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Arne Naess (1912 - 2009) : décès du fondateur de la "deep ecology"
[mercredi 14 janvier 2009]



Dans la préface des mélanges offerts à Arne Naess en 1982 à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, Ingemund Gullvag et Jon Wetlesen attiraient l’attention sur ce qui constituait, à leurs yeux, la spécificité de la recherche philosophique qu’Arne Naess aura conduite durant des décennies, tout en justifiant par la même occasion le beau titre – In Sceptical Wonder – donné à leur ouvrage d’hommage collectif :

"Selon le mot bien connu d’Aristote, la philosophie commence avec l’étonnement. Il semble toutefois que de nombreux philosophes cessent bien vite de s’étonner, et se soucient plus de certaines réponses, qui leur sont particulières, que des questions qui les ont engendrées. Mais il est d’autres philosophes qui réussissent à maintenir en éveil leur étonnement, à interroger les anciennes réponses et à en poser de nouvelles. Ceux là se distinguent par une certaine disposition d’esprit, une inclination au scepticisme, et plus particulièrement au scepticisme de l’école des pyrrhoniens, les zetetaï comme ils aimaient à s’appeler eux-mêmes, c’est-à-dire "ceux qui cherchent" ou encore "ceux qui interrogent"." 

L’homme qui est mort ce lundi 12 janvier 2009 à l’âge de quatre-vingt-seize ans était incontestablement de cette race là – très rare – de philosophes. S’étonnera-t-on d’apprendre que lorsqu’il fonda en 1958 une revue interdisciplinaire de philosophie et de recherches en sciences sociales, qu’il dirigera seul pendant plus de quinze ans en la hissant au rang des meilleures revues scientifiques européennes, il songea d’abord à l’intituler Zetetikos, avant d’opter pour Inquiry ?

Chercheur, Naess l’aura été infatigablement tout au long de sa vie, de la même manière qu’il aura été un célèbre alpiniste ne reculant devant aucune difficulté ni aucune prise de risque .

Né en 1912, le jeune Arne Naess se fera connaître du monde philosophique sans avoir encore rien publié en participant au titre d’auditeur libre aux séminaires du Cercle de Vienne animés par Friedrich Waismann et Moritz Schlick, où le brio de ses interventions lui donnera rapidement la réputation d’être "la nouvelle comète du firmament philosophique" . Familier de l’empirisme logique pendant plusieurs années, Naess ne reprendra pourtant jamais à son compte les thèses de cette école de pensée. C’est bien plutôt contre elle qu’il forgera ses premières armes en élaborant une alternative à l’approche atomiste du langage, défendue par le jeune Wittgenstein et Russell, à laquelle il donnera plus tard le nom d’"empirisme sémantique", voulant désigner par là une étude des multiples manières dont le langage peut servir dans des contextes particuliers .



Après avoir soutenu sa thèse de doctorat à Vienne en 1936, Arne Naess reprendra la route de sa Norvège natale où il se verra confier, à l’âge de vingt-sept ans, la chaire de philosophie de l’université d’Oslo. Il occupera ce poste jusqu’en 1963, devenant ainsi pour longtemps l’unique professeur de philosophie du pays. Comme le note l’un de ses biographes :

"Le milieu philosophique institutionnel en Norvège après la Seconde Guerre mondiale a été, dans une très large mesure, créé et durablement influencé par un homme et un seul : Arne Naess. Les recherches en sciences sociales qui se sont développées dans ce pays après la guerre lui doivent également beaucoup. Ses travaux, mais aussi son influence personnelle, ont créé un nouveau climat, favorable aussi bien à la philosophie qu’aux sciences sociales. L’on peut bien dire que c’est en fait toute une génération d’étudiants qui, d’une manière ou d’une autre, est redevable à Arne Naess, car c’est lui qui a mis en place et défini le système d’examen exigeant de tous les étudiants, quel que soit leur cursus, qu’ils passent des examens en philosophie (en logique et en histoire de la philosophie). Arne Naess est ainsi à l’origine de toute une "culture académique" dont il est difficile d’évaluer le rayonnement si l’on n’a pas reçu une formation au sein de l’institution universitaire norvégienne."     

