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Entretien avec Gilles Kraemer : ''Ce n'est pas rendre service à Israël que de refuser de dire les choses.''
[lundi 22 septembre 2008]

Gilles Kraemer est l'auteur de Jours tranquilles à Ramallah (Riveneuve), livre de chroniques où il relate ses trois années passées en Palestine comme directeur du centre culturel franco-allemand de Ramallah. Il évoque dans cet entretien son expérience sur le terrain et les enseignements qu'il en a tirés.

 

nonfiction.fr : Vous avez été nommé co-directeur du centre culturel franco-allemand de Ramallah en 2004. Était-ce à votre initiative ?

Gilles Kraemer : Non. D’ailleurs, tout en travaillant depuis longtemps dans le contexte méditerranéen, je n’avais de connaissances de cette zone, ni d’intérêt particulier dans ce conflit. J’avais demandé à partir dans des zones cosmopolites, comme Alexandrie, Tanger ou Beyrouth.

Les zones de guerre ne me font pas fantasmer. Je n’ai ni l’excitation des reporters de guerre, ni leur courage. Je devais être nommé à Alger, mais mon affectation a changé au dernier moment pour Ramallah, parce qu’il fallait un germanophone pour ce poste. J’ai eu très peu de temps pour réfléchir, et j’ai dit oui.
 

nonfiction.fr : En tant que journaliste, puis dans les postes que vous avez occupés, le monde arabe est tout de même un point central.

Gilles Kraemer : C’est vrai, mais pas Israël et la Palestine. Je connais plutôt le Maghreb, le Liban, peu le Golfe. Et j’ai vécu deux ans en Égypte.

Quand je travaillais à l’école de journalisme (CFJ), j’ai participé à un programme européen qui consistait à réaliser un magazine unique, Euroméditerranée, avec une rédaction composée de journalistes de tout le pourtour méditerranéen. J’ai eu un premier contact avec des journalistes palestiniens et israéliens à cette occasion. C’était dans l’euphorie des accords d’Oslo, en 1994 et 1995.

Pour autant, je n’ai jamais nourri d’espoirs fous, ni vécu au rythme des accords de paix et des cessez-le-feu comme certains de mes collègues.


nonfiction.fr : Les livres écrits par des journalistes sont d’une qualité très inégale, malgré parfois l’excellente connaissance de la région, et les livres de témoignages sur la vie en Palestine ont fleuri ces derniers temps. Pourquoi vouloir en écrire un autre ?

Gilles Kraemer : C’est vrai que les livres de journalistes ne sont en général lus que par d’autres journalistes… À mon arrivée, je n’ai pas du tout eu le temps ni même l’idée d’écrire. J’étais le premier co-directeur, avec mon collègue allemand, du nouveau centre culturel franco-allemand et il y avait énormément à faire. C’était un travail passionnant.

Et puis quand Arafat est mort, tout s’est arrêté brusquement. Ça a été un moment très bizarre. La ville était habitée par un sentiment de "fin du monde". Le temps était très mauvais, et tout était silencieux. Pour qui a vu une grande ville arabe, toujours bruyante, vivante, c’était très déroutant. C’est là que j’ai commencé à écrire les chroniques qui constituent le livre.

nonfiction.fr : À la lecture de ces chroniques, on sent un grand fatalisme. Est-ce l’état d’esprit dans lequel vous avez vécu là-bas ?

Gilles Kraemer : À Ramallah, qui est une ville très dynamique, on vit comme si tout était normal, alors qu’en fait rien n’est vraiment normal. J’ai eu grâce à mon travail l’occasion d’avoir des contacts avec beaucoup de gens sur place, et tous me disaient : "Ce que je sais, c’est que je n’ai aucun avenir." Au mieux ils ajoutaient "ici". C’était le plus dur à supporter.

Tout le monde m’avait prévenu : "Tu verras, la Palestine, on n’en revient pas indemne, on ne peut pas rentrer comme on est parti, c’est une expérience très forte, etc." C’est vrai que ça a été très intense. Quand on vit à Ramallah, et qu’on a la responsabilité d’un centre culturel, il faut prévoir l’imprévisible. On ne part jamais avec une idée de ce qu’on veut faire. Il faut un plan B, un plan C. Tout peut être organisé et tomber à l’eau au dernier moment.

Au bout de trois ans, il était temps pour moi de rentrer. Je ne me suis pas senti fondamentalement différent à mon retour, mais j’avais des cheveux blancs. Ça peut paraître anecdotique, mais il y avait également une française de 28 ans à Ramallah qui a "attrapé" ses cheveux blancs en Palestine.
 

nonfiction.fr : Pourquoi les États français et allemand ont-ils créé un centre franco-allemand dans cette région, un rayon d’espoir de réconciliation après des siècles de guerre ?

Gilles Kraemer : Le centre français à Ramallah existe depuis 1993. C’était un petit centre dans une galerie commerçante. En 2003, l’armée israélienne a occupé la ville pendant l’opération Rempart et a détruit toutes les boutiques du bâtiment ainsi que le CCF ; il a fallu trouver un nouveau lieu plus sûr. L’Institut Goethe était dans un appartement trop exigu, alors les acteurs sur place se sont mis à chercher un bâtiment commun. D’une colocation, c’est devenu un vrai projet de partenariat avec un beau bâtiment de trois étages, les drapeaux français et allemand comme une représentation diplomatique et une association au quotidien des équipes et des programmes. C’est le seul centre culturel étranger dans cette ville qui joue le rôle de capitale de substitution de l’État palestinien en devenir.

 

nonfiction.fr : Le conflit israélo-palestinien est un sujet sensible, où les mots pèsent lourd. Pourtant vous n’hésitez pas à rapporter les propos d’un homme qui compare sa situation à la France occupée par les Nazis. Pourquoi ce choix, alors que le fond même du livre n’est pas du tout une critique violente ou unilatérale ?

Gilles Kraemer : À défaut d’être resté neutre, je pense être resté honnête. Le problème de la citation est un problème récurent, chez les journalistes notamment. Ainsi un professeur d’université de Birzeit m’a apostrophé un jour : "Qu'auriez vous dit si, pendant l'occupation nazie de la France, on vous avait encouragé à collaborer entre Français et Allemands ?"

Il voulait protester contre la façon qu’ont les Européens et les Occidentaux à toujours "forcer" les Palestiniens et les Israéliens à se serrer la main alors que sur le terrain il n’y a aucun accord ni aucune amélioration. Cette phrase reflétait un état d’esprit que j’ai rencontré plusieurs fois, et il m’a semblé important de ne pas la censurer, au nom de je ne sais quel tabou.

Ce n’est pas rendre service à Israël que de refuser de dire les choses. D’ailleurs les journaux israéliens écrivent avec beaucoup plus de liberté que nous. Ils rapportent et utilisent des termes que personne en France n’oserait écrire.

Je pense qu’il faut dire les choses, parce qu’il y a quelque chose de maladif dans ce conflit. Israël ne sera un pays normal que quand la Palestine existera. C’est ce que j’ai compris au cours de mes trois ans en territoires palestiniens. C’est ce que je veux dire au travers d’une parole sans interdits.
 

Propos recueillis par Laure Jouteau le 25 juillet 2008

 

* À lire également sur nonfiction.fr :

- La critique du livre de Gilles Kraemer, Jours tranquilles à Ramallah (Riveneuve), par Laure Jouteau.
- Le dossier ''Persistant conflit israélo-palestinien"
 

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