Littérature

The Rose of Shakespeare's Sonnets: An Exercise in Literary Detection

Couverture ouvrage

Evert Sprinchorn
The Printer's Press , 384 pages

Le Masque de Fer de la littérature anglaise
[dimanche 26 avril 2009]
À l'occasion des 400 ans de la publication des Sonnets de Shakespeare, Evert Sprinchorn situe ce recueil dans le contexte de l'homosexualité de la cour de Jacques Ier

Il y a exactement quatre cents ans, en mai 1609, paraissait à Londres un volume in-quarto de 80 pages imprimé par George Eld pour l'éditeur John Thorpe et distribué par deux libraires : l'un à Christ Church Gate, l'autre au cimetière de la cathédrale Saint-Paul. Sur la page de titre comme sur le titre de rappel en tête du texte, le nom de l'auteur, chose inhabituelle – et indice d'autant plus révélateur de la célébrité dont il jouissait – s'étend en caractères plus gros que le titre: Shakes-peares Sonnets. Suit une mystérieuse dédicace de l'éditeur “aventurier” au “seul progéniteur” des poèmes : à ce dernier, désigné par les initiales “W.H.,” sont promis le bonheur et une immortalité analogue à celle garantie par le “poète éternel” dans ses sonnets. Ces derniers, numérotés en chiffres arabes, sont au nombre de 154. Les 126 premiers évoquent l'amour passionné qu'a inspiré un jeune homme, trois ans durant, au poète plus que quadragénaire. Après l'avoir adjuré de se marier afin de procréer pour perpétuer sa beauté (sonnets 1 à 17), le poète s'adresse à l'aimé en termes passionnés. Cette passion est traversée par la jalousie, non pas tant pour la femme qui a séduit le jeune homme après avoir été la maîtresse du poète (sonnets 41-42) qu'à l'encontre d'un poète rival qui lui a “pris” ce dernier (sonnets 78 et suivants). À l'expression de l'amour se mêlent des reproches amers, car l'être aimé, dont nous apprenons qu'il est d'une condition sociale très supérieure, n'est dépourvu ni de vanité ni de fourberie. Dans un sonnet inachevé, dont le distique final est laissé en blanc – figuré par un double jeu de parenthèses, indice manifeste d'un acte de censure – le poète prend congé du jeune homme en lui promettant que le temps aura sa revanche. Les 28 sonnets qui suivent mettent en jeu une femme brune – ou sombre de peau – avec lequel le poète a une liaison dont le caractère charnel est mis en relief par les jeux de mots les plus crus et comparé défavorablement à la passion plus noble que lui inspire le jeune homme (sonnet 144). Le volume s'achève sur un poème de 329 vers, Plainte d'une amante, où une femme se répand en lamentations sur le traitement qu'elle a reçu d'un amant volage.

On n'en finirait pas d'énumérer les mystères que renferme ce petit livre, dont treize exemplaires seulement survivent.   Shakespeare en avait-il autorisé la publication ? (La plupart des critiques actuels penchent pour l'affirmative.) Quand avait-il écrit les sonnets, dont deux (138 et 144) étaient parus, dans une version un peu différente, en 1598 ou 1599 dans le recueil collectif Le Pèlerin passionné ? Qui était “W.H.” –  le jeune homme lui-même (on l'a longtemps cru) ou bien le protecteur qui avait permis la publication ? Pourquoi les sonnets promettent-ils l'immortalité à leur inspirateur alors même que son identité est tenue secrète ? Quel rapport y a-t-il entre les sonnets et la Plainte d'une amante, à supposer que ce poème soit vraiment de Shakespeare ? Enfin et peut-être surtout, faut-il lire le cycle comme une confession autobiographique ? C'est la tendance qui prévaut depuis que Wordsworth a défini les sonnets comme “la clé qui a servi à Shakespeare pour ouvrir son cœur”.

Evert Sprinchorn, professeur honoraire d'études théâtrales à Vassar College, apporte pour ce quatrième centenaire une contribution originale et solidement argumentée à l'immense édifice critique qui s'est édifié autour des Sonnets. Il commence par les situer dans le contexte de l'homoérotisme bien connu de la cour de Jacques Ier, qui avait succédé à Élisabeth en 1603. Il ne faut pas comprendre cet homoérotisme avec une tolérance de l'homosexualité sous toutes ses formes. Tout en affichant sans retenue sa tendresse pour ses favoris (Robert Carr, comte de Somerset, et après lui George Villiers, qu'il appelle dans une lettre “mon enfant et ma femme” et fera duc de Buckingham), Jacques Ier renforçait la législation réprimant la sodomie. Un homosexuel flagrant comme Christopher Marlowe aurait risqué gros. Et en même temps le sentiment passionné d'un homme, généralement un homme plus âgé, pour un jeune homme – accompagné éventuellement de certaines manifestations sexuelles, à l'exclusion de toute pénétration –  était considéré par certains, dans la tradition du Banquet de Platon, comme la forme la plus élevée de l'amour.

