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Economie

La mondialisation. Émergences et Fragmentations

Couverture ouvrage

Pierre-Nol Giraud
Sciences humaines , 160 pages

Des fissures dans la mondialisation
[lundi 23 mars 2009]


Pierre-Noël Giraud s’interroge sur les effets de la mondialisation concernant l’augmentation des inégalités économiques.

Pour Pierre-Noël Giraud , l’objet principal de l’analyse économique, ce sont les inégalités. Quoi de plus naturel alors que de se demander quel effet produit la mondialisation actuelle sur celles-ci ? Et comment elles pourraient le cas échéant être réduites ? L’auteur résume dans ce petit livre des idées qu’il avait développées dans ses ouvrages précédents. Les lecteurs qui avaient apprécié Le commerce des promesses (un excellent livre dont on annonce la réédition pour 2009) trouveront certainement la partie sur la finance globale beaucoup trop courte. Et le pessimisme dont fait montre l’auteur, quant à la possibilité de mettre en place des politiques visant à réduire les inégalités, en troublera aussi plus d’un. Il n’empêche qu’il pose de manière très claire un certain nombre de questions et qu’il vaut d’être lu pour cela. Son intérêt se renforce du reste au fur et à mesure qu’on avance dans sa lecture.

Le livre s’ouvre sur une histoire de la mondialisation, ou plutôt deux histoires puisque l’auteur nous en propose deux récits, avec tous les deux leurs points d’ombre (l’inexplicable déchaînement des nationalismes pour l’un et le tout aussi inexplicable épuisement du fordisme pour l’autre), inspirés par les conceptions libérale et social-démocrate. Rien d’étonnant dans ces conditions que le processus actuel de mondialisation fasse débat. L’auteur en récapitule les principaux traits : l’ouverture commerciale, la globalisation numérique, la globalisation financière, la globalisation des firmes et la généralisation de la compétition entre territoires, enfin le maintien du rôle des États. Les débats, explique-t-il, portent sur le rôle de la mondialisation dans l’évolution des inégalités économiques, dans celle de l’instabilité économique (cela concerne surtout la finance) et finalement dans celle de l’environnement naturel. Ils portent aussi sur les moyens de remédier aux évolutions que les uns ou les autres jugent défavorables . Les positions sont d’autant plus tranchées que leurs tenants prêtent à la mondialisation la capacité d’unifier de monde. La thèse de l’auteur est alors à l’opposé puisqu’il propose au contraire de voir dans la mondialisation actuelle un processus de redistribution des inégalités internationales et sociales, fait d’émergences rapides et de décrochages, et qui fragmente le monde . Les évolutions et les moyens d’y remédier doivent alors s’apprécier au cas par cas et en fonction des situations locales qui prévalent à un moment donné.

 
L’augmentation des inégalités en Chine et en Inde, dans les pays riches et en Afrique

L’auteur consacre les chapitres suivants à analyser l’effet de la mondialisation sur les inégalités économiques, tout d’abord en reprenant le cadre analytique qu’il avait élaboré dans L’Inégalité du monde. Celui-ci repose sur la prise en compte : de territoires économiques séparés par des frontières (contrôlées par les États), d’une distinction des acteurs économiques entre firmes nomades (qui font circuler des objets économiques entre territoires différents) et firmes sédentaires, et d’une distinction des individus présents dans un territoire entre compétitifs et protégés (de la compétition internationale directe). Ce qui lui permet de montrer, à partir d’un modèle simple, que la croissance de la richesse d’un territoire dépend à la fois de l’attrait de celui-ci, relativement aux autres, pour les activités nomades en général et pour les activités nomades à prix relatif élevé en particulier (qui conditionnent ensemble le revenu des compétitifs) et de la préférence, tant de la part des compétitifs que des protégés, pour les biens et les services produits sur le territoire . Quant à l’inégalité entre compétitifs et protégés, au sein d’un territoire, elle croît avec la réduction du nombre de compétitifs par rapport aux protégés et/ou par une réduction de la préférence pour les biens et services produits sur le territoire. “Si l’on veut réduire l’inégalité à l’intérieur d’un territoire : il faut [donc] augmenter le nombre des compétitifs et/ou augmenter l’attrait des biens et services protégés” .

