Une réflexion sur la façon dont les contemporains ont décrit les événements politiques révolutionnaires.

Quand la Révolution française s’est-elle achevée ? Si les dates retenues dans les manuels scolaires sont traditionnellement celle de 1789  et celle de 1799 , les histoires de la Révolution française adoptent une chronologie des plus variées. Au XIXe siècle Jules Michelet choisit dans sa magistrale Histoire de la Révolution d’arrêter cette dernière à la chute de Robespierre  et ce parti est repris au XXe siècle par Albert Mathiez. Plus récemment François Furet a préféré à ces "versions brèves" de la Révolution retracer une "version longue, étalée sur plus de cent ans, entre Turgot et Gambetta" . Dans Politiques de la Révolution française Bronislaw Baczko adopte une voie moyenne. L’ouvrage commence  en 1789, lorsque Sieyès publie son pamphlet Qu’est-ce que le Tiers État ?  et se termine au début du Consulat, alors que Bonaparte, désormais premier consul, songe à transformer son image de général victorieux, protecteur de la République, en celle d’un monarque régnant héréditairement sur la France.


La Révolution française ou l’interminable lutte entre révolution et démocratie

Le livre de Bronislaw Baczko n’est nullement un récit traditionnel de la Révolution française. Certains des évènements majeurs de la Révolution ne sont pas évoqués : ainsi l’auteur ne s’attarde guère sur la prise de la Bastille, la chute de la monarchie en septembre 1792, la Terreur ou le 18 Brumaire. Car le but de l’auteur est de montrer comment une contradiction existe dès le début de la Révolution  entre la nécessité d’instaurer des institutions démocratiques et les passions révolutionnaires, émanant d’un peuple dont les attentes ne sont jamais pleinement prises en compte par les élites politiques. La Révolution de 1789 met au goût du jour deux concepts, celui de Révolution et celui de Démocratie, mais ces deux concepts malgré leur date de naissance commune, ne tardent pas à entrer en conflit : la Révolution peine à installer la démocratie en France et les passions révolutionnaires menacent bien souvent d’emporter les fondements même d’une démocratie encore chancelante. Les gouvernements révolutionnaires successifs sont donc tous confrontés à un problème similaire : comment terminer la Révolution en installant durablement en France des institutions démocratiques ?

Les faits et les textes que Bronislaw Baczko analyse dans son ouvrage illustrent tous cette contradiction entre Révolution et Démocratie. L’auteur choisit volontairement de s’intéresser à des événements ou à des périodes de la Révolution traditionnellement laissés dans l’ombre : il insiste plus sur les journées d’octobre 1789 que sur la prise de la Bastille, s’intéresse davantage à la période thermidorienne  qu’à celle de la Terreur. Remarquons également que l’auteur consacre une longue troisième et dernière partie au Directoire et à la prise de pouvoir de Bonaparte, période complexe et riche en évènements, mais traditionnellement moins explorée que la première période de la Révolution (1789-1794). Ce n’est pas l’évocation du coup d’État du 18 Brumaire qui clôt l’ouvrage, mais bien celle des premières années du Consulat alors que Bonaparte songe à prendre la couronne, mettant provisoirement fin à la révolution. Après un premier chapitre consacré aux "Institutions démocratiques et secousses révolutionnaires" qui pose la contradiction fondamentale entre démocratie et révolution, les chapitres suivants, répartis entre trois grandes périodes chronologiques  sont consacrés à des faits, à des personnages ou à des écrits politiques qui permettent à l’auteur d’expliciter cette contradiction fondamentale. La démarche de Bronislaw Baczko est tout à fait intéressante et l’ouvrage invite le lecteur à faire de multiples découvertes et "redécouvertes".


Des voix célèbres et oubliées

Il est impossible de reprendre dans un rapide compte-rendu toutes les analyses stimulantes contenues dans un ouvrage au demeurant fort dense. Notons cependant quelques points particulièrement intéressants. La méthode de Bronislaw Baczko consiste à s’appuyer le plus possible sur les écrits contemporains, qu’il cite amplement , méthode qui a l’avantage de faire entendre au lecteur la voix des femmes et des hommes qui ont vécu la Révolution. Là encore les noms et les œuvres célèbres côtoient des textes de circonstances, définitivement oubliés. L’auteur, dans le premier chapitre commente ainsi un texte de Condorcet Sur le sens du mot révolutionnaire, publié le 1er juin 1793 où le philosophe des Lumières s’interroge sur la façon de concilier la démocratie, les libertés, les droits de l’homme et la Révolution .

