Dans le cadre du cycle monumental des "27 leçons d'histoire européenne" organisé par Les Rendez-vous de l'histoire de Blois, le professeur Hartmut Kaelble, invité pour l'occasion au Collège de France, donna ce jeudi 23 octobre 2008 une conférence intitulée "L'émergence d'un espace public européen depuis les années 1950".

Professeur d'histoire sociale à l'université de Humboldt à Berlin, Hartmut Kaelble, connu pour ses nombreux travaux d’histoire comparative européenne , profite de la crise financière actuelle pour s'interroger sur la constitution ou non d'un espace public européen, dont l'absence est déplorée par beaucoup.

Hartmut Kaelble remarque, en effet, que lors de la crise de 1929, les États tentèrent d'y faire face par des mesures nationales unilatérales conçues pour le territoire national et mises en œuvre devant leur propre population. La crise actuelle, par contraste, a suscité des actions concertées de la part des gouvernements européens. L'année 2008 serait-t-elle l'heure de l'avènement du public européen ?

 

Le constat de l'absence d'un espace public national européen

Mais le premier constat est celui de l'absence d'un espace public national européen. Pas de poste commune, pas de services publics communs, pas de système de sécurité sociale commun, pas d'équipe sportive commune, pas de monuments européens...

Cependant, l'histoire a pourtant connu un tel espace public européen : celui des empereurs, de l'Europe des monastères, de la Cour, des Lumières, de la République des Lettres, des débats sur les conquêtes coloniales, etc. Hartmut Kaelble insiste sur la très longue histoire d'un espace de communication culturel et politique européen depuis le Moyen Âge.

 

Sept controverses

Hartmut Kaelble pose, dans la première partie de son intervention, sept controverses.

Nous vivons toujours dans le monde de l'État national. Pas d'espace public national européen possible, faute de médias européens et d'une histoire commune européenne. L'expérience politique européenne est jugée trop faible pour susciter l'émergence d'un tel espace public. En outre, Hartmut Kaelble met en garde contre le risque d'une tentative de création d'un espace public national européen qui affaiblirait l'espace public national des États sans offrir, cependant, un substitut équivalent au niveau européen.

L'espace public purement national est une fiction. Mettant l'accent sur la force de la dynamique d'américanisation, Hartmut Kaelble estime que l'heure est à la globalisation de l'espace public, ce qui ne va pas nécessairment de pair avec une européanisation de celui-ci.

Hartmut Kaelble souligne aussi l'ambiguïté de la politique européenne, projet économique sans ambition médiatique initiale. Au contraire, l'on pourrait penser que la construction européenne s'est déroulée volontairement à l'écart des débats politiques, entre experts, et que c'est à partir de la politisation de l'Europe que surgissent les grandes problématiques qui la minent depuis les années 1990.

Si l'espace public européen existait au Moyen Âge et aux Temps modernes, ce n'est plus le cas à l'époque contemporaine. Sous le Moyen Âge et les Temps modernes, l'Europe était une réalité pour l'université, les marchand, l'Église, les militaires et les intellectuels. L'Europe avait une langue commune, ou du mois deux : le latin et le français.

Le XIXe siècle voit la fragmentation de l'espace européen par l'avènement des États-nations. L'après 1945 ne se caractérise pas, malgré l'épreuve des deux guerres mondiales, par un retour achevé à un espace européen.

Hartmut Kaelble décèle, toutefois, des tendances vers un expace publique européen et conlut la première partie de son intervention par sa définition de l'espace public européen idéal. Celui-ci toucherait tous les européens ; il s'appuierait sur une identité commune, fondée sur une ou deux langues communes ; il serait soutenu par les intellectuels et les experts ; et mettrait en scène un rapport critique et conflictuel avec le pouvoir européen.

 

 

Dix héritages

Hartmut Kaelble dénombre dix héritages historiques de l'espace public européen.

La longue histoire européenne de communication. Krzysztof Pomian, historien polonais et directeur académique du Musée de l'Europe à Bruxelles, pense l'histoire européenne en terme de cycles de communication. Les guerres de religions et l'absolutisme constitueraient la première crise de communication européenne, la deuxième crise étant celle de l'avènement des États-nations. Entre les deux, les Lumières ; après 1945, la construction européenne. Pour Hartmut Kaelble, l'espace européen ne se définit pas uniquement comme un projet, mais s'inscrit aussi dans un contexte historique.

L'histoire commune de l'Europe. C'est l'histoire des acquis (droit de l'homme, individualisme, éducation, protection sociale...), celle des catastrophes, l'histoire de la culture et des sciences, l'histoire économique et politique. L'histoire commune de l'Europe nous pose des questions fondamentales : faut-il marquer son début à Charlemagne ? Faut-il exclure la Russie et la Turquie ? Faut-il rechercher les lieux de mémoires européens ? Hartmut Kaelble n'y donne pas de réponse, mais s'oppose catégoriquement à l'argument de l'impossibilité d'un espace politique européen.

