L'extrême droite plonge ses racines dans l'histoire politique de la France. L'historien Olivier Dard en propose une dense synthèse.

Professeur à Sorbonne Université, Olivier Dard est l’un des meilleurs spécialistes du nationalisme et de la vie politique des droites. Il propose aujourd’hui une volumineuse et magistrale synthèse sur ce courant. L’ouvrage remonte le fil du temps, faisant commencer cette histoire à 1870, puis plonge dans les arcanes des différentes familles. Il analyse comment ce courant s’est positionné face aux grands événements de la période contemporaine, de l’Affaire Dreyfus jusqu’à aujourd’hui. Les figures et les mouvements sont présentés, ainsi que les emprunts aux différents éléments venant des familles nationalistes extranationales (italienne, allemande ou américaine). L’ouvrage permet de se repérer dans ce vaste mouvement, dont l’histoire est scandée à la fois par les événements extérieurs et par sa perpétuelle recomposition, rendant à ces mouvements politiques leur complexité.

Dans votre introduction, vous expliquez que le terme «  extrême droite » est imprécis. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

Le terme d’«  extrême droite » est largement repris dans le débat public. Mais il ne me satisfait pas — et pas davantage celui d’«  extrême gauche ». Je me permets de renvoyer au dossier « Penser et archiver les extrémismes », coordonné par Frédéric Attal et paru cette année dans Parlement[s]. Revue d’histoire politique qui apporte de nombreux éléments sur ces questions.

Me concernant, au-delà du caractère dépréciatif bien connu du terme «  extrême » et de l’impossibilité, pour les politologues, de s’entendre sur une définition de l’extrême droite, mon problème principal vient du terme de « droite ». Mon travail a visé à nourrir l’histoire des droites. Il marque sa dette à l’égard d’interprétations antérieures : la distinction classique de René Rémond entre trois grandes traditions de droite — légitimiste, orléaniste et bonapartiste —, les réflexions et controverses nées de la proposition de Zeev Sternhell d’une « droite révolutionnaire », et enfin les huit droites identifiées par Gilles Richard, parmi lesquelles le traditionalisme et le nationalisme. C’est à ces dernières, et tout particulièrement au nationalisme comme doctrine et force politique, que s’attache ce livre. Il entend prolonger les travaux de Raoul Girardet sur le nationalisme français, en proposant une recherche qui couvre un siècle et demi d’histoire.

Vous faites remonter cette histoire à 1870. En quoi cette date est-elle plus opérante que le lendemain de la Révolution française, par exemple ?

Il aurait été évidemment possible de remonter à la Révolution française et même aux débuts de la Restauration, lorsque se fait jour une extrême droite au sein des légitimistes, ainsi que le montre Olivier Tort. Mais justement, c’est cette dernière que l’on retrouve à l’heure de la restauration manquée du prétendant légitimiste au trône de France, le comte de Chambord, à travers notamment les « Chevau-légers ». Ce groupe, qui ne forme qu'une partie des parlementaires légitimistes, rassemble les plus fervents soutiens du prétendant. Le contexte paraît porteur : défaite de 1870 face à la Prusse, majorité monarchiste à l’Assemblée élue en février 1871, traumatisme de la Commune de Paris. Mais le refus par Chambord du drapeau tricolore et son choix irréductible en faveur du drapeau blanc dont il fait un « principe » signe la fin d’une séquence et des espoirs d’une restauration bourbonienne. Dorénavant, la restauration monarchique s’éloigne, même si des tenants de cette dernière vont en vain espérer qu’elle puisse procéder de la crise boulangiste. Au contraire, le boulangisme ouvre une autre étape, qui débouche au début des années 1890 sur la naissance du nationalisme comme doctrine politique.  

N’y a-t-il pas plusieurs familles de droites nationalistes ?

Absolument. J’en distingue à l’origine deux. La première, issue de Paul Déroulède et du boulangisme, est incarnée par l’écrivain et homme politique nationaliste Maurice Barrès, élu député boulangiste à Nancy en 1889. Barrès cherche à remédier à la faiblesse doctrinale du boulangisme, phénomène d’opinion que le général Georges Boulanger n’a pas su dépasser ni traduire en doctrine au-delà du célèbre slogan « Dissolution, révision, constituante ». Barrès pose alors les premiers jalons de son nationalisme qui s’affermit une décennie plus tard dans son Roman de l’énergie nationale et dans Scènes et doctrines du nationalisme. L’enracinement, le culte de la terre et des morts, l’importance de la Revanche et l’empreinte de Paul Déroulède et de son nationalisme plébiscitaire dessinent les contours d’un nationalisme barrésien qui se définit aussi comme un déterminisme. L’auteur du « culte du moi » célèbre à présent le « nous », ainsi que l’impératif que ce dernier impose au destin de chacun.

