Philosophie

L'amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes.

Couverture ouvrage

Zygmunt Bauman
Hachette

La société liquéfiée
[lundi 21 juillet 2008]
Une rflexion sur l'volution de nos rapport sociaux dans un ouvrage qui finit toutefois par se diluer.

Guid par le matre-mot de la liquidit, le sociologue polonais (professeur mrite luniversit de Leeds) explore dans cet ouvrage ingal diverses phnomnologies du lien social, depuis la cellule du couple jusquaux relations gopolitiques, en passant par quelques rflexions sur lambivalence du tissu urbain, facteur de liaisons et de dliaisons.

Cette ambivalence domine nos relations : nous voulons vivre ensemble, mais sparment. Disposer librement de nos engagements et de nos solidarits, circuler sans attaches en survolant la famille ou la socit, liquider les cltures, les racines ou ltui touffant des communauts trop organiques, jusquau jour o, comme chante Souchon all Maman bobo ! Or cette liquidit ou cette disponibilit se dit aussi, au premier chef, de la monnaie. Bauman rflchit bien au pouvoir dissolvant du march, et des formes montaires de lchange qui rongent en effet et liquident (ou liqufient ?) des liens plus substantiels, sans que largent vienne au centre de ses analyses remplir ce concept de liquidit, qui demeure sous sa plume une mtaphore clairante, mais relativement lche.

Les technologies nes du numrique acclrent puissamment cette volution, et il est vident que la dcomposition de nos messages en bits, et nos ergonomies rabattues sur une succession de clics, sont bien en phase avec lanalyse srielle et lindividualisme tant revendiqu du monde contemporain. De fait, argumente Bauman, nous remplaons nos liens traditionnels par des connexions, que nous zappons dun clic. Nous clbrons les ouvertures du rseau en nous pargnant la corve du tissage, du suivi ou de la dure. Lhomme numrique picore, sautille ou virevolte, il entre, sort ou dispose de ses mouvements avec une gale facilit en se rclamant dune socialit capricieuse, phmre ou " la carte". Don Juan propose un bon modle de cette enivrante disponibilit, mais la multiplication de ses ouvertures amoureuses ne lui permet pas dapprofondir ce sentiment, ou de mieux le connatre ; hros du survol, du coup bref et des expriences pour voir - pour voir si a fonctionne dans un domaine o cest la dure qui compte -, Don Juan apprend rompre et recommencer da capo plutt qu aimer .

On connat le dilemme, nonc par Schopenhauer, des hrissons sur la banquise : frigorifis, ils voudraient se blottir au risque de se blesser mutuellement ; scartant, ils meurent de froid Bauman tire dEmerson une mtaphore voisine : pour continuer patiner sur une glace trop mince, il faut acclrer. Dans les deux cas, la glace dsigne un sol encore solide, ou qui na pas entirement fondu, alors que Bauman nous invite rflchir sur la soustraction du sol, et de la dure, dans lexercice postmoderne de nos relations. Cette rflexion aborde donc la question du temps du dsir, et son raccourcissement dans la transaction marchande : nos achats, comme nos chats tlphoniques ou sur le net, obissent davantage aux impulsions et aux caprices de la mode ; et dans la mesure o, sur le march, cest le dernier modle dune fracheur ou dune nouveaut dsirable qui prime, on devine les affinits du jeunisme dominant dans notre culture avec la rhtorique publicitaire et le tapage de la consommation.

Le slogan ou le mirage du sexe autonome figure en bonne place dans cette analyse ; certains voudraient y voir le modle dune relation sociale pure, mais cette expression semble elle-mme contradictoire tant le fond de nos relations savre impur, ou insondable : tre deux, zwei, nouvre-t-il pas sur le doute, zweifel, mdite Bauman en sappuyant sur lallemand ? On ne sait jamais rien de dfinitif sur lautre, tout couple digne de ce nom volue au gr dun hasard immatrisable ; nos mondes propres se ctoient sans se pntrer, ou encore : lintersubjectivit est tout sauf transparente. Il arrive que le sexe propose cette intersubjectivit un raccourci, ou lillusion dune proximit absolue, vite atteinte ou frle en effet mais de quelle dure ? Dailleurs, peut-on isoler la "chose" sexuelle ? Sa victoire en trompe lil ou la Pyrrhus ne peut nous masquer bien longtemps que la sexualit recherche pour elle-mme tient mal les mirifiques promesses nes du battage ici encore mdiatique ou publicitaire ; ou que les frustrations dhomo sexualis rejoignent celles dhomo consumans. "vitez les treintes trop troites ! Nallez pas jusqu la crampe, restez cool ! Ne confondez pas le rseau avec le filet !..." Ces injonctions dune communaut rduite des relations sexuelles sans danger, entendons non seulement sans infection mais dsaffectes, sans consquences long terme, semblent typiques des fausses bonnes nouvelles claironnes par notre socit liquide.

Dans ce contexte, les bonnes technologies de la nouvelle ingnierie sociale sont celles qui concilient un optimum de proximit et de distance. Le succs foudroyant du tlphone portable, par exemple, tient dans ce service oxymorique : vivre ensemble sparment, navoir que des relations "si-je-veux" (la mauvaise proximit qui suscite aujourdhui impatience ou allergie, cest celle que je ne peux pas mettre en stand by ni zapper). Le social devient optionnel, exempt des antiques maldictions du lieu et du lien mais mrite-t-il encore le nom de socit ? Le monde de nos relations est menac de se changer en centre commercial ; lhomme sans qualit de Musil est devenu lhomme sans liens, cest--dire homo oeconomicus ralis, enfin dtach de la sphre poisseuse des anciennes communauts. Mais cette nouvelle socit (ou Gesellschaft) peut-elle survivre sans lapport sous-jacent des anciennes, primaires ou plus substantielles communauts (Gemeinschaft) ? Nous ftons des missions de tlralit ("Le Loft", "Le maillon faible" ou "Lle de la tentation") qui nous enseignent la dfiance en mettant avant tout en pratique la jetabilit des tres humains ; de mme la flexibilit tant vante des marchs conjugue fluidit, fragilit et fugacit le contraire de la fiabilit.

partir de ces rflexions bienvenues, Bauman tend son enqute en direction des nouveaux agrgats urbains, puis des camps de rfugis et des personnes dplaces, pour traiter in fine des partages gopolitique entre le fluide et le stable (ltat), le dedans et le dehors Louvrage lui-mme se dilue et perd son fil ou son tranchant, au point que le dernier quart du livre semble une pice rapporte, sans grand rapport avec le titre. Mais les questions quil a dabord souleves, et les dangers points au cur mme des nouvelles technologies et des promesses qui rendent notre monde excitant, ne peuvent laisser personne indiffrent.

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