Monde

Etre juif après Gaza

Couverture ouvrage

Esther Benbassa
CNRS , 73 pages

Un livre salutaire, plus nécessaire que jamais
[vendredi 06 novembre 2009]


Avec une extrême concision, l'auteure parvient, en une soixantaine de pages, à faire porter "une autre voix" sur les liens entre Israël et les Juifs de France.

Dans Le siècle juif, Slezkine expliquait que le XXe siècle se caractérisait par une nouvelle forme d'humanisme défini par l'importance accordée à la culture, à la mobilité et, en somme, au cosmopolitisme. Il rapprochait cet humanisme du judaïsme et l'éditeur résumait de façon provocante le propos de l'ouvrage avec un bandeau "Pourquoi nous sommes tous devenus juifs".
Après le torrent de feu qui s'est abattu sur Gaza en décembre 2008 et janvier 2009, il serait délicat d'écrire que nous sommes tous devenus juifs. Affirmer que nous sommes tous gazaouis serait tout aussi inepte, mais pour d'autres raisons (qui renvoient aux critiques que l'on pouvait formuler au lendemain du 11 septembre 2001 lorsque Le Monde titrait "Nous sommes tous Américains"). Ce qui intéresse Esther Benbassa, historienne du judaïsme et intellectuelle engagée, c'est de prendre le prétexte de cette opération "plomb durci" pour questionner le rapport des Juifs français à Israël. En France,  le président du CRIF, Conseil (soi-disant) représentatif des institutions juives de France, avait affirmé que 95% des Juifs de France soutenaient l'opération menée par l'armée israélienne. Esther Benbassa commence   par expliquer ces propos fantaisistes, dans le cadre d'un chapitre introductif qui permet de replacer dans son histoire la "judaïcité" française, terme qu'elle emploi pour éviter "judaïsme", trop religieux. Elle explique comment les Juifs séfarades, souvent arrivés en France comme réfugiés à la fin de la guerre d'Algérie, nourrissent parfois un ressentiment vis-à-vis des Arabes jugés responsables de leur éviction. Les Juifs ashkénazes, de leur côté, ont imposé l'extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ("l’Holocauste" selon le vocabulaire contestable de l’auteure) comme le pivot central de l'identité juive, tant et si bien que "chaque Israélien tué [et il y en a eu 13 pendant la guerre de Gaza] vient inéluctablement s'ajouter aux six millions de victimes du génocide, face à quoi le nombre de morts de l'autre camp, si important soit-il, paraît toujours dérisoire"  .  C'est en somme la concurrence des victimes : l'opposition entre les "victimes éternelles", les Juifs, et les "victimes au quotidien, les Palestiniens"  .
Après avoir souligné les caractéristiques de l'histoire récente des Juifs en France, Esther Benbassa propose dans un second chapitre un petit détour aux États-Unis pour montrer le caractère contingent du soutien inconditionnel à Israël, lorsqu'il est indépendant de la politique menée. L'auteure se réfère notamment aux études du nouveau groupe de pression pour une paix au Moyen-Orient, Jstreet, qui concurrence peu à peu l'AIPAC  . Même si ce chapitre ne fait qu'une dizaine de pages, les références placées dans les notes de bas de page réserveront des surprises à plus d'un, que ce soit sur l'origine de l'expression "Les Juifs à la mer" pendant la guerre des Six jours, ou sur la composition démographique, par nationalités, des migrants qui arrivent aujourd'hui en Israël.
On sent bien  que chaque phrase a été relue avec précaution, surtout dans le chapitre suivant, qui traite de la situation en Israël, indépendamment du conflit avec les Palestiniens, et qui aborde le rôle que joue ce pays dans l'imaginaire des Juifs français. Il y est question des discriminations dont sont victimes les Bédouins et les homosexuels, et plus généralement de la violence qui règne dans le pays. Le quatrième chapitre aborde la guerre de Gaza et l'auteure parvient à relater les faits dans une certaine objectivité : d'abord les roquettes Qassam envoyées sur Israël puis, en guise de réponse, la guerre que l'on connaît (1166 morts palestiniens selon les sources militaires israéliennes), avec ses atrocités comme les bombes au phosphore (évoquées p. 64). Si l'historienne prend clairement parti contre cette guerre, on peut bien entendu regretter qu'elle ne précise pas ce qui aurait constitué à ses yeux une réponse éthiquement plus juste et "proportionnée". De même, il y a des questions primordiales dans le conflit, comme le droit au retour des réfugiés palestiniens exilés en 1948 (et de leur descendance), ou la délicate question de l'eau, qui ne sont pas abordées. On ne saura pas non plus si Esther Benbassa penche pour un règlement du conflit avec la coexistence de deux Etats dans les frontières d'avant 1967  (elle cite "deux peuples" p. 34), ou, au contraire, si son choix la porte à envisager un unique État, démocratique et pluraliste. Ceci se comprend aisément, puisque c'est avant tout l'historienne du judaïsme qui écrit, se concentrant sur la place d'Israël dans l'identité juive en France.
Le cinquième et dernier chapitre dénonce ainsi "'l'autisme' des Juifs de France"   et force est de reconnaître que les arguments avancés au cours du livre semblent donner raison à l'auteure : "[l']offensive contre Gaza [a été le] prolongement d'une guerre coloniale, non d'une guerre de défense"  . Souhaitons seulement que ce livre, modeste dans sa taille (et son prix), mais essentiel dans son propos, puisse trouver le plus large écho, dans la communauté juive bien sûr, mais aussi, plus largement, dans toute la société française.