Il ne fait pas de doute, pour Evert Sprinchorn, que les Sonnets sont le témoignage autobiographique d'un poète dont la nature est principalement homosexuelle. Pour lui, il est clair en outre que l'“adorable garçon” (sonnet 126) au “visage de femme” (sonnet 20) n'est pas, comme Somerset ou Buckingham, un homme d'une vingtaine d'années mais un adolescent, guère plus âgé que les jeunes acteurs du théâtre du Globe à qui étaient confiés les rôles de Juliette, d'Ophélie ou de Cléopâtre. Rejetant les candidats aristocratiques traditionnels – le comte de Southampton, premier protecteur de Shakespeare et dédicataire de Vénus et Adonis (1593) et du Viol de Lucrèce (1594), ce qui daterait de cette période la composition des sonnets, en tout cas dans une première version, ou le comte de Pembroke, fondateur du collège d'Oxford qui porte son nom –, il propose une candidature encore plus haut placée : le prince Henry, fils aîné de Jacques Ier, et que ce dernier allait proclamer prince de Galles en 1610. Comme le beau jeune homme des Sonnets, le prince était souvent comparé par les poètes à une rose et Francis Bacon (dont l'homosexualité ne fait guère de doute) lui trouvait le visage d'une jeune fille. Né en 1592, il avait quinze ans et trois mois lors de la parution des sonnets. Si l'on tient compte des trois ans mentionnés au sonnet 104, il faudrait que la passion de Shakespeare se soit déclarée lorsqu'il en avait douze. Cet obstacle n'effraie pas l'auteur, qui suppose, dans tous les cas, que la plus grande partie des poèmes date du début de l'année 1609. La femme des sonnets 40-41 serait une courtisane, celle évoquée dans le sonnet 69 serait la jeune comtesse d'Essex. Quant à W.H., ce pourrait être William Haydon, premier officier de la chambre du prince et auteur probable d'une biographie de ce dernier. Diverses allusions contemporaines sont ingénieusement détectées : le procès et la condamnation de Lord Balmerino à la fin de 1608 et au début de 1609 dans le sonnet 124 ; l'affaire du Prince Royal, mettant en cause l'armateur Phineas Pett, dans le sonnet 125. Contrairement aux exégètes traditionnels, qui voient dans le sonnet 107 une allusion à la mort d'Élisabeth, Evert Sprinchorn y lit une référence à la bataille navale de Gibraltar (1607), sanctionnée en mars 1609 par le traité entre l'Espagne et les Provinces-Unies. Assez convaincante est l'identification – qui n'est pas absolument nouvelle – du poète rival en George Chapman, dramaturge alors très prisé, mais dont la postérité a surtout retenu la superbe traduction de l'Iliade, dont l'édition en douze livres de 1609 est dédiée, précisément, au prince Henry, dans des termes auxquels certaines expressions des Sonnets peuvent paraître faire écho. De même le style peu shakespearien de la Plainte de l'amante – que les études les plus récentes n'en continuent pas moins à attribuer à l'auteur d'Hamlet – est présenté comme une parodie de Chapman.

Comme toute théorie ingénieuse, celle-ci ne manquera pas de contradicteurs. Même si Shakespeare n'est pas le premier venu, il est inhabituel pour un poète de s'adresser à l'héritier du trône, même sans révéler l'identité de celui-ci, comme son “cher ami” ou son “cher amour”. Qu'il l'idolâtre (sonnet 105), certes, mais qu'il l'accable de reproches, comme aux sonnets 93 et 94 ? Quand le poète a 45 ans et le prince 15, la chose paraît encore plus difficile à admettre, comme le fait qu'ils aient pu se partager les faveurs de la même femme. Que cette femme soit ou non la dame brune des sonnets 127 et suivants, comment expliquer l'allusion au jeune homme dans le sonnet 144, publié pour la première fois alors que le prince Henry avait 6 ou 7 ans ? Il s'agirait d'un autre jeune homme ? Dans le contexte très codé des cycles de sonnets – genre lancé par Philip Sidney avec Astrophel and Stella, publié, cinq ans après sa mort, en 1591 – la chose est peu probable. Même si Chapman était bien le poète rival, il ne s'ensuivrait pas nécessairement que le jeune homme soit le prince : Chapman, dans les années 1594, avait en effet tenté de s'attirer la protection de Southampton.

Il n'en reste pas moins que, comme le prédit le troublant sonnet 126 au distique manquant, le temps allait se venger cruellement du prince Henry, emporté à 20 ans par la typhoïde en octobre 1612. Sa disparition, consternant le parti protestant et belliciste qui mettait en lui ses espoirs, sera saluée par un concert de lamentations où la voix de Shakespeare, qui s'était retiré dans sa ville natale, ne se fera pas entendre. Que l'on soit ou non convaincu que le prince royal soit la rose des Sonnets, on s'accordera avec Evert Sprinchorn pour redire que le mystérieux recueil de 1609, dans sa peinture de la passion et son intensité émotionnelle, demeure inégalé..            

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