Le premier chapitre de la troisième partie, intitulé "Utopie salonnière et réalisme politique" contient des réflexions particulièrement intéressantes sur la culture des Salons, issue du XVIIIe siècle et sur la façon dont cette culture du bel esprit et de la "conversation" s’est perpétuée sous la Révolution, puisqu’elle a connu un âge d’or aux débuts de la Révolution. La figure de Mme de Staël domine la scène des salons de la capitale révolutionnaire et c’est à cette personnalité hors du commun, dont l’auteur reconstitue la biographie et le parcours chaotique  qu’est entièrement consacré ce chapitre. Bronislaw Baczko s’appuie sur les écrits politiques et littéraires de Mme de Staël, telles les Considérations sur la Révolution française  et c’est également pour lui l’occasion de mentionner la réflexion de l’amant et protégé de Mme de Staël, Benjamin Constant . Tous deux sont emblématiques d’un courant d’esprit se réclamant d’un "juste-milieu" difficile à trouver entre un Ancien Régime définitivement disparu mais dont ils gardent la nostalgie et une démocratie naissante dont ils blâment les excès.

À côté de ces grandes figures de la pensée révolutionnaire, sont évoqués des personnages oubliés, mais dont les écrits, sans avoir une grande valeur littéraire, sont néanmoins révélateurs de "l’esprit du temps" ou du moins d’une certaine part de l’opinion publique. Il en est ainsi par exemple d’un certain Des Essarts, auteur d’un pamphlet intitulé Les crimes de Robespierre et de ses principaux complices . Dans son texte, Des Essarts insiste avec force détails sur la monstruosité morale et physique de Robespierre, et Bronislaw Baczko montre comment de tels textes ont contribué à forger la légende noire du "tyran révolutionnaire". Dans le dernier chapitre du livre "Un Washington manqué : Napoléon…" Bronislaw Baczko retrace l’histoire mouvementée du Parallèle entre César, Cromwell, général Monck et Bonaparte, texte envoyé en novembre 1800 aux préfets dans les départements, sur ordre de Lucien Bonaparte, son probable auteur et frère de Napoléon, avant d’être interdit par le Premier consul en personne, qui en avait pourtant peut-être commandé l’écriture… Au-delà de ce qu’elle révèle à propos de la complexité des intrigues politiques autour de Bonaparte, cette anecdote montre aussi les tensions liées au problème de la succession du Premier consul. Toute la question posée par la brochure est celle-là : que faire en cas de disparition de Bonaparte, ce héros hors du commun et hors de l’histoire – selon l’auteur il n’était comparable à aucun personnage historique, pas plus César que Cromwell – mais néanmoins mortel ? Bonaparte trouve vite une solution en proclamant l’Empire et en optant pour un pouvoir héréditaire, abandonnant l’idée d’installer en France la République, à la grande déception de ceux, tel par exemple le maréchal de Gouvion Saint-Cyr  qui voyait en lui un Washington français, combattant pour la République et les libertés.


Une Révolution à interpréter…

On l’aura compris, Les Politiques de la Révolution offrent plus une réflexion sur la façon dont les contemporains ont écrit les évènements politiques révolutionnaires, qu’un récit linéaire de ces évènements, même si l’auteur prend le parti de suivre le déroulement chronologique. Bronislaw Baczko s’inscrit avec bonheur dans la lignée des historiens des idées et des représentations et son ouvrage nous livre une relecture des politiques révolutionnaire particulièrement éclairante. En s’appuyant avec rigueur sur des sources toujours très bien cernées  l’auteur montre comment certains évènements ont été dès le départ interprétés, déformés, ce qui en rend la reconstitution difficile. Si la Révolution a mis plus d’un siècle à se terminer, elle constitue encore aujourd’hui pour les historiens et les intellectuels un formidable sujet d’écriture, de débat et de passion. La Révolution n’a pas fini d’agiter les plumes et de faire couler l’encre…#nf#