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Politique

Les en-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la Belle époque

Couverture ouvrage

Anne Steiner
L'Échappée , 192 pages

Anarchie et individualisme
[lundi 12 janvier 2009]


Ces parcours d’anarchistes à la Belle époque suscitent un va et vient stimulant entre l’illégalisme d’hier et l’activisme d’aujourd’hui.

Le titre est poétique, l’écriture limpide, la construction romanesque, le thème d’actualité - voir le dossier du Monde diplomatique de janvier 2009 "Qui sont les anarchistes" et surtout le papier "Non à l’ordre nouveau"  signé par de nombreux intellectuels dans les pages "Débats" du Monde du 28 novembre dernier…

 

Qui sont les "en-dehors"?

Mais qu’on ne s’y trompe pas. En dépit de son apparence légère, c’est un document de bonne facture que le lecteur a en main. "Il y a tout juste un siècle", écrit Anne Steiner, "dans le Paris de la Belle époque, des jeunes gens et des jeunes femmes, refusant de sacrifier leur présent à un lointain futur, se montrent résolus à "vivre leur vie" le plus intensément possible, sans attendre les changements sociaux qui tardent à venir (…). En-dehors, réfractaires, comme ils aiment à se nommer (…) ils ont résisté à la domination et à l’exploitation par des comportements individuels insubordonnés et par la participation à des actions collectives". Ils ont haï les gouvernements, leur armée et leur police, et ceux-ci le leur ont bien rendu. Vous pensez à qui ? Peut-être à ceux de Tarnac et à leur soi-disant "chef terroriste" toujours en prison pour le nouvel an malgré l’avis du juge des Libertés et à la demande du parquet…

Autres temps, autres lieux, autres vies. Au fil du récit, nous faisons connaissance des personnages qui ont participé à ce combat inégal et sans issue. Leurs photos sont présentées à la fin du livre : visages sévères dont on découvre, pour la plupart, la tragique destinée, sous la forme d’une petite rubrique biographique simple. L’épopée qu’Anne Steiner a reconstituée grâce, entre autre, à un travail inédit sur des archives familiales que des descendants lui ont confiées, met en lumière la façon particulière et toujours intrigante dont la question sociale a été pensée, vécue, interprétée, par ces acteurs-là dans ces années-là. L’auteure le précise d’emblée : une empathie existe sinon avec tous les "personnages", du moins avec l’héroïne qu’elle a choisi comme fil rouge, Rirette Maitrejean. Avec elle,  la petite provinciale montée à Paris dans l’hiver 1904, bien décidée à s’émanciper de tout ce qui l’entrave, le lecteur est invité à entrer dans le milieu, à en prendre connaissance. La vie libre, au grand air, la frugalité des repas et même le penchant pour le végétarisme, la liberté sexuelle et l’adoption des pratiques "néo-malthusiennes", le goût pour les conférences populaires et les débats sans fin, le refus du salariat et de l’exploitation, le travail intellectuel et la diffusion de l’Anarchie, mais aussi, pour certains, un peu plus tard, le choix de l’illégalisme, puis les "coups" qui finissent en cavales sanglantes et finalement à l’échafaud. La guerre de 14 et la militarisation de la société, la révolution russe, le retrait délibéré des luttes sociales et populaires, la répression et le progrès des techniques policières ont accéléré la désagrégation de la mouvance illégaliste. Le récit se termine sur le ‘reniement’ de Rirette Maitrejena, au sortir de la grande guerre.

L'émancipation individuelle au coeur de l'anarchisme.