L’autre versant du nationalisme est incarné par l’écrivain et théoricien nationaliste Charles Maurras, son cadet de six ans, né en 1868. Maurras forge sa doctrine au fil des années 1890 pour déboucher, au tournant des années 1900, sur son projet néo-monarchiste de « nationalisme intégral ». Le cheminement intellectuel du Martégal est bien différent de celui de Barrès. Il s’articule à l’origine sur la proclamation du fédéralisme, associé à la défense du félibrige, mouvement de promotion de la langue et de la culture d’oc. Il repose notamment sur une opposition civilisationnelle marquée entre « Barbares et Romans » (l’Europe germanique et du Nord, protestante, contre celle de la latinité), qui justifie sur le plan littéraire la création d’une « école romane » placée sous la houlette du poète symboliste Jean Moréas. Le choix de la monarchie arrive dans un second temps. Maurras la justifie au nom de l’« empirisme organisateur » qui combine une influence du philosophe positiviste Auguste Comte et du critique littéraire Sainte-Beuve. Chez Maurras, lecteur aussi des penseurs contre-révolutionnaires Joseph de Maistre et Louis de Bonald, le choix de la monarchie doit procéder non de la fidélité ou d’une émotion mais résulter d’une argumentation rationnelle. Le « nationalisme intégral » défend l’idée d’une monarchie décentralisatrice, d’un projet corporatiste (inspiré du théoricien du catholicisme social René de La Tour du Pin) dont la finalité première est de remplacer une république détestée au nom d’un rejet des Lumières et d’un antidémocratisme affiché. La République est aussi réputée livrer la France aux « quatre États confédérés » (francs-maçons, juifs, métèques, protestants).

Malgré leurs différences, Barrès et Maurras ont en partage différents éléments comme l’antisémitisme (influence d'Édouard Drumont et de son journal La Libre Parole, en pointe pour dénoncer le scandale de Panama) et la recherche, au temps de la revue La Cocarde (1894-1895), d’un « socialisme national » mis en avant par Zeev Sternhell pour traiter de la « droite révolutionnaire » et des origines françaises du fascisme. Si Barrès et Maurras sont restés des références importantes, d’autres familles ont émergé, notamment un fascisme français issu d’une dissidence du maurrassisme (l’équipe du journal Je suis partout avec l’écrivain fasciste Robert Brasillach et l’écrivain collaborationniste Lucien Rebatet) ou encore le nationalisme révolutionnaire qui marque les années 1960 (avec Dominique Venner et sa brochure Pour une critique positive).

Au-delà des différences, les droites nationalistes ont-elles finalement une culture commune ou les courants sont-ils irréconciliables ?

Les éléments communs existent assurément. On mentionnera l’affirmation du primat de la nation qui s’articule à la nécessité d’une préférence nationale, la conviction que la France, et plus généralement l’Occident, sont entrés en décadence et qu’il faut pour cela combattre des ennemis aussi bien intérieurs qu’extérieurs.

Mais ceci indiqué, des différences importantes existent, qui font de ces droites nationalistes une nébuleuse. C'est ce que montre le cas du Front national à ses débuts, qui juxtapose des tendances qui sont autant le produit de trajectoires individuelles que de cette histoire : anciens de la collaboration, jeunes admirateurs du néofascisme italien, anciens de l’Algérie française, éléments catholiques traditionnalistes… Cette énumération donne à voir la diversité des sensibilités et des points de vue mais aussi de leurs oppositions.

Les droites nationalistes n’ont-elles pas cherché en permanence à s’adapter aux formes modernes de la vie politique, en passant des ligues aux partis de masse puis aux partis médiatiques ?

Assurément. Il faut commencer par rappeler qu’en matière de médiatisation, le boulangisme fut précurseur et que L’Action française, comme journal, fut aussi novatrice, à travers notamment la revue de la presse. Il est aussi important de questionner la relation de ces droites nationalistes aux formes modernes de la vie politique. Le choix de la ligue, comme mode d’organisation, a profondément marqué leur histoire. La dimension protestataire et les mobilisations dans la rue sont inséparables du phénomène ligueur dans sa dimension nationaliste.

