<p>Une &eacute;tude historique, litt&eacute;raire et &eacute;pist&eacute;mologique magistrale sur l&rsquo;utilisation de la r&eacute;f&eacute;rence antique par les nazis.</p>

"Quand on nous demande qui sont nos ancêtres, il faut toujours répondre : les Grecs" . Ce propos privé d’Hitler résume assez bien le point de départ de la réflexion autour du rapport des nazis à l’Antiquité méditerranéenne. Phénomène totalitaire, le nazisme a eu recours à un discours historique mythologique et mythifié, très bien déconstruit par Johann Chapoutot. L’auteur, actuellement maître de conférence en histoire à l’université Pierre Mendès France de Grenoble et qui publie là sa thèse soutenue en 2006, attribue une triple fonction à ce discours historique : inscrire le peuple allemand dans une identité glorieuse, donner à voir un modèle politique et culturel dont l’imitation doit permettre la domination et enfin entretenir la vigilance et la résistance du peuple confronté au combat ultime.

 

Refonder le mythe des origines

L’annexion de l’Antiquité par les nazis consiste d’abord à refonder le mythe des origines de la race aryenne. L’exemple du peuple germain ne peut, pour Hitler, constituer une source d’inspiration, ceux-ci étant bien trop arriérés. Il s’oppose d’ailleurs en cela à la S.S et à Himmler, qui envoie nombre d’archéologues exhumer les restes d’une préhistoire germanique, trop peu flatteuse aux yeux du Führer . Avec la complaisance d’un certain nombre d’universitaires, qui ne sont en cela que les dignes héritiers des historiens allemands du XIXe siècle,  s’ancre dans le champ scientifique puis dans l’espace public l’idée que les Grecs et les Romains sont des peuples nordiques, retournant en cela l’idée de l’origine orientale du peuplement européen en mythe de l’indogermanité. La démonstration va même plus loin et consiste à démontrer qu’Athènes, puis Rome, n’ont pu atteindre un niveau de développement élevé que grâce à l’apport de ces populations nordiques, leur chute étant parallèlement analysée comme la conséquence d’une dénordification de ces civilisations. Ce discours des origines revêt à la fois une fonction identitaire mais aussi une fonction expansionniste, la race nordique étant de fait partout chez elle en Europe – et viendra même parfaitement justifier l’invasion de la Grèce en 1941.

Cette identification conduit les nazis à vouloir promouvoir un certain nombre de caractéristiques bien choisies des empires grecs et romains. Dans ce cadre, la Grèce fait l’objet d’une attention toute particulière, tant par l’exemplarité du modèle spartiate que par l’identification de Rome à la France, qui décrédibilise pour partie le modèle romain, dans ses aspects culturels. Le IIIe Reich semble se voir et se vivre comme la seconde Sparte, reprenant à son compte l’exaltation des valeurs de la guerre, du renoncement à soi, du sacrifice. Cette exaltation se retrouve dans la fascination pour le corps, miroir de l’esprit qui doit être sublimé par le sport, ou corps représenté qui reprend des éléments de la statuaire grec, comme le fait Arno Breker , ces deux corps constituant des modèles réciproques. La théorie politique est elle aussi sujette à une relecture qui fait de Platon le penseur précurseur du holisme et de l’inégalité raciale nécessaire à la constitution d’une société "saine" face à Socrate, le métèque décadent, qualifié de social-démocrate internationaliste. Les politiques et institutions sont elles aussi étudiées, analysées, afin de reprendre une partie de ce qui, selon la grille de lecture nazie, a fait le succès des Empires et en particulier cette fois de l’Empire romain, modèle et défi pour le IIIe Reich . Ainsi, les légions romaines doivent servir de modèle à la Wehrmacht, tant pour leur modèle de conquête que pour leur format d’armée ; les autoroutes du Reich ne sont que la reprise des grandes voies romaines qui contribuèrent à unifier l’Empire et les bâtiments du nouveau Berlin sont pleins de citations architecturales romaines, Hitler ayant décidé de surpasser en taille les plus grands bâtiments de l’Empire dont le souvenir était parvenu à ses contemporains.

 

Un modèle à surpasser

L’Antiquité grecque et romaine constitue aussi pour les nazis et pour Hitler en particulier, un modèle mythologique à surpasser. Dès les premières difficultés de la guerre et même avant cela, Hitler adopte un discours apocalyptique sur la chute possible de l’Empire qu’il cherche à fonder, rentrant par là dans une conception cyclique, anhistorique du temps, pensé comme la répétition continue du combat de l’Occident contre l’Orient. Cette lutte des races a déjà été menée et perdue par les Grecs et les Romains. Ces civilisations trop ouvertes ont subi en conséquence un déclassement racial lié à la fois à la dénatalité, à la dépopulation ou aux guerres fratricides incessantes. Elles ont aussi eu à faire face à deux grandes religions corrompant leurs fondements, le judaïsme puis le christianisme, qui n’en est que la continuation et la préfiguration du bolchevisme. Ce discours doit à la fois servir de phare, afin d’éviter de répéter les mêmes erreurs, mais il sert avant tout à mettre en scène la chute de l’Empire qui, pour l’auteur, est ce qui importe réellement à Hitler, qui pense la construction de ses bâtiments en fonction des ruines qu’ils deviendront . Pensant l’inéluctabilité de l’histoire, Hitler conduit à la réalisation de ses propres prédictions selon le mot de Kant : "L’histoire a priori est possible lorsque celui qui fait des prédictions réalise et organise lui-même les événements qu’il a annoncés à l’avance" , en particulier en ne négociant pas la paix à partir de janvier 1945 mais en choisissant de mener le combat jusqu’à la mort, au cœur de la capitale de l’Empire.


Dans une écriture riche et fine, Johann Chapoutot nous donne à comprendre l’étendue d’une idéologie qui, pour mieux fonder ses présupposés, simplifia à l’extrême une histoire complexe de l’Antiquité pour donner toujours plus de cohérence à son discours. Accumulant les références littéraires, philosophiques, artistiques, il démonte et analyse les discours des différents acteurs qui contribuèrent à une relecture tronquée de l’histoire antique en fonction de leur propre préoccupation et dont les discours n’inondèrent pas que les publications spécialisées mais bien l’ensemble de l’espace public, tant scolaire qu’architectural. L’historien pose un regard non dénué d’humour sur ses prédécesseurs qui se sont compromis dans le service du pouvoir, parfois pour défendre avant tout les intérêts de leur corporation. Tout l’intérêt du National-socialisme et l'Antiquité réside dans ce regard distancié et global qui le conduit à démontrer que les historiens d’aujourd’hui sont encore parfois prisonniers de la mythologie diabolique et apocalyptique que le IIIe Reich avait voulu créer#nf#

Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre