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Europe

Oui à la Turquie

Couverture ouvrage

Michel Rocard
Hachette Littératures , 157 pages

Michel Rocard dit "oui" à la Turquie
[mercredi 08 octobre 2008]
Rocard, dans un plaidoyer choc bien que parfois contradictoire, entend nous convaincre de la nécessité d'une adhésion de la Turquie à l'UE.

L’ouvrage Oui à la Turquie, écrit par Michel Rocard en collaboration avec Arianne Bonzon, fera-t-il le bruit nécessaire pour réveiller le débat citoyen sur l’entrée ou non de la Turquie dans l’UE ? En effet, la publication de ce court plaidoyer dans la collection «Tapage » dirigé par Joël Roman, par ailleurs membre du comité de rédaction d’Esprit et cofondateur de l’association Sauvons l’Europe, n’est sûrement pas anodin.

 

Depuis 2005, le débat sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne (UE) n’est plus une préoccupation médiatique, ni une préoccupation fondamentale du citoyen. En fait, hormis lors du récent débat sur la réforme des institutions, la question de la place de la Turquie dans l’UE n’avait guère réussi à s’imposer dans le débat français, d’autant plus que beaucoup en étaient restés sur la position catégorique du président de la République : la Turquie dans l’UE ? C’est non !

 

Or l’ancien Premier ministre, en intitulant son ouvrage Oui, à la Turquie, entend – on le comprend bien – répondre lui aussi de manière catégorique à la question. Michel Rocard en est convaincu, et il l’affirme dès l’introduction, la Turquie a sa place dans l’UE et il entend, le plus pragmatiquement et plus simplement possible, nous expliquer pourquoi. Dès lors, son plaidoyer, si on peut regretter qu’il parte finalement de la situation française, a vocation à s’adresser bien plus aux citoyens qu’à Nicolas Sarkozy ou à ses camarades du parti socialiste, lequel n’a d’ailleurs pas de position très nette sur le sujet.

 

Le langage est donc accessible, le plan simple, l’objectif du livre clair. Ces choix de formes semblent, là aussi, ne pas être anodins. En effet, selon Michel Rocard, dire oui à la Turquie devient aujourd’hui une urgence. C’est pourquoi l’argumentaire doit pouvoir convaincre le plus concrètement le citoyen qui n’a pas forcément d’opinion tranchée sur le sujet. De ce point de vue, l’objectif est réussi, même si, comme nous le verrons, des questions politiques importantes évoquées par Rocard sont sujettes à la discussion.

 

Le premier champ d’argumentation est de nature historique. Michel Rocard rappelle, à juste titre, que la Turquie a un passé finalement très européen, c’est-à-dire un passé de liens, mais aussi de conflits avec les pays d’Europe occidentale. Les exemples foisonnent (les guerres balkaniques du XIXe siècle, son alliance avec l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, l’adhésion à l’OTAN après la Seconde Guerre mondiale, etc.), mais le plus important est sûrement les deux révolutions qu’a connues la Turquie et qui, selon Michel Rocard, font que celle-ci a vocation à rejoindre l’Europe.

 

La première révolution, c’est celle menée par Mustafa Kemal et inspirée de l’Europe pour moderniser la Turquie au plan institutionnel comme au plan économique. De fait, Michel Rocard rappelle qu’à partir de cette date, la Turquie devient un État totalement laïc et où l’armée sert de garant pour celle-ci. La seconde révolution vient compléter ou plutôt nuancer la première : c’est l’arrivée au pouvoir de l’AKP, le Parti de la Justice et du Développement, avec à sa tête Tayyip Erdogan. Ce parti de type démocrate-musulman est farouchement proeuropéen et a, comme le souligne Michel Rocard, toujours su montrer son désir d’Europe. Finalement, ce parti n’est pas sans rappeler le parti chrétien-démocrate allemand. Donc là encore, l’analogie européenne est bien réelle.

 

 

Le second champ d’argumentation est de nature économique ; c’est d’ailleurs ce qui donne un intérêt supplémentaire au livre puisque que dans le débat, c’est un aspect important qui est bien souvent peu évoqué. Si bien sûr la Turquie est un pays au récent développement économique avec des disparités régionales importantes (en plus d’une forte économie souterraine), ce n’est pas le premier pays de ce type à demander l’adhésion à l’UE. En revanche, la croissance annuelle de la Turquie est d’environ 4 %, ce qui est supérieur à la moyenne européenne tandis que, depuis douze ans, la Turquie possède un accord douanier avec l’Europe qui a permis le développement de grandes entreprises turques. L’adhésion de la Turquie fera naître ainsi un marché plus large et plus compétitif pour l’UE.