L'espace public moderne (XVIIIe et XIXe siècles) dans le cadre national. Celui des médias de masse qui consacrent la domination du visuel et empêchent le débat rationnel.

Le rapport entre crise et espace européen. L'espace européen semble se construire à partir de crises : la CECA des années 1950 en réaction à la Deuxième Guerre mondiale, la relance européenne de 1985 suite à l' "eurosclérose" économique, l'Union européenne pour absorber la réunification de l'Allemagne. Qu'en sera-t-il de la double crise actuelle (crise politique avec les référendums négatifs de 2005 et 2007, et crise économique avec la crise financière) ?

Les symboles européens. Hartmut Kaelble rappelle que le drapeau à douze étoiles sur fond bleu a été adopté par le Conseil de l'Europe en 1955 (qui sera repris ultérieuement par les Communautés européennes en 1985) et représente la solidarité et l'harmonie entre les peuples européens (et non le nombre d'États membres à l'époque de l'Europe des douze). Il évoque, en outre, l'émergence de villes européennes : Strasbourg, Luxembourg et Bruxelles. Il insiste, enfin, sur l'augmentation significative de la connaissance des langues étrangères grâce au progrès de l'éducation secondaire de l'après-guerre.

Un espace linguistique assez homogène. En décalage avec la perception commune d'une Europe babylonienne, Hartmut Kaelble voit, au contraire, une Europe linguistique relativement homogène utilisant deux langues : l'anglais et le français. S'appuyant sur l'exemple de l'Inde, il note que la démocratie peut bien fonctionner avec plusieurs langues.

La fin de la méthode Monnet. Le passage à l'Europe politique avec le Traité de Maastricht de 1992 conduisit inéluctablement à l'implication des opinions publiques, et donc à la vitalisation de l'espace public européen, c'est à dire à la conflictualisation du rapport entre pouvoir européen et citoyens. L'Europe passe du statut d'agence d'experts à une véritable organisation politique. Cependant, l'on peut s'interroger sur la réalité de la fin de la méthode Monnet. Les cinglants désavœux des peuples lors des référendums de 2005 et 2007 pourraient inciter les institutions européennes à adopter une position de prudence et à agir dans la discrétion.

 

 

L'intérêts des intellectuels pour l'Europe à partir des années 1980 et 1990. Suscitant l'indifférence générale dans les années 1950 et 1960, les juristes en premiers (d'abord les spécialistes de droit international, puis de droit public) ont commencé dans les année 1970 a saisir l'originalité du processus d'intégration européenne. Les sciences sociales se sont réellement emparées de l'objet européen qu'à partir des années 1980 et surtout dans les années 1990. Malgré tout, peu de figures peuvent prétendre au statut d'intellectuel européen.

L'internationalisation des médias. La constitution de sociétés médiatiques d'ampleur internationale accentue l'internationalisation des publics, phénomène de nouveau catalysé par les nouvelles technologies de communication.

 

Le primat du politique

En conclusion, Hartmut Kaelble – un peu étonnamment – trouve le facteur explicatif fondamental de l'absence d'espace public européen dans le système institutionnel de l'Union européenne. Pas de président de l'Union pour incarner l'Europe, pas de véritables élections européennes partisanes suscitant des clivages politiques forts, pas d'Europe sociale... Ce ne sont pas les obstacles structurels, mais le défaut de volonté politique qui serait la cause première du cantonnement des citoyens à leur espace public national.

Message d'espoir donc pour les européens désireux d'une véritable Europe politique, c'est à dire politisée.

Quelque part, il semblerait que Hartmut Kaelble rejoigne l'analyse d'Eric Hobsbawm, ce dernier critiqant la recherche historique d'une unité politique européenne préexistante. Si Hartmut Kaelble insiste sur le contexte historique européen et les expériences passées d'un certain espace public européen, avant tout communicationnel, la construction europénne apparaît irréductiblement comme un projet qui ne peut s'appuyer in fine que sur la volonté politique.

Volonté politique des élites et adhésion des peuples. Or, les élites politiques actuelles semblent s'être ralliées à l'Europe par choix de raison, moins par conviction, et certainement pas par attachement existentiel à l'Europe. Le souffle européen, si intensément vécu par les pères fondateurs de l'Europe, semble s'être définitivement éteint. De plus, les peuples européens demeurent à la fois dépourvus face à cette construction politique inédite, et méfiants, avec le sentiment d'avoir été trompé face à des institutions datant d'un demi-siècle, mais sorties de l'ombre que depuis une quinzaine d'année. Mais la crise financière ouvre une fenêtre, nous dit Hartmut Kaelble et d'autres. Reste à savoir si les acteurs européens sauront l'utiliser#nf#

 

 

* Le programme des 27 leçons d'histoire européenne.

* Le site des Rendez-vous de l'histoire de Blois.

* À lire également sur nonfiction.fr :

- le compte rendu de la leçon inaugurale d'Eric Hobsbawm "Europe : mythe, histoire, réalité" (22.09.2008), par Nicolas Leron.