L’auteur applique alors cette grille à l’analyse des évolutions en Inde et en Chine, des fragmentations internes aux pays riches et des stagnations et fragmentations en Afrique. “En Inde comme en Chine, le nombre des compétitifs a très fortement augmenté. Mais les compétitifs, et particulièrement les plus riches d’entre eux, consomment de plus en plus de biens compétitifs. L’effet d’entraînement de l’enrichissement des compétitifs sur la richesse moyenne des protégés est bien réel, mais il n’est pas suffisant pour tirer assez vite vers le haut l’énorme masse des protégés du monde rural et du secteur informel urbain. L’écart entre les revenus moyens des deux groupes s’accroît donc, et se traduit de façon particulièrement accentuée dans l’espace.” .

Les politiques économiques que mènent les États de ces deux pays peuvent être réparties en trois domaines : les contrôles aux frontières, la politique industrielle, la politique à l’égard des inégalités internes . Dans le premier domaine, la Chine s’assure en contrôlant son taux de change un débouché qui lui permet de produire tant et plus pour rattraper le plus rapidement possible le niveau de capital humain et technique des pays les plus avancés. Elle poursuit parallèlement une politique industrielle qui vise à constituer des champions nationaux au moins dans des secteurs stratégiques en s’alliant pour cela avec les firmes globales dont la technologie est la plus avancée. Quant à sa politique de réduction des inégalités, elle vise au moins à prévenir les révoltes populaires qui ont marqué son histoire, explique l’auteur. L’Inde, où le pouvoir de l’État central est beaucoup plus faible, semble adopter une trajectoire différente, marquée par une absence de politique industrielle explicite, la transformation beaucoup plus rapide des groupes indiens en firmes globales et une moindre volonté de réduire les inégalités. Pour ces deux pays, se pose cependant la même question de savoir s’ils pourraient opter pour une croissance plus autocentrée (susceptible de favoriser l’émergence d’une véritable classe moyenne), qui donnerait la priorité à l’accroissement du nombre des compétitifs sur l’accroissement de leur prix relatif et donc de leur revenu par tête et favoriserait la consommation de biens et services locaux  .
 

 
Il est aujourd’hui couramment admis que la mondialisation (en particulier si l’on prend en compte la globalisation financière) a contribué à l’augmentation des inégalités dans les pays riches (ce n’était pas le cas en 1996 où l’on incriminait essentiellement, pour expliquer le phénomène, un “progrès technique biaisé en défaveur du travail non qualifié”, rappelle l’auteur). Faut-il craindre pour autant que ces pays souhaitent s’en prémunir en recourant au protectionnisme ? L’auteur ne le croit pas, il y a en effet peu de chance que ce dernier trouve les soutiens dont il aurait besoin pour s’imposer. D’autant que d’autres moyens sont envisageables, ils sont clairement indiqués par le modèle ci-dessus. Il s’agit à la fois d’augmenter la proportion des compétitifs au sein de la population du territoire et d’accroître l’attrait des biens et services protégés par rapport aux biens et services compétitifs .

