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Michela Marzano : "Redonner à chacun un espace de liberté afin de rester acteur de sa propre vie."
[jeudi 12 fvrier 2009]

Lancé au mois de janvier 2009, avec deux titres parus à jour (Gérard Rabinovitch, De la destructivité humaine ; Éric Desmons, La Citoyenneté contre le marché), la collection "La condition humaine", dirigée par la philosophe Michela Marzano, a pour ambition de proposer, par le biais de formats courts, des ouvrages permettant à chacun de comprendre les dimensions multiples, complexes et contradictoires, des actions que nous sommes menées à accomplir tout au long de l' "aventure tragique"  de la vie. Retour ici, avec Michela Marzano, sur les caractéristiques et les volontés de ce projet éditorial, qui se veut à la fois humaniste et politique.

 

nonfiction.fr : Pourriez-vous revenir sur la genèse de cette collection ? Est-ce vous qui en avez eu l'idée ou bien le projet vous a-t-il été proposé par les PUF ?

Michela Marzano : Disons que c’est le fruit d’une double ambition : d’une part, mon désir de créer un espace de réflexion sur les rapports complexes que chaque individu établit avec lui-même et avec les autres ; d’autre part, le désir des PUF de lancer une collection capable de sortir des sentiers battus, de faire découvrir de nouveaux auteurs, d’échapper aux conformismes, comme j’avais essayé de le faire avec le Dictionnaire du corps, sans s’enfermer dans un jargon disciplinaire.  


nonfiction.fr : Les premiers livres publiés dans la collection "La condition humaine" adoptent un format court (160 pages). Sera-ce le cas pour les autres titres de la collection ? Cela est-il le signe d'une volonté de proposer des livres qui, tout en étant rigoureux dans leur approche, n'ont pas la prétention à êtres des sommes sur leurs sujets mais d'abord des incitations à la réflexion et au débat ?

Michela Marzano : Oui. Tous les ouvrages adopteront le même format, car le but de cette collection est tout d’abord de dénouer avec simplicité et clarté les questions d’un monde devenu trop souvent opaque, voire illisible. Il ne s’agit pas de viser l’exhaustivité ou encore de proposer aux lecteurs un cheminement obligé, mais de les inviter à réfléchir sur des thèmes complexes qui touchent à l’action humaine et à ses contradictions.


nonfiction.fr : Les deux premiers titres portent pour l'un sur la citoyenneté pour l'autre sur la question du mal absolu et de la destructivité. Les titres à venir auront trait à la peur et à la crise actuelle des classes moyennes. Les thèmes abordés sont donc très variés. Quel est le lien entre ces différentes approches ? Est-ce le signe d'une volonté de faire de "La condition humaine" une caisse de résonance des grands problèmes contemporains, en étant à même de leur apporter un éclairage philosophique ou tout du moins une mise en perspective qui dépasserait l'horizon du simple constat ?

Michela Marzano : À partir du moment où le but de la collection est d’analyser les difficultés et les contradictions auxquelles les hommes et les femmes sont confrontés aujourd’hui, les thèmes abordés, de même que les approches d’analyse (philosophique, historique, juridique, anthropologique, etc.) ne peuvent être que très variés. Comment prétendre en effet faire de la "condition humaine" l’objet d’une collection si l’on n’est pas prêt à se confronter aux différents aspects de cette "aventure tragique" qu’est la vie, comme le disait André Malraux dans La Condition humaine ? C’est d’ailleurs en son honneur que j’ai voulu que cette collection se nomme ainsi, afin qu’elle devienne une "caisse de résonance" des problèmes auxquels nous sommes tous confrontés. Nous partageons tous cette "aventure tragique" dans ce qu’elle a à la fois de sublime, de fragile et de vil. Il s’agit donc d’arriver à donner des éclairages afin que chacun puisse, par la suite, trouver ses propres repères.  



nonfiction.fr : Votre collection entretient un rapport au temps intéressant. Elle semble vouloir se glisser à la charnière du présent et du passé, pour montrer que la compréhension du présent et la projection vers l'avenir ne peuvent pas se faire sans une compréhension du passé, sans une élucidation des faits humains passés (comme par exemple le facteur de destructivité à l'œuvre dans le nazisme).

