Pascal Bacqué compose une épopée dont les gestes poétiques, narratifs et intellectuels font événement : une œuvre totale qui réinvente le roman et repousse les frontières de la littérature.

Une œuvre magistrale, une œuvre totale se fait jour dans le contexte le plus étranger, sinon le plus hostile à sa réception. C’est La guerre de la terre et des hommes, roman de 1 457 pages composé de cinq tomes, que les éditions Eliott publient en un seul volume, simultanément à Paria, un second ouvrage qui en constitue le guide, le vade-mecum, mais aussi, subtilement, la continuation   .

Les trois premiers tomes avaient paru aux éditions Massot, en 2018 (La Guerre de la terre et des hommes), 2019 (Étranger parmi les vifs) et 2021 (La Guerre). Dans le volume qui paraît cette année chez Eliott, ces premiers tomes ont été entièrement repris et relus avec l’écrivain Thierry Consigny    puis complétés par deux tomes inédits. Dès sa première parution, le roman avait suscité l’enthousiasme de Jean-Claude Fasquelle, le grand éditeur, de Jean-Luc Marion, le philosophe, de Pascal Dusapin, le compositeur, et de François Sureau, l’écrivain. Mais l’œuvre s’est élaborée lentement, au fil de lectures hebdomadaires et des échanges d’un cénacle réuni autour de l’auteur.

Cette aventure littéraire rappelle les cénacles du XIXe siècle, celui de Victor Hugo, où Gautier, Nerval, Vigny, Dumas et Sainte-Beuve se retrouvaient pour abolir la séparation rigide des genres, mélanger le sublime et le grotesque, libérer le vers et élargir le vocabulaire littéraire, ou encore les fameux mardis de Mallarmé, où Valéry, Claudel, Gide et Henri de Régnier entendaient « céder l’initiative aux mots ». Ces réunions avaient une ambition commune : transformer la langue commune pour en faire émerger un monde nouveau, mais aussi éprouver les livres à venir devant un cercle restreint d’amis. À l’heure où les diktats de la technologie accaparent notre attention, cette genèse patiente donne à l’entreprise de Pascal Bacqué une résonance singulière. La guerre de la terre et des hommes ne ressemble à rien de ce que nous pouvons qualifier de « littéraire » aujourd’hui. Ce livre est donc un événement.

La tourbe et le bâton

La guerre de la terre et des hommes est d'abord un mythe, celui de l’Occident ; un mythe millénaire dont deux objets mystérieux déclenchent le récit : la tourbe et le bâton. La première repose sur un jeu de mots vertigineux entre la tourbe végétale, cette couche de matière organique qui se nourrit de sa propre décomposition et fournit, dans certains pays, combustible et matériau de construction, et la turba latine, qui désigne la foule. Acte premier : la foule est une tourbe ; donc la civilisation est une tourbière. Bacqué tire une leçon de cette affirmation : la culture est un espace qui se dévore lui-même, se nourrissant des inventions, des coups de génie, qu’elle retraite, qu’elle digère, et cette digestion s’appelle l’Histoire. Du moins, l’Histoire de l’Occident, car la tourbière, comme l’écrit dans sa Protogée   , Leibniz, ce philosophe de la multiplicité, des strates et des traces incomplètement décomposées de ce qui a vécu sur un territoire, est caractéristique du monde germanique — au sens large : une part décisive de l’histoire européenne n’est-elle pas, depuis son commencement médiéval, une variation du germanique, de l’Angleterre à l’Allemagne en passant par la France et le monde septentrional ? Or, dans le livre, cette tourbière est dirigée, activée, et rendue signifiante par l’un des personnages-clés de la Guerre, Hermann. On pourrait dire qu’Hermann, figure absolue de la volonté de puissance, est l’âme occulte de cette tourbe. Il a, pour cela, accompli un geste inaugural qui rappelle la rivalité biblique de Jacob et d’Esaü : il a « tué »    son frère jumeau, Elias, à qui il a volé le Bâton. Ce bâton, c’est « l’objet de plus », l’objet qui déroge à la civilisation. Par là même, Hermann la contrôle. Mais ce n’est pas à cela que le bâton devait servir : ce Bâton, repris au texte midrashique    énonçant la « création du bâton de Moïse le Sixième jour au crépuscule », puis sa circulation d’Adam à Noé jusqu’à Moïse en passant par le Pharaon et par Jéthro, a pour unique destination l’intelligence du monde, destination dont Hermann l’a dérouté.

Entre ces deux embrayeurs que sont la tourbe et le bâton défilent l’Histoire, la littérature, la sociologie, mais aussi, à la façon proustienne, les ridicules mortifères de la vie sociale   , les métaphysiques les plus vertigineuses, mais aussi les paysages, les beautés, les œuvres picturales, littéraires, musicales, et aussi Proust, Genet, Tolkien, Churchill, un Lord Bute en embuscade musicale, Duras, Himmler, Mussolini, le pape Sylvestre II, Turing, le Macintosh, le Moyen Âge et 1945, ces deux moments entre lesquels se tend le fil de cette Histoire, tissée de tous ces noms, mais encore l’Internet, l’Université, et les innombrables mues de l’idéologie — comme autant de personnages et de paysages. Le court livre, Paria, qui lui fait écho, après une brève et stupéfiante autobiographie intellectuelle, constitue une main tendue au lecteur. Il le guide dans cette Guerre de la terre et des hommes, la lui présente, l’éclaire à certains égards, afin qu’il ne s’y égare pas comme Dante dans l’enfer avant de rencontrer Virgile.

Du roman au poème

Mais ce sont surtout les « gestes » de ce livre qu’il faut considérer, car c’est par eux qu’il constitue un véritable événement.

