités du texte freudien, les doutes de Freud, les impossibles qu’il a su admettre, deux me viennent à l’esprit : d’abord qu’il est impossible de tout analyser dans un rêve, qu’il faut accepter ce reste d’inanalysable et ensuite la reconnaissance du métier d’analyste comme métier impossible. Les textes de Freud ont bien sûr donné suite à plusieurs lectures qui sont devenues ensuite les différents courants de la psychanalyse, on pense bien sûr à l’école anglo-saxonne et à la lecture que Lacan fit de l’œuvre de Freud.

Enfin, après avoir parlé de l’Œuvre de Freud et de votre travail autour de celle-ci, pourriez-vous nous dire en quelques mots comment s’organise le travail d’une directrice de collection de psychanalyse ? 
Diriger une collection de psychanalyse chez un éditeur est une grande chance, d’autant plus aux éditions Hermann dont la réputation précède largement l’existence de la collection qui date de 2005 ! Commencer cette collection avec le projet de Céline Masson auquel je me suis associée, de résumer les œuvres complètes de Freud donne je l’espère le socle de la ligne éditoriale fondée autour du goût du texte freudien et d’une exigence vis-à-vis de la psychanalyse. Les textes publiés par Hermann psychanalyse cherchent à la fois à toujours aller au plus près de la découverte clinique, je pense à Ella Sharpe lue par Lacan de Marie-Lise Lauth, à Ferenczi après Lacan sous la direction de Jean-Jacques Gorog mais aussi à rester conscient des enjeux politiques réels de la psychanalyse avec par exemple l’œuvre de Jean Oury ou les Conversations psychanalytiques d’Ignacio Garaté Martinez qui retracent l’engagement de psychanalystes comme Joël Dor, Maud et Octave Mannoni pour ne citer qu’eux. Des ouvrages sont en préparation bien sûr, l’un sur Winnicott, l’autre sur les dessins d’enfants.
Je cherche cette ligne étroite entre clinique, politique et théorie. Bien sûr c’est un pari mais un pari passionnant..

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