Philosophie

Les Concepts de l'éthique. Faut-il être conséquentialiste ?

Couverture ouvrage

Ruwen Ogien Christine Tappolet
Hermann , 233 pages

Les normes et les valeurs
[mercredi 21 janvier 2009]
Quels rapports les valeurs entretiennent-elles avec les normes ? Quelle est leur place dans le discours éthique ? Sont-elles indispensables ?

"Valeur" est devenu un terme galvaudé, présent aussi bien dans les médias que dans les discours politiques : par exemple, de nombreux problèmes de sociétés sont attribués par certains à une hypothétique "perte des valeurs". Mais que sont au juste ces "valeurs" ? Quelle est leur place et leur fonction dans le discours éthique ? Sont-elles véritablement indispensables ?

 

Déontologie et conséquentialisme

En fait de "concepts de l’éthique", les auteurs de cet ouvrage se concentrent sur les rapports entre les valeurs (la justice, la liberté, etc.) et les normes ("il ne faut pas mentir", par exemple). Cela n’est en rien une faiblesse : ils montrent comment les questions soulevées par les liens entre normes et valeurs sont fondamentales pour la compréhension des débats contemporains en philosophie morale. À commencer par celui qui oppose déontologie et conséquentialisme : comment justement distinguer proprement la déontologie du conséquentialisme si l’on ne dispose pas au préalable des concepts de norme et de valeur ? Déontologistes et conséquentialistes peuvent s’accorder sur les valeurs sans s’accorder pour autant sur les normes : par exemple, ils peuvent s’accorder pour dire que la liberté d’expression est une valeur, tout en se contredisant sur l’attitude à adopter vis-à-vis d’une valeur. Un conséquentialiste pourra affirmer qu’il faut promouvoir la liberté d’expression, et accepter, dans certains cas, de limiter la liberté d’expression de certains, pour augmenter celle d’autres. Au contraire, un déontologiste pourra affirmer qu’il ne faut pas promouvoir ou maximiser la liberté d’expression, mais la respecter, et refuser de porter atteinte à la liberté d’expression d’un individu quand bien même cela pourrait au final conduire plus d’individus à perdre la leur. Ils s’accordent ainsi sur des valeurs mais pas sur les normes à adopter en fonction de ces valeurs : ce qui différencie la déontologie et le conséquentialisme, c’est le rapport envisagé entre normes et valeurs.

 

Fonder les valeurs sur les normes ou les normes sur les valeurs ?

Mais quel est justement ce lien ? Se peut-il que les valeurs puissent être réduites aux normes, ou les normes aux valeurs. Après avoir développé les arguments permettant de considérer que normes et valeurs sont conceptuellement distinctes (par exemple : les valeurs acceptent des degrés tandis que ce n’est pas le cas des normes), les auteurs se penchent sur ces deux tentatives opposées de réduction. Ils finissent par rejeter tant la réduction conceptuelle et ontologique des normes aux valeurs que celle des valeurs aux normes, pour ensuite envisager l’hypothèse selon laquelle il pourrait exister entre normes et valeurs d’autres types de liens : des rapports de justification ou de fondation.

Selon les auteurs, si les normes doivent être fondées sur les valeurs, alors le conséquentialisme est en meilleure posture que la déontologie. En effet, le conséquentialisme tente de fonder intégralement les normes à partir des valeurs. La déontologie, en revanche, et même sans forcément se montrer hostile à l’idée de valeur, doit affirmer l’existence d’une ou plusieurs normes qui ne se fondent pas sur des valeurs. De plus, à partir du moment où est affirmée la valeur de quelque chose, on voit mal pourquoi il faudrait se contenter d’honorer ce quelque chose ou de le respecter, plutôt que de le promouvoir. Si la liberté d’expression a véritablement une valeur intrinsèque, plus de liberté d’expression n’est-il pas un plus grand bien, indépendamment de savoir si c’est moi ou un autre qui la limite dans telle ou telle occasion ?

Reste alors à savoir s’il est plus raisonnable de vouloir fonder les normes sur les valeurs et les valeurs sur les normes. Pour les auteurs, c’est la première hypothèse qui est la plus raisonnable et leur raisonnement est le suivant : les normes peuvent être fondées soit sur des faits naturels, soit sur d’autres normes, soit sur des valeurs. La première solution est interdite par le gouffre qui sépare le factuel du normatif, la seconde semble revenir à un cercle : la troisième solution est donc la meilleure. Dans l’ordre de la justification, il semble plus raisonnable de vouloir fonder les normes sur des valeurs, et donc, en conjonction avec le raisonnement précédent, il semble plus raisonnable après tout d’être conséquentialiste.

 

Faut-il vraiment être conséquentialiste ?

Bien sûr tout n’est pas si simple : les auteurs terminent en soulevant deux objections à leur raisonnement. Le premier est un raisonnement par l’absurde : le conséquentialisme (dont l’utilitarisme n’est qu’une version) est une théorie morale indéfendable, il doit donc y avoir un problème dans l’argument. Cette objection est l’occasion pour les auteurs de réfuter de nombreux lieux communs encore répandus au sujet de l’utilitarisme. La seconde objection consiste à considérer qu’il n’est peut-être pas si ridicule de vouloir fonder les normes sur les normes : peut-être certaines normes sont-elles assez évidentes pour ne pas avoir à être fondées sur autre chose ? À cette question, les auteurs n’apportent pas de réponse définitive, laissant ainsi le lecteur en suspens.

 

Introduction ou essai ?

L’une des qualités de cet ouvrage, c’est que son ton clair et pédagogique lui permet d’être à la fois une introduction à la question des rapports entre normes et valeurs (d’où le titre : "les concepts de l’éthique") et un essai original sur la question (d’où le sous-titre : "faut-il être conséquentialiste ?"). Le deuxième point ne fait pas de l’ombre au premier, car les auteurs ont à cœur, montrant ainsi une parfaite intégrité intellectuelle, de citer toutes les objections possibles à leur raisonnement, et de préciser quand leurs réponses à ces mêmes objections ne leur paraissent pas suffisantes. Cela a parfois pour effet d’affaiblir leur argument qui n’est au final pas aussi convaincant qu’il peut sembler l’être condensé en quelques lignes. Mais eux-mêmes le reconnaissent, signalant ainsi que leur but n’est pas tant de prouver qu’il faut être conséquentialiste que de montrer "qu’il n’existe aucune raison décisive de ne pas être conséquentialiste et qu’il y en a d’excellentes de le devenir ou de le rester." .

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