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Jean-François Kahn : "Entre deux mensonges, la vérité n’est pas au milieu, mais dans l’invention d’un modèle neuf !"
[lundi 14 septembre 2009]

Jean-François Kahn lance un club de réflexion, le CREA (Centre de réflexion et de recherche pour l’élaboration d’alternatives). À cette occasion, il s’exprime sur la nécessité d’une alternative politique tournée vers l’avenir, sur la crise actuelle et sur sa signification historique.


nonfiction.fr : Comment pourriez-vous définir le Centre de réflexion et de recherche pour l’élaboration d’alternatives ?

Jean-François Kahn : Dans sa forme, le CREA s’inspire de ce qu’a été, dans les années soixante, le club Jean Moulin. Ce club est né en 1958 avec l’ambition de proposer des alternatives politiques face à un gaullisme dominant. Il réunissait des responsables politiques, des hommes de presse et des acteurs économiques dont la réflexion conjointe a effectivement débouché sur des alternatives. Toutefois, sur le plan idéologique, le CREA sera quelque chose de tout à fait différent.


nonfiction.fr : Le contexte actuel vous semble donc similaire à celui des années soixante ?

Jean-François Kahn : Le moment que nous vivons est encore plus propice à l’élaboration d’alternatives ! Même si ce point n’est pas pour moi fondamental, je dirais que les deux moments historiques sont comparables parce qu’ils se caractérisent par un pouvoir dominant, par un parti dominant qui, d’une certaine manière, asphyxie le débat, sans qu’il y ait, en face, d’alternative vraiment crédible. Cela dit, je ne pousserai pas plus loin la comparaison. Moi, par exemple, à l’époque – et ma position serait toujours la même aujourd’hui – je n’étais pas dans une position consistant à dire : « Le gaullisme, c’est l’ennemi, et toute opposition au gaullisme est bonne. » Dans beaucoup de domaines, j’étais plus proche du gaullisme que ceux qui se définissaient comme des opposants au gaullisme. Pour moi, il y a une grande différence entre les deux périodes parce que le sarkozysme n’est pas réductible au gaullisme.

Ce qui est fondamental, dans le contexte actuel, c’est l’idée que deux modèles de société se sont effondrés. L’un, qui avait mis l’État au centre de tout, s’est effondré il y a une vingtaine d’années ; l’autre, qui avait mis l’argent et le profit immédiat au centre de tout, est en train de s’effondrer aujourd’hui. L’un et l’autre ont montré leurs limites, y compris morales. Et l’on sent bien qu’il y a une aspiration très forte, non pas unanime mais sans doute majoritaire, à inventer une alternative. Le seul objectif du CREA, c’est de travailler à la construction de cette alternative, mais il s’agit d’un objectif extrêmement large !

nonfiction.fr : Quelles formes pourrait prendre cette alternative ?

Jean-François Kahn : Elle ne mettra au centre ni l’État ni l’argent, mais l’Homme. Au-delà de ce principe de départ qui reste global et vague, il faut décliner l’ensemble des problèmes auxquels nous sommes confrontés : les déficits publics, les retraites, l’emploi, la croissance, l’immigration, la sécurité… Il faut réfléchir aussi à ce que l’on met derrière la notion de développement durable, au-delà des formules. Quel que soit le thème abordé, toute la question est de savoir si l’on peut inventer autre chose, au-delà des approches et des discours traditionnels qui ont fait faillite. Il s’agit d’un chantier ouvert à tous ceux qui le souhaitent, quelle que soit leur sensibilité, à condition qu’ils se situent dans le champ démocratique et républicain, et à condition qu’ils aspirent à un autre modèle de société…

nonfiction.fr : Concrètement, quel va être le fonctionnement du CREA ? Sera-t-il similaire à celui d’un think tank qui publie des rapports, organise des rencontres ?

