Ces dernières semaines sont sortis aux États-Unis deux livres issus des réflexions (pas toujours très réfléchies) de deux polémistes de profession, sans réel équivalent en France. À ma droite, Ann Coulter, éditorialiste ; à ma gauche, Linda Ingraham, journaliste radio. Une courte présentation pour comprendre ce qu’il y a d’inacceptable dans le discours des très conservatrices Ann et Laura.

On ne sait pas vraiment comment prendre l’humour de la républicaine décomplexée Ann Coulter. Le titre de cet article et son jeu de mots douteux ne sont rien à côté des insanités que prononce la journaliste à longueur de débats. Ces plaisanteries, très orientées politiquement, ont pour but affirmé de choquer, de provoquer, de faire réagir – pas toujours dans des registres très glorieux. Ce qui est certain, c’est que Ms. Coulter a fait profession du scandale politique. Faut-il la prendre au sérieux, ou au 46ème degré ? Je vous laisse juge.

Il y a quelques mois, la commentatrice se refusait à parler de John Edwards, candidat démocrate à l’investiture, arguant qu’il faudrait obligatoirement utiliser le mot "faggot" (tapette), qu’elle répugne à prononcer. Rire dans la salle du Conservative Political Action Committee, mais tollé pour un grand nombre d’observateurs. Elle n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai : on a pu l’entendre en d’autres occasions souhaiter un attentat dans l’immeuble du New York Times, dire que les seuls terroristes capables d’attaquer l’Amérique sont musulmans, décrire les chrétiens comme des Juifs "améliorés"  ou servir les blagues les plus minables sur les errements de Bill Clinton. Son nouveau livre, If Democrats Had Any Brains, They’d Be Republicans (Si les démocrates avaient un minimum d’intelligence, ils seraient républicains), rassemble les pépites de ses interventions-règlements de compte contre les progressistes de tout ordre. Fort à parier qu’il compile de ce fait les blagues les plus consternantes de celle que Time Magazine et The Observer ont respectivement qualifiée de "Rush Limbaugh en mini-jupe" et de "Michael Moore républicaine".

Arrêtons-nous quelques instants sur ces deux comparaisons. Si la dernière semble relativement appropriée (Ann Coulter est et se conçoit comme un véritable phénomène, peut-être bien plus encore que le réalisateur de Fahrenheit 9/11), la première, elle, ne capte pas toute l’envergure de celle qui fut juriste avant de devenir un épouvantail pour les libéraux américains. Ann Coulter dit ne pas vouloir être simplement une bonne cliente pour plateaux télé - elle veut être une figure du débat politique américain. Bien évidemment, c’est une figure atypique. Bien sûr, elle a moins d’influence que les personnages plus "sérieux" comme William Kirstol, elle est loin d’avoir la crédibilité d’un Milton Friedman ou d’un Richard Posner et… si elle était vraiment incontournable, elle aurait sa propre émission. Reste que la diplômée de Cornell University est omniprésente dans les débats américains, et qu’on voit souvent en elle une référence (peu raffinée et par trop provocatrice, mais une référence tout de même) dans la bataille qui oppose démocrates et républicains.
Est-ce au final un plus-value pour la droite ? Personne ne peut véritablement répondre.

Laura Ingraham, elle aussi toute crinière blonde dehors, quitte les plateaux de radio pour nous servir un essai sur ce qu’elle appelle la dérive pornographique  d’une Amérique dans laquelle il ne peut y avoir que deux engeances : ceux qui vivent tout par la famille (" those working and taking care of their families"), et ceux de la protest culture. C’est évidemment quelque peu réducteur, et assez populiste ; le titre de Power To The People ne nous avait pas trompés sur la marchandise. Tout comme chez sa consoeur Coulter, les athées de tous poils ne sont pas les bienvenus ; mais Ingraham se concentre spécialement sur les ennemis de la famille et de Dieu, sans oublier une mention spéciale pour les clandestins.

À l’aide de statistiques nombreuses, on disserte sur le déclin de la société américaine et on se fait le chantre de l’anti-establishement. Après avoir notamment écrit les discours de Ronald Reagan et publié quelques ouvrages, ou, plus récemment, critiqué la couverture médiatique du conflit irakien de manière violente  , Laura Ingraham nous réjouit avec la sortie de ce nouvel opus. Pourquoi ne pas essayer… c’est possible, mais vous aurez été prévenus.

Pour finir, il faut sans doute dépasser la simple dénonciation de discours que d’aucuns ne qualifient que de provocateurs. Il faut dire que, non contentes de représenter les courants les plus réactionnaires, ces polémistes de deuxième catégorie (mais de notoriété première classe) proposent des rhétoriques pauvres et populistes à l’excès, manipulant très souvent les déclarations d’autres commentateurs politiques (Bill Maher, par exemple). Faisant cela, elles quittent le registre du verbiage haineux : elles sortent de leur habit de marionnettes pour revêtir celui de manipulatrices, et, disons-le, ne font pas honneur à l’intelligence américaine…


Ann Coulter, If Democrats Had Any Brains, They'd Be Republicans, Crown Forum, Octobre 2007, US$ 25, 288 pages.

Laura Ingraham, Power to the People, Regnery Publishing, Septembre 2007, US$ 28, 384 pages.


Crédit photo : Andy Sternberg / netZoo