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Société

Le sexe, l'homme et l'évolution

Couverture ouvrage

Pascal PICQ Philippe BRENOT
Odile Jacob , 318 pages

De la saillie au devoir conjugal : une histoire évolutive de la sexualité
[lundi 07 dcembre 2009]


Quelle explication l'évolution biologique peut-elle apporter aux comportements sexuels humains ? Un spécialiste des animaux et un psychiatre tentent de répondre.

La question posée dans Le Sexe, l'Homme et l'Évolution est aussi pointue scientifiquement que socialement explosive, et l'ouvrage à quatre mains tente de traiter le problème en l'attaquant sur deux fronts distincts. Le parti pris éditorial est de le diviser en deux parties, une par auteur, pour aborder séparément l'aspect biologique et zoologique de l'évolution de la sexualité d'une part, et de l'autre les problématiques psychologiques du sexe, du couple, et du genre.

Si, sans que cela puisse lui être reproché, le livre échoue à épuiser le sujet, il parvient à apporter des éclaircissements aussi nombreux que bienvenus et formule plusieurs hypothèses assez solidement étayées par les données récentes, entre autres issues de la phylogénie  des grands singes.

On en ressort débarrassé de préjugés erronés sur la libido des gorilles ou la prétendue spécificité humaine de la masturbation, mais avec l'impression d'avoir lu non pas un mais deux livres quasiment indépendants.

Dans la première partie intitulée "La nature du sexe", Pascal Picq,  paléoanthropologue au Collège de France, s'attaque à une énorme tâche : il tente d'introduire, en moins de deux cents pages, une grande variété de concepts relevant aussi bien de la
physiologie et de l'éthologie que de l'écologie, et allant de la notion de stratégie évolutive aux différents modes d'apparition de nouvelles espèces, pour ne citer que deux exemples.

Pour dense qu'elle soit, cette introduction remplit son rôle en fournissant au lecteur les outils conceptuels qui lui permettront de peser les arguments présentés ensuite par l'auteur dans le grand débat visant à démêler la part de la nature dans l'organisation sociale et sexuelle chez Homo sapiens. Les idées les plus importantes sont sans doute la notion de
sélection sexuelle, et les liens entre dimorphisme sexuel , et celle de compétition sexuelle. En effet, on observe de façon générale qu'une forte compétition
entre rivaux de même sexe (intrasexuelle) est associée à une grande différence de taille entre mâles et femelles, et une organisation sociale polygame, tandis que lorsque la compétition intersexuelle (exercée par le partenaire de sexe opposé) prédomine, les deux sexes se différencient non par leur taille mais par leur forme, voire leur couleur. Les différences
morphologiques significatives entre les deux sexes de l'espèce humaine, associées à des tailles assez proche, semblent donc indiquer que chez l'Homme la compétition sexuelle est plus intersexuelle qu'intrasexuelle, c'est-à-dire qu'elle vise plus à la séduction de l'autre sexe qu'à l'élimination des rivaux. Voilà que l'image de la brute cavernicole contant
fleurette à coup de massue prend un sérieux coup...

Le lecteur découvrira ainsi des particularités humaines bien éloignées de celles si souvent ressassées : certes, l'Homme est un singe nu et debout, mais il est aussi doté (dans sa version mâle) d'une verge aux proportions impressionnantes comparée à celles des autres primates, et en outre dépourvue de baculum, cet os pénien que l'on trouve pourtant chez tous nos
cousins. L'originalité de la femme se trouve quant à elle dans le découplage quasi-total entre la période d'ovulation indétectable (on parle d'oestrus cryptique) et la réceptivité sexuelle.


On reprochera toutefois à Picq quelques raccourcis cavaliers qui jurent avec la volonté didactique du texte, ainsi que des erreurs factuelles qui, sans porter à conséquence sur l'intérêt du livre, feront tiquer les naturalistes : les crapauds accoucheurs portent leur oeufs autour de leur pattes arrière et non dans leur bouche , et le thym pas plus que le trèfle n'ont l'originalité reproductive qui leur est prêtée , la multiplicité des sexes étant plutôt à chercher du côté des coprins. Certains chapitres donnent également la désagréable impression de ne pas avoir été relus : le style fort lisible du livre s'y dégrade alors en constructions improbables et généralités oiseuses au point de gêner la lecture, voire la compréhension.

La deuxième partie de l'ouvrage, intitulée "La culture du sexe", s'efforce d'aborder les aspects psychologique, psychanalytique et culturel des relations sexuelles et amoureuses. Philippe Brenot, médecin psychiatre spécialiste de la psychologie du couple, explore les différentes composantes de la sexualité humaine, du tabou de l'inceste à la signification des fantasmes, en tentant de séparer ce qui est commun aux grands singes et ce qui serait spécifique aux Hominidés.  Dans la manoeuvre,
l'auteur se positionne franchement sur des questions controversées : il soutient par exemple qu'il est inexact de parler d'homosexualité chez les animaux, et qu'à la possible exception des Bonobos, les attitudes de copulation homosexuelle simulée relèvent uniquement d'une symbolique de soumission à caractère social, ce qu'il propose d'appeller homoérotisme.

Un point fort de cette partie est de réussir, en l'espace d'une centaine de pages, à exposer la diversité des approches qui ont été adoptées sur cette question, de l'éthologie de Desmond Morris à la psychanalyse, en passant
par la sociobiologie de Hrdy.

Sans prétendre établir une synthèse définitive d'un domaine qui s'enrichit à chaque avancée paléontologique et éthologique, ce livre constitue un effort rare : le rapprochement de disciplines qui tendent à s'ignorer malgré un objet d'étude commun. L'ouvrage aurait toutefois grandement bénéficié de plus de soin éditorial : on regrettera en particulier l'absence d'index, qui décourage les tentatives de lecture transversale, et la bibliographie qui, quoique fournie, est presque réduite à l'inutilité : pas de notes dans le texte permettant de se reporter à un ouvrage donné pour chercher des précisions, et pas de classement par thème des références.

Bien que le dialogue entre ses parties "nature" et "culture" reste limité, Le Sexe, l'Homme et l'Évolution apporte donc un point de départ utile à ceux qui s'intéressent à la question des déterminants biologiques et évolutifs de la sexualité humaine, ainsi qu'au rôle fondamental des structures sociales dans lesquelles elle s'est formée.

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2 commentaires

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Bromius

16/12/09 23:41
Merci pour votre compte rendu. Cette histoire de taille/morphologie corrélée à la nature de la compétition sexuelle est intéressante.

J'ai le souvenir que Françoise Héritier a fait soutenir il y a 2 ou 3 ans une thèse prétendant démontrer que la moindre taille des femmes était due à des choix culturels visant à asseoir la domination masculine (les femmes auraient été sciemment moins bien nourries, et cela aurait fini par s'inscrire dans leur génome). Je crois que cette thèse avait été couronnée par le prix de thèse du journal Le Monde. Si vous connaissez son existence, merci de m'en indiquer les références.

Cela pour dire que j'ai les plus sérieuses réserves face aux théories de F. Héritier sur la différence des sexes (en particulier cette idée très contestable selon laquelle la domination masculine serait la conséquence du ressentiment de l'homme jaloux de voir la femme monopoliser la reproduction humaine). Or ce que dit Pascal Picq est susceptible de remettre en question une partie des idées défendues par F. Héritier.
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Bromius

18/12/09 10:21
J'ai retrouvé le nom de l'auteur de la thèse évoquée ci-dessus : il s'agit de Priscille Touraille dont voici la page académique : http://www.ecoanthropologie.cnrs.fr/spip.php?article379
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