Jean-François Kahn : Il y aura effectivement des rencontres sur des sujets pointus, en petit comité, mais aussi des colloques et des grands débats, un peu partout en France. Nous rendrons compte de nos travaux en publiant des rapports, des livres ou des plaquettes. Nous aurons aussi des accords avec un certain nombre de médias qui relaieront nos activités sur Internet ou sur support papier. Par ailleurs, nous sommes en train de nouer des liens avec presque tous les think tanks et clubs de réflexion, qu’ils soient socio-démocrates, socialistes ou gaullistes. De cette façon, leurs représentants pourront participer à nos propres travaux et débats.

nonfiction.fr : Pensez-vous que le contexte de crise globale que nous connaissons actuellement précipite la nécessité d’une telle réflexion ?

Jean-François Kahn : Je pense que cette réflexion relève d’une nécessité absolue, et ceci pour deux raisons. Premièrement, les Français aspirent à autre chose ; il faut donc reconnaître cette aspiration et y répondre. Deuxièmement, il est manifeste que les deux grands modèles idéologiques existants sont rejetés, et que leur faillite laisse un grand vide ! Or, le fait de ne plus vouloir placer ni l’État ni l’argent au centre laisse le champ libre à tous ceux qui veulent placer au centre la race ou le Dieu des intégristes… Si l’on ne veut pas assister à un déferlement d’alternatives réactionnaires, comme après la crise de 1929, il faut absolument proposer une alternative d’avant-garde qui se projette dans l’avenir. En l’absence d’alternative de ce type, nous serions confrontés à la barbarie.

nonfiction.fr : La crise actuelle marque donc pour vous le point final de ces deux modèles ?

Jean-François Kahn : Il n’y a jamais vraiment de point final ! On évoque toujours la chute de l’Empire romain ; or, sa décadence a duré quatre siècles… On ne peut pas prévoir combien de temps va prendre l’effondrement d’un système. Le communisme était déjà mort, en quelque sorte, dès 1956, après l’intervention russe en Hongrie, et il a mis du temps à faire faillite. D’ailleurs, d’un point de vue historique, il est intéressant de noter que les systèmes communiste et capitaliste ont été mis à l’épreuve, si j’ose dire, sur des tables rases : l’un, en Russie, après l’effondrement de l’autocratisme et en l’absence d’opposition ; l’autre plus récemment, dans les pays de l’Est, après la chute du communisme. On a quasiment eu affaire à une situation de laboratoire et, dans les deux cas, on a bien vu ce que cela a donné…

nonfiction.fr : Pensez-vous que les think tanks puissent être le lieu où se construira une alternative à ces deux systèmes ?

Jean-François Kahn :
J’ignore si une alternative émergera effectivement de ces clubs de réflexion, mais ce que je constate, c’est qu’il n’existe aucun autre espace d’où elle pourrait émerger… Or, les think tanks travaillent chacun de leur côté. Certains disent que l’alternative viendra de la gauche de la gauche, d’autres qu’il faut repenser la sociale-démocratie… Il faut qu’il existe un espace dans lequel chacune de ces réflexions, qui toutes sont utiles mais réductrices, puisse contribuer à une réflexion plus large. Par exemple, la crise a révélé à quel point il était dramatique de ne pas prendre en compte la dimension morale dans la réflexion économique. Sur ce plan, le courant social-chrétien a beaucoup à nous dire… De même, les souverainistes n’ont pas dit que des choses fausses sur l’évolution de l’Europe, ou encore sur le fait qu’il faille inventer une forme moderne de protectionnisme, au-delà du protectionnisme classique. Ces différents courants, il faut les écouter !

Mais j’insiste bien sur le fait que, pour travailler avec le CREA, ces courants devront non seulement appeler de leurs voeux une alternative, mais aussi se situer dans le champ républicain et démocratique. Cela implique d’accepter le dialogue, la confrontation et le pluralisme. Je pense par exemple que, de son propre aveu, le Nouveau Parti Anticapitaliste n’est pas dans ce champ. Je pense aussi qu’un certain nombre de sarkozystes ne se situent pas dans ce champ parce que leur conception du pouvoir personnel ne correspond pas aux principes républicains. Les lepénistes et villiéristes ne se trouvent pas non plus dans ce champ.

nonfiction.fr : Au-delà d’une approche thématique des problématiques actuelles, le CREA cherchera-t-il à dégager de nouveaux grands principes, de nouvelles grandes tendances politiques ?