 

Michel Rocard traite ensuite la question fondamentale des droits de l’homme en Turquie. Il rappelle que des réformes ont été faites (comme celle de la Constitution en 2001), même si toutefois les atteintes à la démocratie sont encore fréquentes comme on a pu le voir récemment avec le risque d’interdiction de l’AKP accusé de mettre en danger la laïcité. En effet, dans la constitution turque figure la notion de “partis anticonstitutionnels” appliquée en l’occurrence à toute organisation politique qui s’éloignerait des principes fondateurs (laïcité, unicité, nationalisme, primauté de l’État). Ce dispositif est d’ailleurs en contradiction avec les principes de la Cour européenne des droits de l’homme qui ne reconnaît que l’interdiction des partis totalitaires.

 

En outre, c’est le rôle de l’armée dans le système politique turc qui est peut-être le plus problématique. Dans les années 1980, la Turquie a du subir des coups d’État militaires et encore aujourd’hui l’armée turque possède un droit d’intervention dans les affaires politiques lorsqu’elle considère que la Constitution est menacée. C’est pourquoi, pour Michel Rocard, si le changement dans les textes doit être un pas important, c’est surtout un changement de mentalité et des comportements collectifs qui doit être essentiel.

 

Pour bien couvrir tout le débat, même si on regrette que cela ne concerne finalement qu’une petite proportion de l’ouvrage, Michel Rocard consacre un chapitre aux “questions qui fâchent” : la question kurde, le génocide arménien et la partition de Chypre.

 

Concernant la question kurde, Michel Rocard ne cherche pas à cacher l’état de la situation actuelle : la Turquie a fait peu d’effort pour sortir du conflit et n’est pas prête à voir son unité nationale écornée par les revendications des Kurdes.

 

En revanche concernant les rapports avec l’Arménie, des efforts modestes ont été réalisés par la Turquie. Michel Rocard semble convaincu que la Turquie a emprunté le bon chemin concernant le rapprochement avec l’Arménie et la reconnaissance du génocide des Arméniens. Cependant, l’ancien Premier ministre estime que le préalable d’une reconnaissance du génocide par la Turquie conditionnant la poursuite des négociations s’avérerait contre-productive.

 

La question chypriote, enfin, pose un vrai problème étant donné que Chypre est déjà membre de l’UE. Pourtant, comme l’indique Michel Rocard, ce sont les chypriotes grecs qui ont rejeté le plan de réunification des Nations Unis en 2004, tandis que les chypriotes unis s’étaient exprimés en sa faveur…

 

 

Pour compléter son argumentation, Michel Rocard tente enfin d’expliquer que le rêve fédéral est terminé. C’est probablement cette partie de l’ouvrage qui fait le plus débat. D’abord, on ne comprend guère en quoi le fait que la critique de l’idée d’une l’Europe fédérale et politique renforce le plaidoyer pour l’entrée de la Turquie dans l’UE. En outre, d’une part, l’accusation portée contre la Grande-Bretagne rendue responsable de la mort de l’Europe politique par son entrée dans l’UE en 1972 est assez mal venue de la part d’un proeuropéen convaincu ; d’autre part, quelle cohérence y a-t-il ensuite à critiquer les élargissements successifs, tout en défendant pourtant l’élargissement vers la Turquie ?

 

Si cet ultime argument est en effet très contestable, le plaidoyer de Michel Rocard reste in fine particulièrement convaincant. Le fait est qu’aujourd’hui il est urgent de donner des garanties à la Turquie pour son adhésion. Faire traîner les choses, c’est indiscutablement décourager les europhiles et contribuer à ce que la Turquie se tourne vers les États-Unis ou, bien pire, vers un islam radical. Michel Rocard souhaite éviter les scénarios catastrophes, c’est pourquoi il faut dire “oui à la Turquie”, mais à travers une adhésion qui se fasse bien pour que la Turquie soit correctement accueillie au sein de l’UE. Michel Rocard propose ainsi de se donner quinze ans pour négocier l’entrée de la Turquie dans l’UE. “Objectif 2023” pour la Turquie déclare Michel Rocard : espérons que cet objectif ne soit, dès lors, pas qu’une simple prophétie.

 

 

* À lire également sur nonfiction.fr :

- Michel Rocard, Oui à la Turquie (Hachette Littératures), par Riva Kastoryano.

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