Portraits croisés de trois maîtres spirituels dont le message humaniste tranche avec une certaine conception matérialiste de l’homme et du monde.
 

Frédéric Lenoir, sociologue et historien des religions, directeur du Monde des religions, consacre son dernier ouvrage Socrate Jésus Bouddha à trois "maîtres de vie" selon son expression. Cette perspective philosophique, revendiquée dès l’avant-propos et déjà évoquée en filigrane dans son précédent livre Le Christ philosophe  lorsqu’il écrivait que Jésus est "un grand sage dans la lignée du Bouddha et de Socrate", permet au lecteur de saisir d’emblée la portée de ce livre : il ne s’agira pas tant pour l’auteur de décliner des particularités ou des ressemblances religieuses propres aux trois personnages que de montrer en quoi "leurs vies et leurs enseignements se recoupent sur des points essentiels"  . À une époque où les sociétés occidentales traversent une crise économique et financière sans précédent, Frédéric Lenoir insiste sur la modernité salutaire de ces penseurs qui nous invitent à abandonner ce qu’il appelle  "la logique de l’"avoir" " pour nous recentrer sur l’essentiel, c’est-à-dire "la logique de l’"être" ".

Dans un style limpide et concis, toujours accessible, l’auteur propose dans une première partie une biographie croisée des trois maîtres, "en historien plus qu’en disciple". Il rappelle ainsi très justement qu’il n’existe aucune preuve absolue de l’existence historique de ces trois personnages, ceux-ci n’ayant laissé aucune trace écrite de leur enseignement. Une telle particularité invite dès lors le lecteur à porter son attention sur le parcours de vie de ces trois hommes. Si ceux-ci ont vécu à des époques et dans des sociétés différentes, leurs existences révèlent des points de convergence. Qu’il s’agisse de Socrate, fils d’une sage femme et d’un sculpteur, de Siddhârta, fils d’aristocrate indien ou de Jésus, fils d’artisan juif palestinien, tous trois, à un moment donné, entrent en rupture avec la société pour répondre pleinement à leur vocation : Bouddha quitte le royaume de son père, son fils et sa femme pour vivre une vie d’ermite ; Jésus quitte sa famille pour prêcher la parole de Dieu en Galilée tandis que Socrate, répondant à l’appel de l’oracle de Delphes, parcourt les rues d’Athènes pour faire sienne la devise du temple d’Apollon : "Connais-toi toi-même ! " À ce titre, l’auteur montre comment l’enseignement du maître de Platon, contrairement à la conception réaliste qu’en donne l’Occident depuis des centaines d’années   ne se départit jamais d’une dimension religieuse, le fameux daïmon étant à considérer comme une "émanation de la divinité ". Quoi qu’il en soit, tous trois développent, à travers leur art d’enseigner et leur vie en mouvement, un art de mourir qui invite les hommes à revoir leur conception de l’existence. En effet, pour nos trois sages, par-delà la mort se profile une promesse de vie éternelle.


   
Or c’est précisément cette notion d’immortalité qui ouvre la seconde partie du livre. L’auteur entend y établir "cinq grands chapitres thématiques qui résument les points clefs de l’enseignement" des trois sages : la croyance en l’immortalité de l’âme  , la recherche de la vérité, de la liberté, de la justice et de l’amour. Cette deuxième partie, très pédagogique, a le mérite de dessiner un chemin spirituel commun aux trois hommes : la découverte de soi-même conduit à la découverte de la liberté et enfin à celle de l’amour. Comme l’écrit Lenoir, "le Bouddha, Socrate et Jésus insistent sur un point essentiel : la véritable liberté est la liberté intérieure, celle que l’on acquiert progressivement en faisant un travail sur soi, en progressant dans la connaissance, en écoutant la voix de l’Esprit." Ce cheminement spirituel vers la liberté apparaît en définitive comme la seule véritable promesse de bonheur, bonheur qui ne saurait être toutefois complet qu’en s’inscrivant dans une dimension fortement égalitaire et sociale. Point de convergence essentiel entre les messages du Bouddha, de Jésus et de Socrate -que l’auteur souligne- même s’il mentionne la persistance de  "préjugés sociaux " concernant la femme notamment.
   
Se dessine dès lors ce que l’auteur appelle "un humanisme spirituel" susceptible de permettre aux hommes de vivre en harmonie avec eux-mêmes et avec les autres. Un tel humanisme, en définitive, ne prend pleinement sens que dans une ultime perspective : celle de l’amour, objet du dernier sous-chapitre du livre. Si les rapprochements intellectuels ou spirituels paraissaient limpides et cohérents tout au long de l’ouvrage, c’est probablement dans ce dernier sous-chapitre que les lignes de comparaison s’imposent avec le moins d’évidence. Précisons que l’auteur lui-même, s’il se plaît à souligner la force de l’amour et de la compassion dans les messages de Jésus et du Bouddha, relativise son importance dans la philosophie de Socrate, car "pour lui, l’amour n’est pas une vertu. " De plus, comme le précise également le sociologue, il n’est pas sûr que l’agapè christique, tout entier tourné vers le prochain, s’inscrive dans la même perspective que la compassion bouddhique, consacrée à toute forme de vie, quelle qu’elle soit.
   
Toutefois, par-delà ces quelques aspérités, le livre de Lenoir a le mérite de nous rappeler, de manière très claire et sans jamais verser dans la simplification abusive, à travers les trois personnages choisis, les grandes lignes de la pensée grecque, de la pensée judéo-chrétienne et de la pensée indienne. De plus, comme l’écrit l’auteur, le message du Bouddha, de Socrate et de Jésus est, "de manière ultime, un message éthique" délivré par des "maîtres de vie [qui] nous éduquent et nous aident à vivre." En ces temps de crise où la société semble prôner comme seules valeurs le cours du CAC 40 ou la perfection d’un corps sculptural, le livre de Frédéric Lenoir nous rappelle opportunément qu’il est d’autres chemins que l’homme peut emprunter pour parvenir à ce que le chroniqueur et essayiste Jean-Claude Guillebaud appelait il y a quelques années   "la refondation du monde "#nf#