Michela Marzano : Chaque personne porte en elle son passé et se projette dans le futur à partir de son expérience. Mais chacun fait aussi partie d’un communauté plus large. Comme le dit très bien Simone Weil en 1949 dans L’Enracinement, "chaque être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir". Afin de pouvoir comprendre le présent, il faut pouvoir connaître son passé, repérer les frontières de son espace et connaître ses limites, sans pour autant se fermer à l’autre et au futur. Avant de s’interroger pour savoir vers où l’on va, il faut tout d’abord se sentir de quelque part, savoir d’où l’on vient.


nonfiction.fr : Dans la présentation de votre collection, vous mettez en évidence un souhait de comprendre l'homme, d'éclairer sa condition, d'interroger sa valeur. Dans le même temps, vous souhaitez aussi revenir sur ce qui dans nos actes, passés ou présents, bafoue ou a bafoué l'humanité. Votre projet peut-il être considéré comme humaniste ? Quel sens donnez-vous à ce terme si discuté et si controversé au XXe siècle ?

Michela Marzano : Mon projet est effectivement humaniste. Mais il faut bien s’entendre sur le sens du mot "humanisme". L’humanisme que je défends est celui d’un philosophe qui considère que les êtres humains sont tous égaux en droits et en dignité ; qu’il faut tout mettre en œuvre pour éviter que les droits de l’homme soient bafoués et que certaines personnes ne soient pas respectées en raison de leurs différences et de leurs croyances. Mais je suis aussi consciente que la barbarie surgit aussi là où l’on croit avoir enfin atteint l’excellence ; là où les hommes donnent l’impression d’accéder, par la raison et par la loi, à ce qu’il y a de meilleur dans la civilisation. Croire que la raison, la rationalité et le devoir peuvent éviter les dérapages de la barbarie pulsionnelle signifie ouvrir la porte à une barbarie plus sophistiquée, mais souvent meurtrière, celle qui, au nom d’un certain nombre de valeurs, oublie toute compassion et traite les hommes comme des objets/chose de contrôle et de maîtrise. Comme l’explique bien Jean Laplanche : "L’homme est parfois une bête (et non pas un simple vivant), dépravé et sexuel. Il est souvent un Léviathan cruel ; et plus souvent encore il est les deux." Je pense qu’il ne faut jamais oublier l’ambivalence humaine car, en dépit de tout, l’obscur demeure en chacun de nous.



nonfiction.fr : Votre projet est-il politique ? Sans parler d'affiliation à un courant, y a-t-il un souhait de votre part de contribuer par la réflexion à contrer certaines tendances dominantes du mouvement actuel du monde ?

Michela Marzano : Mon projet est politique dans mesure où les ouvrages de ma collection visent tous à défendre l’importance de la pensée critique. Il ne s’agit pas de prôner une image particulière du monde à laquelle les gens seraient censés adhérer, mais de donner des instruments critiques pour que chacun puisse prendre de la distance vis-à-vis de ce qu’il vit et qu’on puisse avoir les moyens pour décider de façon autonome du genre de vie qu’on souhaite vivre. À une époque où le mépris de la pensée atteint son apogée, où l’idéologie du calcul et de l’évaluation triomphe et où l’on nous répète jusqu’à plus soif qu’il faut "agir" et qu’il ne faut plus perdre son temps à réfléchir, je voudrais, par le biais de ces livres, redonner à chacun un espace de liberté, un temps de réflexion, un moment pour soi afin de rester un acteur de sa propre vie.   

Propos recueillis par mail

 

À lire également sur nonfiction.fr :

- Michela Marzano, Extension du domaine de la manipulation (Grasset), par Nathale Georges.

Michela Marzano dénonçe comme charlatans ceux qui nous promettent la recette magique du bonheur.

- Michela Marzano, La Mort spectacle. Enquête sur l' "horreur-réalité" (Gallimard), par Charles Comman.

Michela Marzano analyse les mécanismes de ce qu'elle nomme "l'horreur réalité".

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