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Entretien avec Michel Terestchenko (4) : Un débat moral ?
[jeudi 11 dcembre 2008]



Cet entretien est en quatre parties (cf. bas de la page pour le renvoi vers les autres parties)

 

nonfiction.fr : Le caractère injustifiable de la torture selon vous vous conduit à adopter une position kantienne, relevant d’un impératif catégorique – l’interdiction inconditionnelle de la torture ?

Michel Terestchenko : Je ne pense pas avoir adopté une position kantienne. Ou plus précisément la position kantienne porte sur la question de la réciprocité, c’est-à-dire n’est pas une question de morale, mais une question de droit ; la question de savoir si, en droit, il faut respecter ceux qui ne respectent pas les principes de notre démocratie, sans exigence de réciprocité. Le droit humanitaire international ne conditionne pas l’interdiction de la torture à la réciprocité. Les traités internationaux sont conditionnés, mais pas le droit humanitaire international : la prohibition de la torture est inconditionnelle, dans une logique déontologique qui relève plutôt de la position kantienne.

Ma position sur ce sujet, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’entrer dans le débat moral, puisqu’effectivement il y a une légitimation morale possible. Mais quels en sont les fondements ? Un scénario, une hypothèse. On peut donc laisser de côté ce débat moral, en disant que ce débat est construit sur une hypothèse totalement fallacieuse et que par conséquent il n’y a pas de débat. Il suffit de démonter la fable perverse sur laquelle il s’appuie pour qu’il tombe tout seul. La question ne se pose plus de savoir si l’on est kantien ou non, s’il y a des principes inconditionnels ou si au contraire ces principes doivent faire l’objet d’une inconditionnalité conditionnelle. Tout ce débat se construit sur une hypothèse qu’on peut faire voler en éclats assez aisément, le problème étant que l’on ne s’interroge pas sur la validité de cette situation, parce que la manière dont elle nous est présentée nous prend à la gorge. La perversion est d’abord intellectuelle, car en réalité ces débats sont purement spéculatifs et abstraits. Et ce qui doit primer, c’est le travail critique à l’encontre de ces scénarios.


nonfiction.fr : De quoi peut alors se réclamer l’interdiction de la torture au-delà du domaine juridique ? La morale ne peut-elle pas y aider, par exemple par un principe d’obédience kantienne qui consisterait à affirmer que la torture est un déni d’humanité, une pratique par laquelle on considère notre prochain non pas comme une fin mais comme un moyen, et qu’en tant que telle elle est condamnable. La morale ne peut-elle pas venir au secours de l’interdiction de la torture ?
 
Michel Terestchenko : Vous pouvez prendre une position morale de type kantien qui dresse une interdiction absolue. D’une certaine manière les ONG, comme Amnesty International ou Human Rights Watch, adoptent cette position, car elles y sont dans leur rôle. Si vous prenez le point de vue de l’homme politique responsable, dans la problématique machiavélienne du prince bon qui est obligé d’entrer dans certaines circonstances dans la nécessité du mal, vous avez alors un autre point de vue.

 Si vous vous placez au niveau du point de vue moral, il y a alors la position kantienne et la position utilitariste, l’une produit un interdit inconditionnel, l’autre admet que dans certaines circonstances le mal soit légitime, non pas seulement comme un moindre mal, mais comme un bien. La morale est donc fragile. Vous pouvez adopter une position ou une autre, mais vous ne disposez pas des moyens pour trancher de façon rationnelle, c’est-à-dire de savoir laquelle est vraie absolument. Il y a un débat, un conflit éthique où vous pouvez prendre position, mais où vous n’avez pas d’instances extérieures qui vous permettent de trancher, parce qu’il y a en effet une espèce de dualisme de la raison morale, selon que l’on pense que la morale est une fidélité à des principes inconditionnels indépendamment des circonstances ou qu’au contraire l’on pense que la morale doive tenir compte de la réalité effective et doive mesurer les conséquences.


nonfiction.fr : On a célébré le 10 décembre le 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Pensez-vous que les éléments juridiques de la politique internationale et les infrastructures mises en place sont suffisantes pour préserver les atteintes à la dignité de l’homme ?

Michel Terestchenko : Je crois qu’il y a tout : les Conventions de Genève de 1949, la condamnation de la torture de 1984, les Conventions européennes des droits de l’homme. Il y a tout un arsenal juridique qui est largement suffisant, mis en place et introduit par le droit interne dans les États, à condition de ne pas jouer avec le droit et que les juristes ne se muent pas en casuistes pour moduler ces textes. C’est aux démocraties de rester fidèles à leurs principes et de ne pas les tordre en ayant recours à des interprétations douteuses.

Propos recueillis par Dorothée David et Bastien Engelbach

- Cet entretien est en quatre parties.

 

À lire sur nonfiction.fr :

- Michel Terestchenko, Du bon usage de la torture. Ou comment les démocraties justifient l'injustifiable (La Découverte), par Dorothée David.

- Voir les vidéos de l'entretien

 

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