La première voie est classique, elle passe essentiellement par des investissements en formation et en recherche (sans négliger les services et, s’agissant de la France en particulier, le tourisme, un secteur compétitif qui a également un effet d’entraînement élevé sur l’économie sédentaire, note l’auteur). L’autre voie est aujourd’hui trop négligée. On pourrait imaginer mobiliser à son profit des incitations variées, écrit Giraud . On aurait souhaité qu’il en dise plus sur le sujet, auquel il ne consacre qu’un tout petit paragraphe. L’auteur évoque également les transferts, si les options ci-dessus ne donnaient pas entière satisfaction. Une solution qui “consiste à taxer les gagnants de la mondialisation pour opérer des transferts vers les perdants soit sous forme monétaire, soit sous forme de biens publics.” . Mais, dans tous les cas, pour pouvoir mettre en œuvre ce type de politique et donc la financer, l’État doit obtenir l’accord des compétitifs, alors qu’ils n’ont plus la motivation qu’ils pouvaient trouver lorsque la croissance était encore autocentrée et que les revenus des uns se transformaient en demande adressée aux autres. Compte tenu de l’état actuel des consciences (sic), l’auteur maintient donc sa prévision (de 1996) de la poursuite du laminage des classes moyennes. Mais il pointe également un danger supplémentaire pour les plus pauvres des pays riches : les États sont de moins en moins des États ‘pour tous’, cela conduit à renforcer et pérenniser les inégalités économiques, au risque de créer des trappes d’où ne pourraient plus s’échapper les ‘hommes inutiles’ .

Contrairement à la Chine ou à l’Inde, qui ont incontestablement bénéficié de la mondialisation, des années 1980 à aujourd’hui, on peut affirmer que l’Afrique subsaharienne en a pâti. À l’exception d’un tout petit nombre de pays, les ressources naturelles (minières ou pétrolières) ont constitué une ‘malédiction’ pour le développement économique (ce paradoxe est connu des économistes sous le nom de resource curse). Les politiques préconisées par le FMI n’ont pas arrangé les choses. Pour l’auteur : “en Afrique comme ailleurs, l’avenir c’est l’industrialisation. […] ll suffit d’attendre un peu, ce sont les Chinois qui industrialiseront l’Afrique, avec les Indiens, les Brésiliens et les autres ‘émergents’” . Le mouvement a déjà débuté en commençant par des échanges concernant les matières premières. Difficile de savoir s’il faut s’en réjouir.
 

 
L’instabilité induite par la finance globale

L’auteur traite ensuite, plus rapidement, de la globalisation financière et de l’instabilité qu’elle induit, en s’appuyant sur son livre précédent (Le commerce des promesses). La finance, rappelle-t-il, assure deux fonctions essentielles. La première est de rassembler de l’épargne non immédiatement utilisée pour la mettre à disposition d’entrepreneurs qui l’investiront dans des projets. La seconde est de répartir les risques liés à tout investissement . Le prix d’un titre financier résulte ainsi d’anticipations sur ce que sera le rendement du projet sous-jacent, sur lequel il existe toujours une part de risque. L’autre moyen de fournir de la monnaie aux entrepreneurs est la création monétaire par les banques. Limitée à l’épargne et sans ce préfinancement, la croissance économique serait plus faible. Immanquablement, un certain nombre de projets qui auront été financés ne tiendront pas leurs promesses. C’est elles que l’auteur appelle alors le ‘mistigri’. La purge de celui-ci, qui est périodiquement nécessaire, prend des formes différentes selon le système financier. Dans le système internationalement cloisonné et principalement intermédié qui était celui des pays riches avant la libéralisation des années 1980, celle-ci passait principalement par l’inflation. Dans le système de la finance globale actuelle, elle prend la forme du “krach, sur un marché ou sur un autre : actions, immobilier, changes, matières premières, suivi d’une crise bancaire plus ou moins localisée et profonde.” . Les krachs ont évidemment un effet dépressif, à travers l’effet de (moindre) richesse en premier lieu et éventuellement à travers la restriction du crédit bancaire (crédit crunch) en cas de crise plus grave, qui entraînent tous les deux une baisse de la demande. Cette dernière conduisant alors à une récession, que l’État doit normalement combattre en réduisant au minimum les taux monétaires et en augmentant les dépenses publiques.” .

Les conséquences des booms et des ralentissements peuvent avoir des natures et toucher des acteurs différents. Lorsque la purge est effectuée par l’inflation, ce sont les épargnants qui souffrent de la baisse de la valeur réelle de leurs actifs. Dans la finance globale de marché, si les investisseurs sont tous ‘libres et égaux en droit’ (une victoire de la démocratie, selon l’auteur, obtenue par les classes du baby-boom, une fois arrivées à l’âge où l’on épargne), l’asymétrie de l’information joue largement en leur défaveur. Avec il est vrai, dans ce cas, en seconde ligne, l’ensemble des contribuables . À quoi il faut ajouter la forte pression qu’exerce la finance globale sur le partage de la valeur ajoutée au détriment de l’ensemble des salariés.(p. 131)).