À travers le récit recomposé de femmes et d’hommes, l’auteure donne à voir un monde curieusement à la fois proche et lointain, dont elle restitue l’évolution en contexte : les débuts du journal l’Anarchie avec Libertad, cet enfant de l’assistance infirme des deux jambes qui sera le cœur de la propagande, la grève des ouvriers des Sablières de la Seine et sa répression sanglante le 30 juillet 1908, l’affaire Liabeuf, du nom de ce petit cordonnier "poussé au crime par la police des mœurs" et condamné à la peine capitale le 4 mai 1910 malgré le formidable mouvement d’opinion en sa faveur, la "communauté de Romanville" bientôt prise au piège du manque d’argent, la montée du militarisme et le déchainement répressif qui culmine avec la cavale de la bande à Bonnot. Les portraits sont remarquables : ceux, en contrepoint, des deux premiers hommes de Rirette : Maitrejean et Mauricius, le prolétaire timide et le brillant conférencier ; celui de son compagnon des années dures, Victor Kibaltchine, dit le Rétif, qui finira exilé après des années de prison, celui de son ami d’adolescence Raymond Callemin, celui de Lacombe, le meurtrier des Aubrais, en marge de l’affaire Bonnot, celui qui  aurait voulu "manger du pain noir avec des mains noires, mais qu’on a forcé à manger du pain blanc avec des mains rouges", et qui se jettera du toit de la prison de la Santé où Callemin, Monnet et Soudy attendent leur exécution. Celui des femmes aussi, compagnes, sœurs, filles, dont la participation, au premier plan ou au second, n’est pas la moindre surprise de ce récit.

L’esclavage du salariat refusé une fois pour toutes, nécessité fait loi et les en-dehors deviennent des hors-la-loi pour survivre. Les peines de prison et les têtes tombent -  quand les activistes sortent vivants des traques policières. La répression est analysée aussi dans ses effets délétères, l’auteure citant (entre autre) à l’appui un extrait d’un article publié dans la Guerre sociale au lendemain de l’exécution de Liabeuf : "Le crime est consommé, ils ont assassiné Liabeuf. Mais il a leur fallu toute une armée pour protéger leur guillotine, leur bourreau et ses aides : policiers, gendarmes et magistrats (…) Ah, on a voulu faire un exemple pour protéger à l’avenir gardiens et bourriques ! Que l’on prenne garde d’avoir seulement ravivé et décuplé le mépris et la haine séculaire des policiers au cœur de la classe ouvrière, et peut-être même d’avoir rouvert l’ère sanglante des Ravachol, des Vaillant, des Émile Henry et des Caserio".

Mais loin d’une nostalgie ignorante et complaisante, c’est bien de politique qu’il s’agit ici. Et de société. Autour du journal l’Anarchie, des causeries, des "coups", les venus de province, les déclassés, les réfractaires à l’ordre dominant, bref, les en-dehors - finissent par ne poser la question sociale qu’en termes d’émancipation individuelle. Loin de la classe ouvrière, donc, et de ses luttes "syndicales". Mais contre, toujours. C’est sans doute ce qui marque avec aujourd’hui une grande différence, où la frustration engendrée par les manques – manque à gagner, à participer, à consommer, à être entendu – débouche sur une furieuse envie d’inclusion. À moins que le filtre puissant du politiquement correct n’organise sous nos yeux, si l’on peut dire, l’invisibilité, voire la criminalisation de ceux qui pourraient, à un titre ou à un autre, se revendiquer des idées des en-dehors, ceux de la Belle époque comme ceux de mai 68. Née en 1887, c’est en juin de cette année-là que Rirette Maitrejean est morte, alors que le fameux "vivre sa vie" des individualistes se muait en "jouir sans entrave" dans les rues de Nanterre, Boulogne, Paris. À tout le moins, ce livre, à mettre dans toutes les mains (y compris des étudiants de sociologie !) nous conduit à nous interroger sur les entraves d’aujourd’hui et les réactions qu’elles suscitent – ou non.#fn#
 

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1 commentaire

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Jérôme

16/01/09 22:39
Merci pour ce commentaire, qui donne envie d'en savoir plus, surtout sur l'importance (ou pas) du projet politique présent derrière ces trajectoires singulières. Le lien surtout entre l'individuel et le collectif, comment convaincre les"autres", de la justesse du projet... et bien sûr la question classique, "la fin justifie-t-elle les moyens ?"

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