D’abord, en nous tendant le miroir d’un mythe de nous-mêmes, aujourd’hui, un aujourd’hui appuyé sur mille ans de « tourbière », il écrit le mythe du réseau humain, celui que nous déplorons aujourd’hui, et qui nous terrifie sans que nous ayons désormais la force de lui résister, car il nous est devenu impossible de s'en extraire.

Le deuxième de ces gestes est de l'ordre d'un retournement. Roman Jakobson, le grand linguiste russe, professait que l’acte poétique, c’est la projection de l’axe paradigmatique d’un texte (le « sens », verticalement dressé à l’horizon de ce qu’on lit) sur l’axe syntagmatique (le mouvement horizontal et ligne après ligne des mots qui se succèdent) : c’est précisément cela que fait le livre de Pascal Bacqué, ce qui en fait un texte poétique. Mais il fait mieux que cela encore : il retourne simultanément ce pas à pas poétique des mots sur lui-même, le renvoie à la verticale (grâce au bâton d'Elias ?) pour en faire la matière d’une narration parfaitement ordonnée – et dont le sens s’éclaire au fur et à mesure que l’on avance dans cette forêt de signes que l’on croyait d’abord trop obscure pour s’y aventurer. Une fois encore, on entend dans ce livre un écho de Dante, et de sa selva oscura, sa forêt obscure.

On pourrait même dire que la poésie n’est ici ni le simple signe d’une exigence formelle ou « esthétique », comme un projet d’enluminure, en quelque sorte, ajouté au récit : elle est l’attracteur fondamental, l’aimant (ou l’amante) qui le gouverne, qui en oriente la cohérence et l’architecture savamment orchestrées : dans La Guerre de la terre et des hommes, la monstrueuse richesse du langage et des images est un pied de nez d’une insolence inouïe fait à l’état de mort clinique de la langue, qui ne semble plus vouloir être diserte que dans les mains inhumaines de l’IA. Le roman se retourne ainsi en poème, tout en déployant des narrations romanesques dont l’emboîtement et les échos sont puissamment maîtrisés, et qui se succèdent comme autant de scènes d’opéra, tantôt wagnériennes, tantôt rossiniennes. Leur juxtaposition retrouve une liberté que le roman français avait oubliée depuis Rabelais.

Une symphonie talmudique

Cette liberté conduit au troisième geste de l’ouvrage : un geste intellectuel sans équivalent dans aucun livre écrit jusqu’à ce jour : Bacqué assume, clairement, non comme une grille de lecture, mais comme l’être même de sa pensée, le contenu et la méthode de l’étude juive, qu’elle soit scripturaire, midrashique ou — comme le livre l’ose — talmudique.

Kafka ou Proust ne sont-ils pas hantés par des intuitions juives dignes du Talmud ? N’en va-t-il pas de même avec Walter Benjamin ? Le monde immense de l’étude juive n’est-il pas un impensé de l’Occident, aussi vieux que l’Occident lui-même, et qui le travaille secrètement ? Tout cela est certain. De Thomas d’Aquin lisant Maïmonide à Herman Melville, dont le Moby Dick est habité par de grandes figures bibliques — Jonas, le Déluge ou Ismaël —, cette pensée affleure jusque dans la structure de certains chapitres de cet ouvrage, où les digressions et les commentaires contradictoires ajoutés au récit principal évoquent étonnamment une page d’étude rabbinique. Elle se retrouve aussi chez Borges, dans son incessant compagnonnage avec ces Lettres qui ont créé le monde, au sein de cette bibliothèque capable de contenir l’univers. Mais c’est toujours en secret, toujours à reculons, toujours à rebours de l’Histoire que le travail de la pensée juive a pu œuvrer, en ces terres — sans parler, évidemment, de l’antisémitisme, auquel Bacqué accorde une réjouissante indifférence. Car il a, dans ses lignes, mieux à faire : oser, désormais, faire entendre une vaste symphonie talmudique de l’Histoire — c’est-à-dire, de son échec. De son échec comme civilisation. De son échec face à « l’objet de plus », dont nous laissons au lecteur le bonheur de découvrir le secret.

On pourrait juger cette œuvre scandaleuse : qu’un grand écrivain, qu’un grand poète surgisse dans notre langue d’une pensée talmudique, voilà qui interroge notre littérature sur ce qu’elle est capable d’accueillir. Mais il en était peut-être grand temps. Et ce n’est pas parce que les crocs, à nouveau, sont sortis, qu’il fallait avoir peur ; craindre, sûrement, mais craindre à la pointe du plus haut des risques (Michel Leiris ne voulait-il pas que l’écriture exposât l’écrivain à quelque chose comme la corne du taureau ?) : le risque de penser, d’écrire, de poétiser sans fin sur les ruines d’un présent qui ne sait plus trop se donner un avenir, ni même, désormais, un passé face aux derniers prêches d'Herman (1945 : Je commande le Moi pour la vie à venir ; 2025 : je commande nous tous pour la vie à venir). La réponse à un tel défi s’accommoderait mal d’une petite histoire à la moi-je : il lui fallait le souffle d’une épopée, la conjugaison de temporalités incommensurables, le présent perpétuel de l’éternel retour, la résonance interne d’événements lointains et disjoints, et comme le temps mythique de la métaphore, qui attendrait son heure à l’arrière-plan de ces horloges trop pressées qui nous gouvernent, et qui exigeraient en retour une symphonie à la mesure de ce qu’est la vraie musique : l’art de domestiquer le temps. La guerre de la terre et des hommes est le premier mouvement de cette symphonie.