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Histoire

Des cendres en héritage. L'histoire de la CIA

Couverture ouvrage

Tim Weiner
Bernard de Fallois , 543 pages

La CIA : la décadence sans la grandeur
[lundi 15 juin 2009]


Le journaliste américain Tim Weiner dévoile la face obscure d’une Agence qui échoue tant à connaître le monde qu’à le changer.

Michel Audiard et George Lautner les surnommaient les Barbouzes en 1964. D’un côté, Francis Lagneau (Lino Ventura), incarnation gaullienne et musclée du « triomphe de l’esprit sur la matière » ; de l’autre, l’agent O’Brian de la CIA, en chapeau de feutre et nœud papillon, qui « paie cash, et en dollars ». Tout à la fois arrogant et incompétent, il ne pouvait que s’incliner devant le « charme » français en dépit de ses facilités de crédit. Au regard de l’analyse fouillée de Tim Weiner, ancien journaliste au New York Times et spécialiste de la communauté du renseignement américain, cette parodie de film d’espionnage ne s’éloigne guère de la vérité historique  .

Création et hauts faits

Le National Security Act du 26 juillet 1947 –signé par le président Truman– avait créé la Central Intelligence Agency afin d’éviter qu’un nouveau Pearl Harbour ne se reproduise, de remplacer le défunt Office of Strategic Services (OSS) démantelé au sortir de la guerre et de doter les Etats-Unis d’un service de renseignements à la hauteur de la menace soviétique. Rapidement, l’agence s’engage dans des actions clandestines à l’étranger, à Berlin, en Grèce ou encore en Italie, où elle finance -grâce à des fonds détournés du plan Marshall- les démocrates chrétiens dans leur lutte face au parti communiste. Les opérations secrètes se succèdent, et avec elles le prestige public et médiatique de la CIA. Ses coups d’éclat en Iran en 1953 (renversement du gouvernement Mossadegh) puis au Guatemala en 1954 (chute du gouvernement Arbenz), la diffusion du rapport secret de Khrouchtchev en 1956 (en réalité un cadeau du Mossad), ou la prévision correcte de la guerre des Six Jours en 1967 renforcent encore sa réputation d’omniscience et d’omnipotence, savamment entretenue par ses directeurs, dont le célèbre Allen Dulles ((Frère de John Foster Dulles, Secrétaire d’Etat du président Eisenhower).

Une efficacité peu évidente

Réputation mensongère pourtant, selon Tim Weiner. Sur le terrain, les opérations bâclées se succèdent, les erreurs de prévision s’enchaînent et la méconnaissance de l’ennemi confine à l’amateurisme. A telle enseigne que les islamistes iraniens s’offusquent de voir que le chef d’antenne de la CIA à Téhéran en 1979 ne parle pas le persan et fait preuve d’une méconnaissance crasse de l’histoire locale... Au siège de l’agence, à Langley, les luttes de pouvoir, la mauvaise circulation de l’information, le manque de linguistes qualifiés et la dépendance vis-à-vis de la Maison Blanche paralysent la prise de décision. En somme, l’incompétence des agents sur le champ d’opérations –trop facilement identifiables comme américains– n’a d’égale que l’arrogance de caste des analystes diplômés de Yale ou de Princeton.

En résultent des opérations clandestines mal préparées, tournant au fiasco comme en Albanie (1949) ou en Chine (1952). En Mandchourie, la CIA chercha ainsi à joindre une hypothétique « troisième force » d’opposants au pouvoir maoïste. Elle parachuta donc des hommes pour créer d’hypothétiques maquis de résistance, avec peu de succès : sur les 212 agents étrangers infiltrés, 101 furent tués et 111 faits prisonniers. Le débarquement manqué d’exilés anti-castristes à la Baie des Cochons en 1961 n’a pas alimenté la geste de l’Agence. Et même ses grands succès -le renversement de Mossadegh ou la livraison de missiles stinger aux moudjahidine afghans- durent plus leur réussite à la chance qu’à une minutieuse préparation… Sans compter que les violations des droits de l’homme et des principes démocratiques furent légion, que ce soit par le biais des tentatives d’assassinat (Fidel Castro, Lumumba, etc.), de la mise en place de prisons clandestines, de la pratique de la torture, de l’enlèvement d’innocents, ou de l’espionnage sur le sol américain.