Jean-François Kahn : Effectivement, nous aurons une réflexion globale, mais elle passera par un questionnement sur des problèmes particuliers. Nous dégagerons si possible des grandes tendances. Mais il se peut très bien qu’un travail approfondi sur un sujet précis débouche sur le constat d’une convergence partielle, voire d’un accord impossible, entre les courants en présence ! En même temps, je pense que la confrontation des idées autour de questions particulières peut faire sauter beaucoup de verrous, ce qui, quoi qu’il arrive, rend cette confrontation utile. Aujourd’hui, on évoque un certain nombre de clivages qui, pour moi, n’ont pas de sens ou ne correspondent plus à rien. Je pense par exemple au clivage entre  réformisme et radicalité… Compte tenu de l’ampleur de la crise et de ce qu’elle a révélé, on s’apercevra que ce clivage est complètement dépassé ! Il y a beaucoup de domaines dans lesquels des solutions réformistes s’imposent, mais il y a aussi beaucoup de domaines où le réformisme est dépassé, et pour lesquels les réformistes eux-mêmes reconnaissent la nécessité de mesures radicales…

nonfiction.fr : Vous écrivez d’ailleurs, dans votre dernier livre , que le terme de réforme est actuellement vidé de son sens…

Jean-François Kahn : Effectivement, le mot de réforme n’est plus employable aujourd’hui, parce que le gouvernement actuel appelle « réformes » des régressions !

nonfiction.fr : Vous insistez sur la nécessité d’un changement radical en employant l’expression de « centrisme révolutionnaire », qui revient régulièrement et depuis longtemps dans vos écrits. Comment résonne-t-elle dans le contexte actuel ?

Jean-François Kahn : L’ampleur de la mutation qu’implique la crise fait que le terme de « centrisme » ne passe plus dans l’opinion publique, parce qu’il est ressenti comme désignant un juste milieu. Or, actuellement, l’opinion publique n’aspire pas à un juste milieu. Entre deux mensonges, la vérité n’est pas au milieu, mais dans l’invention d’un modèle neuf ! Quant au mot de « révolution », je l’emploie au sens copernicien du terme… Copernic n’a pas nié l’existence des planètes, de la Terre, du Soleil ; il a simplement démontré que la Terre n’était plus le centre de l’Univers, mais qu’elle faisait partie d’un système héliocentrique. De même, sur le plan politique, il s’agit de recomposer un système de gouvernance à partir des mêmes éléments, mais autour d’un nouveau centre. En passant d’un système centré autour d’un roi héréditaire à un système centré autour d’un Parlement élu, on a opéré une révolution démocratique. En recomposant le système économique non plus autour de la rente mais autour de la plus-value comme facteur de dynamisme économique, on a fait la Révolution industrielle. Ces recompositions sont de vraies révolutions, tout comme celle que nous devons faire aujourd’hui !

Tout le problème réside ensuite dans le passage du général au particulier. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai pris mes distances avec le journalisme, il y a deux ans. Dans le contexte actuel, les journalistes doivent complètement changer leur façon de concevoir les journaux et leur façon d’écrire. Ils ne peuvent pas continuer à employer les mêmes phrases et les mêmes mots, étant donné que les moins de 35 ans n’y comprennent plus rien ! Je pense qu’il faut inventer une autre langue. C’est ce qu’a fait la Pléiade au XVIIe siècle, parce que personne ne comprenait plus rien à la langue française d’alors… Sur le fond, les journalistes ne sont pas contre cette évolution, mais sur le terrain, ils ne veulent pas remettre en cause leur manière d’écrire car cela leur semble inconfortable, trop compliqué. De la même façon, le PS ne veut pas changer, le MoDem ne veut pas changer… Dès que l’on veut réfléchir à un changement dans domaine particulier, on se heurte non pas à un refus, mais à une peur du changement !

nonfiction.fr : Selon vous, ces blocages, cette peur du changement, peuvent-ils s’expliquer par une certaine rupture générationnelle ?