 

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10 commentaires

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Andr

13/10/17 16:29
C'est tout de même curieux ce "droit au retour" des populations arabes qui n'ont pas été "expulsé" en 1948 mais ont perdu une guerre déclenchée par leurs dirigeants et de tous les pays arabes alentours et que ces mêmes populations soutenaient en grande partie. Pourquoi les lois de la guerre (un vainqueur et un vaincu) ne devraient-elles pas s'appliquer lorsqu'il s'agit d'Israël, et uniquement d'Israël ?

Après 1945 c'est 15 millions de personnes qui ont été déplacées en Europe suivant les nouveaux tracés de frontières. Qui parle 70 ans plus tard de retour pour ces populations ?
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MM

28/06/10 14:25
@ JK

OK sur l'ethnocentrisme. J'assume ma subjectivité culturelle.

Mais sur la réalité politique du conflit, qui ne sait pas que la religion divise les groupes sociaux d'appartenance, et les modèles culturels en place.

C'est cette division qui fait la guerre, et la reproduit en permanence. Quand elle est transcendée par la religion, cette guerre devient religieuse.

Et à ce stade, la laïcité peut servir d'espace pour canalyser les rancunes, les rancoeurs et la loi laïque de principes pour trouver un arrangement à l'amiable.

C'est mieux que de laisser repartir les conflits, non ?

Bonne journée !
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JK

21/11/09 10:47
@ MM

Il ne s'agit pas d'un conflit religieux, ni "colonial" d'ailleurs, mais d'un banal conflit territorial ou nationaliste. Deux peuples se disputent et revendiquent un même territoire. La laïcité n'y changerait rien.
Du reste, vous êtes passablement ethnocentrique en pensant que la laïcité à la française s'exporterait et se grefferait aussi facilement partout ! Elle est le fruit d'une histoire complexe, et bien d'autres pays ne la connaissent pas et fonctionnent sur des modèles socio-culturels différents, et sans doute respectables...

JK
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MM

18/11/09 15:00
@ France

Je me demande comment l'objectivité peut permettre de résoudre le conflit. La laïcité française est une loi nationale qui mérite un statut international.

Elle n'a jamais été aussi importante pour garantir la paix des religions.

Cette souveraineté internationale de la laïcité doit s'inscrire comme un instrument de puissance des organisations internationales (ONU, UE, UPM ?) et ce, pour rendre plus sage l'influence des organisations militaires (OTAN, AED, etc...).

Dans les faits, pour résoudre le conflit à Gaza, il faut laïciser la question.

Et permettre au CRIF, comme aux associations palestiniennes, de gagner une légitimité de paix sur ce terrain de guerre.

Mais pour cela, il faut être objectif : garantir la paix et non protéger la guerre à tout prix.

Où comment rendre à César, ce qui appartient à César.
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JK

15/11/09 18:06
Vous me faites penser à ces gens qui veulent gagner à la loterie mais qui répugnent à en acheter un billet... Montez une liste au Crif, présentez des gens qui vous paraissent dignes de foi, présentez vous vous-même, et peut-être que le Crif vous paraîtra cette fois plus représentatif ! Mais la posture consistant à réfuter à distance un judaïsme laïque organisé, même si imparfait, me paraît gênante.

Pour ma part, je ne souscris pas du tout aux remarques de Jean Daniel ; dont d'ailleurs le rapport à son propre judaïsme peut laisser rêveur (la "prison" juive, etc.). Sans doute n'a-t-il pas beaucoup, ou pas du tout, lu Taguieff, Wieviorka, et les autres auteurs ayant travaillé sur l'antisémitisme des années 2000, pour proférer que c'est le Crif qui fabrique de l'antisémitisme en France ! On retrouve là l'idée que si les juifs étaient absolument parfaits, jamais communautaires, jamais pro-israéliens, ou si le Crif n'existait pas, il n'y aurait pas d'antisémitisme. Quelle naïveté !

Merci en tout cas pour votre réponse, même si je pense absolument son contraire.

JK

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