La critique principale de Tim Weiner n’est pourtant pas d’ordre moral, mais pratique : le renseignement, objectif premier d’une CIA qui ne devait être qu’un collecteur d’informations, s’est vu sacrifié au profit d’actions clandestines dont l’insuccès s’étale tout au long des 543 pages de l’ouvrage. Le résultat ? Une méconnaissance de l’ennemi soviétique, pourtant raison d’être de la CIA depuis 1947. Faute d’agents sur le terrain et en dépit des informations fournies par les transfuges ((dont le contre-espionnage américain, conduit par James Angleton, se méfiait, les croyant manipulés par Moscou)) le bloc de l’Est est resté terra incognita tout au long de la Guerre froide. Pendant la seule année 1949, la CIA n’a prévu ni l’explosion de la première bombe atomique russe, ni l’attaque de la Corée du Nord, ni même l’entrée de « volontaires » chinois dans le conflit. De même, ni les émeutes de 1956 en Hongrie, ni l’invasion soviétique en Afghanistan, ni même l’implosion de l’URSS n’ont été anticipée par les analystes.

Depuis la fin de la Guerre froide, l’histoire de la CIA est celle d’une institution en crise, négligée par Bill Clinton, manipulée par George W. Bush, ridiculisée par les attentats du 11 Septembre, décrédibilisée par son rapport sur les armes de destruction massive irakiennes et par les révélations sur ses détentions arbitraires et dépassée par l’émergence du renseignement privé ou mercenaire (Lockheed Martin, Booz Allen Hamilton). Soixante ans après le CIA Act, elle « a encore à devenir ce que ses créateurs ont voulu qu’elle soit »  , un service de renseignement à la hauteur de la puissance américaine et de son rôle mondial, et non une collection disparate de barbouzes amateurs.

Tim Weiner n’est pas le premier à critiquer les différents échecs de la CIA. Pourtant, son réquisitoire sur une Agence qui ne laisse que « des cendres en héritage » est éloquent. Son propos –d’ordre journalistique   – s’appuie sur de multiples interviews avec des anciens responsables et chefs d’antenne ainsi que sur des sources nouvelles, déclassifiées en 2004 et 2005. L’ouvrage, qui fut très bien accueilli lors de sa parution outre-Atlantique en 2007, se veut à la fois une impitoyable critique des faiblesses de la CIA, et un appel à sa réforme –ce qu’elle n’a su faire depuis le temps d’Allen Dulles- voire à sa renaissance.

Si la lecture est plaisante et enrichissante pour qui s’intéresse au renseignement, on regrettera une prose au style pesant, des développements strictement chronologiques qui gênent parfois la compréhension des actions au long cours, ainsi qu’une analyse contextuelle qui se réduit trop souvent à quelques phrases. On aurait également aimé en savoir davantage sur les opérations actuelles et passées de la CIA à l’encontre des narcotrafiquants, l’un des principaux programmes d’action depuis les années 1980. Mais il est vrai que résumer soixante années d’une histoire mouvementée en quelques centaines de pages relève de la gageure.

« Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libérera ». C’est ainsi que la CIA se donne à voir à qui visite son siège, par cette citation   gravée sur le mur du hall d’entrée. La vérité selon Tim Weiner, loin de nous libérer, nous interroge sur l’extraordinaire résistance du mythe face aux échecs répétés de l’Agence. Finalement, son principal succès fut peut-être de nous faire croire à sa toute puissance.
 

* À lire également sur nonfiction.fr :

Frédéric Charpier, La CIA en France. 60 ans d'ingérence dans les affaires françaises (Seuil), par Philippe Rousselot.

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