Société

Le quotidien de la psychiatrie : sociologie de la maladie mentale.

Couverture ouvrage

Livia Velpry
Armand Colin , 330 pages

L'expérience sociale de la maladie mentale
[samedi 28 mars 2009]


Première étude sociologique d'un Centre Médico-Psychologique en Ile-de-France qui vise à comprendre le quotidien du travail psychiatrique et l'expérience sociale des patients.

"L'expérience sociale de la maladie mentale"  est le concept central de cette étude issue d'une thèse de sociologie sous la direction d'Alain Ehrenberg.

Il vise à répondre à la question formulée par l'anthropologue américaine Sue Estroff dans un ouvrage devenu classique : "qu'est-ce qu'être un patient à long terme en psychiatrie?". Plus généralement, cette question nous conduit à envisager le caractère problématique de la notion d'autonomie. Ainsi, le concept d'expérience sociale de la maladie mentale qualifie non seulement un processus d'ajustement des patients aux effets de l'institution psychiatrique, mais également aux effets de la folie dans toute les sphères de leur existence car, dans un contexte de déshospitalisation, la psychiatrie ne définit plus totalement leur trajectoire. Ce que tient ensemble l'analyse de Livia Velpry, c'est donc la gestion professionnelle et profane de la folie. Les données qu'organise le concept ont été recueillies au sein d'un Centre Médico-Psychologique (CMP) d'Ile de France.

 

Le primat du quotidien

Comme l'étude s'inscrit dans un espace intellectuel émergeant en France  et dont le principal objet (la maladie mentale) demeure encore spontanément associé au savoir psychiatrique, Livia Velpry prend soin d'exposer minutieusement la construction de son objet et sa perspective sociologique d'inspiration pragmatiste. Puisque c'est la méthode qui fait l'objet, le résultat complète plutôt qu'il ne conteste le savoir clinique.

Aussi, Alain Ehrenberg note t-il judicieusement dans sa préface que l'ouvrage propose une simple description, un tableau concret, c'est-à-dire complet d'une épreuve qui se présente immédiatement comme personnelle, mais au sein d'une structure de relations sociales particulières. C'est en quoi l'expérience est sociale et l'enjeu, à proprement parlé, collectif. Or, si le concret ou le quotidien, c'est le complet, il n'en demeure pas moins que le complet, c'est l'histoire : depuis ces déterminants plus ou moins lointains et actifs qui façonnent l'offre de soin et l'itinéraire des patients jusqu'aux singularités qui structurent actuellement notre conjoncture sociale, l'actualité bruyante ou médiatique de la psychiatrie critique .

Il est en effet douteux que le quotidien de la psychiatrie soit totalement préservé de cette actualité et de ses déterminants : d’une part, certains élèments de ce quotidien deviennent médiatisés (à travers des affaires, par exemple), d'autre part certaines dynamiques sociales touchant toute les sociétés (la rationalisation des moyens, des savoirs, des standards internationaux) ont un impact sur le quotidien de la psychiatrie (accréditation, protocoles, remise en question de la place de la psychanalyse, etc.). la prise en compte de l’historicité des logiques pratiques, i.e. l’attention aux enjeux, est ainsi le seul rempart qui évite de verser dans le structuro-fonctionalisme le plus plat, qu’il soit classique ou rénové, au nom d'une étude empirique des activités sociales ... La vérité du quotidien ou de la psychiatrie ne saurait donc résider exclusivement dans le quotidien.

Le primat de la description

Dans le cadre de cette étude, les descriptions sociologiques ne visant pas d'explication, elles permettent surtout à "voir autrement" par totalisation et explicitation des pratiques. En d'autres termes et si tant est qu'il s'agise sur ce terrain de l'énigme véritablement la plus ambarassante, il ne s'agit pas de résoudre la question "qu'est-ce qu'être un patient à long terme en psychiatrie?", mais de la dissoudre dans le tissu des contingences qu'il convient justement de reconstituer. Mais les descriptions peuvent avoir, selon Alain Ehrenberg, une fonction politique: réduire l’opacité du social (ici la sectorisation psychiatrique) pour améliorer les politiques publiques en la matière. Le sociologue sera-t-il pour autant écouté ? Cette politique de la sociologie n’est elle pas périlleuse ? La lame de rationalisation qui s’est abattue sur l’ensemble des sociétés industrialisées exige justement ce travail de clarté et de transparence du social.

Dans la lignée de Marcel Mauss et de Georges Balandier, bien des anthropologues se sont donnés au contraire pour tâche de comprendre le ressort social de l’opacité des pratiques et, plus particulièrement, sa nécessité sociale. L’opacité de la sectorisation psychiatrique, par exemple, recèle une fécondité qui se manifeste localement dans de multiples expérimentations, parfois explicitement utopiques, qui se jouent ironiquement des pesanteurs de l’institution. Que ces expérimentations deviennent soudainement louches, que l’on substitue à la créativité quotidienne, une éthique du protocole constitue justement un des enjeux politiques à explorer et à interroger.

 

Le primat de l'action

L’étude de Livia Velpry dresse donc un tableau du quotidien de la psychiatrie et explicite les pratiques qui ont lieu dans les coulisses et, en particulier, le caractère "thérapeutique" des interventions de l'équipe qui peut demeurer au premier abord assez énigmatique à un observateur extérieur. Le procédé est élèmentaire, mais essentiel pour en esquiser in situ les contours.