La finance de marché est-elle au moins plus efficace ? C’est très difficile à dire, même si incontestablement son instabilité a un coût. “En revanche on peut discuter des conditions de possibilité d’une reforme du système actuel [sur trois points] : les crises de change dans les pays pauvres et émergents, l’instabilité des changes et le déséquilibre des balances de paiement entre grands pays, l’instabilité systémique : les booms et les krachs sur les marchés relayés par des crises bancaires.” . Sur le premier point, il existe aujourd’hui un relatif consensus sur le risque que présente une ouverture trop rapide aux capitaux volatils (‘hot money’) pour les pays pauvres, explique l’auteur. Sur le second point, l’énorme déficit commercial américain avec en contrepartie l’excédent chinois entraîne des fluctuations très importantes entre les grandes monnaies et en particulier entre l’euro et le dollar. Le seul moyen d’y remédier serait de coordonner davantage les politiques économiques des grandes puissances. Il ne semble cependant pas qu’il faille trop miser là-dessus. Enfin, la crise bancaire généralisée, comme illustration de l’instabilité systémique, que l’on connaît actuellement suscite des velléités de réglementation nouvelle. Mais il faut en revenir aux fonctions que remplit la finance, au mistigri et à l’asymétrie d’information, explique l’auteur, pour ne pas se leurrer sur la possibilité d’éviter les crises ni sur la manière d’en supporter et répartir les coûts. Dans le meilleur des cas, “la réglementation est condamnée à une course-poursuite derrière l’imagination financière, qui toujours cherchera à dissimuler des risques pour pouvoir les faire prendre par d’autres tout en conservant les rendements.” , explique l’auteur. Mais l’incomplétude et l’asymétrie doivent-elles conduire à se détourner de la réglementation ? On peut en douter, même s’il ne faut pas lui demander (et l’auteur a raison là-dessus) plus qu’elle ne peut donner.
 

 
Les voies d’une résolution politique des inégalités en faveur des plus pauvres
 
Le dernier chapitre est consacré à l’effet de la mondialisation sur le développement durable. Pour évaluer ses impacts, l’auteur commence par distinguer entre la consommation du capital naturel substituable et les dégradations irréversibles : a priori celle du climat et la réduction de la biodiversité, seules atteintes irréparables vues d’aujourd’hui. Ce qui fait de ces deux éléments des biens publics mondiaux , dont les charges de préservation peuvent être réparties selon différentes clefs, en fonction du “grand marchandage politique qui a commencé pour décider quoi faire, comment faire et qui allait financer les efforts après le protocole de Kyoto” . La mondialisation joue plutôt sur ce point, note l’auteur, un rôle facilitant, même si elle contribue incontestablement à l’industrialisation rapide des pays émergents (mais peut-on en accuser la mondialisation ?).

Finalement, une fois prises les mesures qui peuvent l’être au niveau des États, les sujets à traiter au niveau mondial plaident pour une négociation permanente sur l’ensemble des sujets, avance l’auteur. Mais les conditions en sont-elles réunies ? L’auteur revient en conclusion sur le ‘milliard d’en bas’ et les conditions qu’il faudrait réunir pour faire que celui-ci voie sa situation s’améliorer significativement dans les trente prochaines années. À part un vaste mouvement des consciences en faveur de l’égalité, auquel on ne croit guère, difficile de savoir ce qui pourrait y contribuer. Mais peut-être est-ce une vision trop pessimiste, en particulier si la crise actuelle procurait l’impulsion (on peut toujours rêver) qui faisait jusqu’ici défaut ?.

À lire également sur nonfiction.fr :

Jean-Noël Giraud, La mondialisation. Émergences et Fragmentations (Sciences humaines), par Denis Colombi.

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