De ce rayonnement, il est toutefois possible de se faire une idée au regard de la trentaine de livres et des centaines d’articles qu’Arne Naess nous a laissés et qui ont été traduits et publiés en une demi-douzaine de langues . Spécialiste internationalement reconnu de Spinoza, sur lequel il a beaucoup écrit, il s’est également attelé à la lecture et au commentaire de Kierkegaard, de Wittgenstein, de Carnap, de Heidegger, de Sartre, sans oublier Gandhi dont l’œuvre ne l’a jamais quitté. Après s’être intéressé à la philosophie des sciences et avoir côtoyé à cette occasion Karl Popper, Arne Naess s’est orienté vers la philosophie du langage, puis vers la logique et la philosophie de la communication, selon un ordre de progression nécessaire dont il ressaisira ultimement la cohérence en y reconnaissant les étapes progressives par lesquelles se constituait sa propre philosophie d’inspiration sceptique.

Mais si l’œuvre de Naess n’avait compté que les travaux universitaires que l’on vient d’évoquer, il est plus que douteux que son auteur ait pu devenir cette véritable figure du génie national que pleurent aujourd’hui les Norvégiens et le monde avec eux . Le paradoxe veut en effet que le travail auquel Arne Naess devra la plus grande part de sa notoriété internationale ait été intégralement élaboré et publié après la cessation de ses activités universitaires en 1969 et, d’une certaine manière, indépendamment d’elles. Il faut attendre l’année 1972 pour lire pour la première fois sous sa plume une référence explicite à la doctrine à laquelle son nom restera désormais attaché : l’"écologie profonde" (deep ecology) – entendez : une vaste nébuleuse intellectuelle où se mêlent indistinctement des éléments de spiritualité, des données d’analyse scientifique, des propositions métaphysiques, toute une philosophie de l’environnement que Naess développera patiemment jusqu’à la fin de sa vie, non pas dans la solitude du penseur génial, mais dans la collaboration étroite avec un nombre de plus en plus grand de disciples, d’amis et de collègues qui transformeront la deep ecology en une plateforme de principes d’inspiration expressément pluraliste, et en un mouvement socio-politique d’envergure mondiale 



De cette longue réflexion et de cette expérience commune sortira notamment, en 1989, son livre le mieux connu, Ecology, Community and Life-style, lequel sera suivi quelques années plus tard par son testament philosophique, Life’s Philosophy. Reason and Feeling in a Deeper World .

La deep ecology aura ainsi permis au philosophe d’exercer une influence s’étendant très au-delà des cercles académiques, à tel point que l’on peut estimer sans exagération qu’Arne Naess aura été au XXe siècle l’un des très rares penseurs de l’écologie à avoir réellement modifié la façon dont, partout dans le monde, les hommes se représentent la nature et la place qu’ils y occupent, et par conséquent la façon dont ils doivent se comporter au sein de leur environnement naturel.
 

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11 commentaires

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jean

14/01/09 19:45
Merci pour ce portrait d'un homme que je ne connaissais pas. J'ai un peu plus de mal à saisir ses théories ou questionnements écologiques. Pourriez-vous nous en dire plus ?
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H.-S. Afeissa

15/01/09 12:28
Bonjour Jean,

Il est difficile de présenter en quelques mots les idées clés de la deep ecology dans la version qu'Arne Naess en a proposée (car il y a de nombreuses variantes, et Arne Naess a toujours encouragé ses disciples à défendre leurs propres options). Pour aller au plus court, disons que Naess avait le sentiment qu'il ne fallait pas attendre grand chose d'une écologie de type réformiste qui se soucierait exclusivement des problèmes de pollution et de l'épuisement des ressources non renouvelables, dont l'objectif avoué est de garantir le niveau de vie actuel des sociétés riches (ce que l'on appelle bien souvent le "développement durable"). Cette écologie, qu'il juge "superficielle" (et qui correspond grosso modo aux politiques environnementales mises en place dans la plupart des pays industrialisés), lui semblait méconnaître la complexité des problèmes environnementaux que nous rencontrons. Ce qui est entré en crise avec la crise environnementale lui paraissait autrement plus profond, et autrement plus ancien, que le seul mode de production capitaliste et que le consumérisme propre à la manière de vivre des Occidentaux. L'écologie qu'il appelait de ses voeux est dite "profonde" en ce sens d'abord où elle s'interroge sur les racines culturelles de la crise écologique, et en ce sens également où elle invite à comprendre cette crise comme le résultat d'une représentation de la nature et de la conception que les hommes se font de la place qu'ils y occupent. Naess pensait que c'est cet ensemble de représentations "métaphysiques" qu'il convenait en premier lieu de modifier, en proposant une nouvelle vision du monde, une nouvelle métaphysique, d'où procèderait un nouveau système de valeurs et de nouvelles pratiques, car il était convaincu qu'il suffisait de modifier la façon dont les hommes se représentent le monde pour modifier, par implication, la façon dont ils se comportent dans leur environnement naturel.
Le mieux que je puisse faire, toutefois, pour vous répondre est encore de vous conseiller chaudement de lire Naess, dans la toute première traduction française qui a été récemment proposée de son livre majeur "Ecologie, communauté et style de vie " aux Editions MF.