Jean-François Kahn : Cette rupture générationnelle existe par exemple sur le plan du langage, mais le problème est plus complexe que cela. Certains hommes politiques, que l’on présente comme appartenant à la « jeune génération », ont des idées et un langage archaïques. Ils reproduisent un ancien modèle sans le questionner !

nonfiction.fr : Y a-t-il des personnalités, des partis, des expériences politiques menées à l’étranger, dont vous pensez que la France pourrait s’inspirer – même si chaque pays a ses particularités ?

Jean-François Kahn : Si j’y réfléchis, je suis sûr que je pourrais en trouver ! Mais je m’interdis d’y réfléchir, parce que cette recherche convulsive de modèles a fait beaucoup de mal à la réflexion politique française, à gauche comme à droite. On parle sans cesse du modèle scandinave, du modèle américain… Pour avancer, pour créer notre propre modèle, nous ne devons plus chercher ailleurs ! Le modèle français qui reste à construire doit tenir compte de nos propres spécificités.

nonfiction.fr : Pour prendre en compte ces spécificités, la France peut-elle, selon vous, s’inspirer de son propre passé politique ?

Jean-François Kahn : Je ne suis pas contre ! D’abord parce que, lorsqu’on s’inspire du passé, on connaît à la fois les succès et les échecs qu’a engendrés l’application d’une idée. On a une vision globale ; on ne reste pas simplement fasciné par une impression de succès. Lorsque vous vous inspirez par exemple de la Révolution française, vous savez aussi quelles ont été les dérives de la Terreur et du bonapartisme ! De plus, notre propre histoire met en relief nos spécificités, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, ce qui représente une leçon toujours bonne à prendre…

La crise actuelle est une crise de civilisation qui concerne l’ensemble des pays industrialisés. Mais chacun de ces pays y apporte une réponse perverse qui lui est spécifique ! L’Italie y répond par une sorte de néo-mussolinisme, la France par un néo-bonapartisme ; l’Argentine est revenue au péronisme et le Venezuela au bolivarisme… Si on considère l’histoire des civilisations, on constate qu’elle met en jeu des processus de convergence entre des initiatives collectives et des initiatives individuelles. La confluence de ces deux types d’initiative a toujours permis l’invention de nouveaux modèles. Sinon, nous n’aurions pas tourné la page du tribalisme, du féodalisme, de l’esclavagisme ! Seuls des changements de modèle, des révolutions, nous ont permis de dépasser ces épisodes. La situation actuelle exige ce type de changement. Mais il s’agit de ne pas mettre 400 ans pour trouver un nouveau modèle, comme cela a été le cas après la chute de l’Empire romain ! Parce que l’Empire romain, pour ne pas être parvenu à penser son dépassement, a été suivi de trois siècles de barbarie…

nonfiction.fr : J’aimerais terminer par une question sur votre parcours personnel. En lisant certains passages de votre dernier livre, j’ai eu l’impression qu’étant jeune, vous aviez choisi une carrière journalistique plutôt qu’une carrière politique, alors que ces deux possibilités s’offraient à vous. Votre engagement lors des élections européennes correspond-il à un retour vers cette autre carrière que vous auriez pu mener ?

Jean-François Kahn : Je ne me suis pas posé la question de cette façon-là… Je n’ai jamais ressenti de clivage entre journalisme et politique. Depuis des dizaines d’années, je fais de la politique et je suis écrivain, tout en faisant du journalisme ! Pour moi, les élections ont représenté une nouvelle expérience, mais en termes de parcours, cela ne change rien.

Ma prise de distance vis-à-vis du journalisme n’a pas été guidée par une volonté de passer à autre chose, mais par ma conviction que le journalisme doit se remettre en cause. Si j’avais pu convaincre la rédaction de Marianne de la nécessité d’une remise en cause radicale, conduire cette expérience m’aurait passionné. De toute évidence, ni les journalistes de Marianne, ni personne d’autre dans le métier, n’est prêt à travailler dans ce sens pour le moment ! Dans ces conditions, cela ne m’intéressait plus… Je pense que si elle ne se remet pas en cause, la presse écrite disparaîtra. Mais je ne suis pas pessimiste : ceux qui se remettront en question, ceux qui feront cette révolution, verront s’ouvrir devant eux un boulevard de possibilités ! .

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