Toute sa vie Gérard Horst, le nom d’état civil d’André Gorz, aura été un homme d’une extrême discrétion. Il n’aura véritablement « rencontré » le grand public qu’avec la publication en 2006 de Lettre à D  ., une poignante lettre d’amour adressée à celle qui fût sa compagne près de soixante ans durant, Dorine. Leur suicide commun fin septembre 2007 mit un terme tragique et hautement philosophique à un parcours hors norme.

Deux ans après sa mort, ses réflexions nous seraient bien utiles alors que le capitalisme est confronté à l’une des crises les plus violentes de son histoire. C’est d’ailleurs son analyse concomitante de la crise écologique et de sa critique du capitalisme qui donnent toute sa force à sa pensée et la rend plus actuelle que jamais.

Dès 1984, dans une interview à la revue des jeunes du SPD (Parti Social Démocrate allemand), il écrivait, avec un rare sens de l’anticipation : « En ce qui concerne la crise économique mondiale, nous sommes au début d’un processus long qui durera encore des décennies. Le pire est encore devant nous, c’est-à-dire l’effondrement financier de grandes banques, et vraisemblablement aussi d’États. Ces effondrements, ou les moyens mis en œuvre pour les éviter, ne feront qu’approfondir la crise de la société et des valeurs encore dominantes. Les grains qui ont été semés par le mouvement alternatif et par les théories brisant la rationalité dominante pourraient alors se développer rapidement ou rendre possible une délimitation claire des fronts : d’un côté, les partisans d’une société du temps libéré et de l’autoactivité croissante, indépendante des valeurs d’argent ; de l’autre, les partisans de la gestion de la crise avec économie duale et autosurveillance ».

Et il ajoutait un peu plus loin : « Pour éviter tout malentendu : je ne souhaite pas l’aggravation de la crise et l’effondrement financier pour améliorer les chances d’une mutation de la société, au contraire : c’est parce que les choses ne peuvent pas continuer comme ça et que nous allons vers de rudes épreuves qu’il nous faut réfléchir sérieusement à des alternatives radicales à ce qui existe. »

Ces quelques mots ne manquent pas d’attirer l’attention. Ils démontrent une fois de plus les grandes capacités visionnaires d’André Gorz. Pourtant, jusqu’à ses derniers écrits, Gorz n’adoptera jamais la posture du donneur de leçon. S’agissant de la crise écologique, qu’il avait anticipé dès les années soixante-dix, il aurait pu par exemple s’octroyer une certaine satisfaction en déclarant : « je vous avais prévenu ». Le simple fait de pouvoir faire valoir ce qu’on a publié quarante ans auparavant est, somme toute, suffisamment rare et mériterait d’être souligné. Mais Gorz ne s’attarde jamais à ce genre de reconnaissance. Ce qui l’intéresse, c’est de prendre en compte les évolutions du système économique et d’esquisser des nouvelles pistes#nf#

 

Au sommaire :

- Christophe Fourel (dir.), André Gorz. Un penseur pour le XXIe siècle (La Découverte), par Sylvaine Villeneuve.

- Arno Münster, André Gorz ou le socialisme difficile (Lignes), par Christophe Fourel.

- André Gorz, Vers la société libérée (Textuel/INA), par Christophe Fourel.

- André Gorz, Lettre à D. (Galilée), par Christophe Fourel.

- André Gorz, Ecologica (Galilée), par Christophe Fourel.

- André Gorz, Le Traître suivi du Vieillissement (Gallimard), par Christophe Fourel.