Bien cordialement,
Hicham Stéphane Afeissa.
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Jean

15/01/09 18:01
merci pour vos explications !
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Atelierdupoete

17/01/09 05:41
Encore un penseur de taille qui ne semble pas avaoir eu la chance de voir son oeuvre traduite en français... A moins que ce ne soit qu'une simple omission! Peut-être une bibliographie serait elle de bon aloi...
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Pierre

17/01/09 23:15
Dommage que l'article n'aborde pas plus le thème de la "deep ecology" (dernière page seulement), comme le titre le laisse entendre, et qu'il faille aller dans les commentaires pour en apprendre plus. A mon sens, le cursus universitaire du philosophe prend trop de place dans cet article et ne présente pas grand intérêt.

Toutefois ravi d'avoir découvert l'homme.
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somni

18/01/09 08:37
Arne Naess est peu connu en France semble-t-il. Parce que fort peu traduit ? Quant à l'apport de Naess à l'écologie profonde, et l'écologie profonde elle-même, notre vision est quelque peu réduite à la description qu'en a fait Luc Ferry dans son "nouvel ordre écologique", qui l'a assimilée à une forme d'anti-humanisme autoritaire.
Lire à ce sujet l'article Batiste Lanaspeze dans la revue Mouvements "l'écologie profonde est-elle un humanisme ?" :
http://www.mouvements.info/spip.php?article81
http://www.mouvements.info/spip.php?article86
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Erasmus Tharnaby

31/01/10 23:22
Arne Naess a intégré cette filière si particulière, si propre à l'écologie radicale, qui transforme une "célébrité" universitaire en chevalier en quête du Graal de la pureté écologique, comme Gregory Bateson ou Bertrand Russell et tant d'autres.
Autre point commun avec ces illustres prédécesseurs : son lien à la pensée néo-positiviste.
Pour en savoir davantage sur la généalogie de l'écologie :
http://mistergreengenes.over-blog.com
A bientôt.
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lalige

08/02/10 08:43
le mot "écosophie" qu'utilise Guattari en 1989 dans son livre "les trois écologies", ce mot est-il inventé par Naess ou bien par Guattari ou encore par un autre philosophe ?
Guattari a-t-il lu Naess ?
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Laurent Ledoux

13/11/10 11:32
Cher Monsieur Afeissa,

Je vous ai écouté avec intérêt sur France Culture il y a quelques mois.
J'organise des séminaires de philosophie pour "managers" à Bruxelles (www.philosophie-management.com). J'aimerais pouvoir vous y inviter.
Pouvez-vous me contacter ? Mon adresse email est : ledoux.laurent@gmail.com. Mon numéro est le +32 478 62 14 20.

Bien à vous.

Laurent
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clairettedem

23/01/11 23:29
Habitant Paris, je ne peux aller au séminaire à Bruxelles, mais serait-il possible qu'il y ait une sorte de séminaire de lecture et discussion des livres et de l'approche d'Arne Naess et alentour avec vous, Hicham Stéphane Afeissa ? Je serai partante avec quelques amis...Merci , Claire D.
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Wayrexo

25/03/12 17:53
Merci pour cet article éclairant sur ce philosophe pas très connu en France. Je vais essayer de lire plus sur sa pensée.

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