La première partie plante le décor. Elle décrit l'offre de soin psychiatrique en France façonnée par une politique de "sectorisation" qui territorialise la prise en charge de la folie tout en l'installant au coeur de la cité (chap.1). Le C.M.P dont Livia Velpry observe le fonctionnement et l'esprit d'équipe (chap.2) est marqué par cette tension structurelle entre "accessibilité" du tout venant et "continuité" des soins des patients psychiatriques, qui se traduit dans la réunion d'admission par la distinction de deux types de population selon la gravité du trouble: les "cas psychologiques" et les "cas psychiatriques" (chap.3). En dégageant une typologie de régimes d’action (laisser faire, faire pour et faire faire  ), la deuxième partie s’attache à décrire le travail quotidien de l'équipe soignante, un "ordre négocié", qui s'organise entre la recherche de l'implication du patient et l'actualisation de sa capacité d'autonomisation. A cet égard, un chapitre est consacré à décrire le recours aux appartements associatifs. En employant le concept d'affiliation façonné par Olbert Ogien, la troisième et dernière partie décrit la participation des patients au travail psychiatrique, les façons d'être patients en psychiatrie, distanciée ou intégrée (chap. 8). L'enjeu méthodologique de cette partie est tout a fait clair.

A l'instar de Muriel Darmon qui avait rencontré bien des obstacles lors de son audacieuse recherche sur le devenir anorexique , Livia Velpry est allée au delà du scepticisme affiché à l'égard de la parole des patients tout en prenant en considération le statut du délire et de son ravage social sur l'entretien sociologique en tant que tel.

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5 commentaires

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versatile

10/04/09 12:53
Il est interessant de conaître différents points de vue de cette "pratique" et d'en tirer des conclusions. J'ai moi-même discuter à plusieurs reprises avec des patients en psychiatrie et MALHEUREUSEMENT pas toujours bien traités...et cet article que j'ai trouvé en est le reflet assez réaliste il faut le dire...
Amicalement à tous...
Article dans le journal "le Monde":
http://www.lemonde.fr/livres/article/2009/03/05/comment-la-psychiatrie-et-l-industrie-pharmaceutique-ont-medicalise-nos-emotions-de-christopher-lane_1163501_3260.html
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cyraud

12/04/09 10:14
La vie des patients dans un hôpital psychiatrique, je l'ai approchée lors d'un stage d'étude : j'ai vécu 2 mois avec eux.
J'ai rencontré des artistes, des mères de famille, des seniors, des gens comme vous et moi, qui , à un moment de leur vie, ont souffert et/ou ont pu avoir un comportement jugé "à la marge" !
Est-ce une raison de les enfermer ? Est-ce une raison d'annihiler leur volonté en les "bourrant" de psychotropes ? Est-ce une raison pour leur faire subir de l'humiliation ?
Un criminel en prison est mieux traité : il a, au moins, droit à un avocat pour s'exprimer, se défendre. Il peut apprendre un métier, suivre des études dans le but de la ré-insertion. Et un patient psychiatrique qui a perdu son emploi, parfois sa famille, ses amis, restera A VIE dépendant de la société, perdant son honneur. Mais, qu'a t'il fait pour cela ? Ou plutôt, que lui a-t-on fait ? Que les psychiatres se posent la question !
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dodolenfantdo

12/04/09 13:14
Le devenir des personnes internées est un vrai problème, qui tire sa source intrinsèque dans le traitement qu'ils ont reçus. Comment un patient dont on a détruit la volonté pour le rendre plus calme, docile, va pouvoir sortir un jour de l'hopital et se reconstruire? La véritable solution reste à trouver, mais n'est certainement pas dans un traitement visant à anihiler ce qui rend un individu capable d'opérer, drogues, humiliation, élctrochocs ...
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youns12

23/11/11 18:14
moi j'ai une psychose depuis 25 ans,je me souviens que le jour ou je me suis plié au traitement neuroleptique je suis devenu moin intelligent(au sens de mémoire et de rapidité de raisonnement)je ne sais plus quoi faire,j'ai perdu mes études médicales et je me suis retrouvé chomeur,mes amis de la faculté sont partis et je suis résté seul à l'écart.La science ,à mon avis, doit chercher d'autres alternatives que ce classique traitement neuroleptique qui entrave le malade tout en l'aidant à se reconstruire...
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peuimportelepseudo

13/11/12 18:40
Patient depuis vingt ans, j'ai pû reprendre mes études grâce à la stabilisation initiée par le suivi médical, obtenant mes diplômes, sans que l'université qui m'accueillait ne soupçonnât ma spécificité, ce fut une période heureuse de contacts sociaux, j'étais jugé sur mon intellect et non sur ma maladie,bien qu'après cette parenthèse une rechute ne me fit replonger dans le milieu psy.Je garde un fort appétit intellectuel, une grande curiosité de vie, sociable et trop bien conscient de mon propre état d'être pour juger qui que ce soit,en société. Je regrette simplement de devoir traîner mon passé comme un boulet, gardant l'espoir de réintégrer le monde "normal" par la dissimulation imposée de ma pathologie,dissimulation que le système initie, la sincérité en matière de maladie mentale vous conduisant à la marginalisation. Je vivrais avec mon angle d'appréhension de la réalité,jugé non sain par le corps social, mais celui -ci peut -il se définir comme prescripteur d'une quelconque norme?
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