Il faut y ajouter leur rôle de force d’appoint à l’égard des partis politiques de droite dont elles assurent les campagnes électorales et le service d’ordre. Ce modèle présente cependant une limite lorsque les ligues décident de présenter directement des candidats aux élections. L’échec peut être cuisant, au lendemain du premier conflit mondial, dans le cas du mouvement nationaliste et monarchiste de l’Action française, ou les résultats s’avérer en demi-teinte pour les Jeunesses patriotes (JP), cette ligue nationaliste et antiparlementaire fondée en 1924. Dès la fin des années 1920, les dirigeants des JP, à commencer par Pierre Taittinger, s’interrogent sur l’opportunité de créer un parti politique qui pourrait jouer pleinement le jeu électoral puis parlementaire. Le Parti national républicain et social voit ainsi le jour mais ne donne pas les résultats attendus, tout en mécontentant une partie de la base antiparlementaire de la ligue. L’enjeu de la normalisation se pose de nouveau après février 1934 et devient un impératif au lendemain de la dissolution des ligues par le Front populaire. Les JP échouent à développer une nouvelle formation, le Parti national populaire, lancé un an plus tôt. À l’inverse, la mise en route du Parti social français par le lieutenant-colonel de La Rocque est un succès sans précédent puisque cette formation, qui compte entre 1,1 million et 1,2 million d'adhérents, est le principal parti de masse de l’histoire de la France contemporaine. Si on va plus loin dans la chronologie, on peut considérer que le FN de Jean-Marie Le Pen s’est adapté, à sa façon, à l’évolution de la présidentialisation de la Ve République en axant la vie du parti et ses finances sur l’élection présidentielle à laquelle, après 1974, Jean-Marie Le Pen s’est présenté de 1988 à 2007.

Quels sont les grands marqueurs de l’histoire des droites nationalistes ? La Révolution nationale, la guerre d’Algérie ? N’ont-elles pas cherché à se recomposer et à se redéfinir en fonction de leur échec ? Est-ce que cela explique le nouveau positionnement de la période contemporaine ?

Avant la Révolution nationale, j’insisterais quand même sur l’importance de l’affaire Dreyfus ou des émeutes antiparlementaires du 6 février 1934 à Paris, qui ont été des moments clés de l’histoire nationale mais aussi de celle de cette famille politique. Le second conflit mondial est effectivement un moment capital à la fois pour lui-même mais aussi pour ses conséquences marquées par l’épuration et l’opprobre qui accompagne ces milieux après 1945. Rappelons que dans le triple choix qui s’offre au lendemain du désastre de 1940 — résistance, soutien à l’État français ou collaborationnisme —, les droites nationalistes choisissent majoritairement le soutien à Vichy, même si des nationalistes sont à Londres dès l’été 1940 tandis que les éléments collaborationnistes se mobilisent tout particulièrement à la suite de la rupture du pacte germano-soviétique. Le choix en faveur de l’État français perdure pour beaucoup, voire se radicalise, comme le montre l’exemple de la Milice française, organisation paramilitaire du régime de Vichy chargée notamment de réprimer la Résistance. Mais une part non négligeable des soutiens à Vichy bifurque. Ce sont les vichysto-résistants. Ces derniers, après avoir cru dans les promesses de la Révolution nationale, basculent dans la résistance — gaulliste ou giraudiste — par rejet d’une collaboration d’État de plus en plus marquée et, après novembre 1942, par refus de l’occupation générale de la France métropolitaine par l’Allemagne nazie. Les cadres de Vichy issus des droites nationalistes ont investi certains domaines où ils étaient reconnus avant la guerre (presse et propagande, y compris antisémite et antimaçonnique, jeunesse et formation) ; on les trouve peu présents dans d’autres (économie et finances). Ajoutons que l’État français fait aussi une place très importante à des acteurs venus d’horizons politiques divers et, surtout, à des technocrates qui sont au cœur du régime.

La guerre d’Algérie est un autre temps fort, scandé par des épisodes bien connus, de la journée du 6 février 1956 à Alger (marquée par les manifestations hostiles des partisans de l’Algérie française contre Guy Mollet, chef du gouvernement) à l’OAS dans le sillage du putsch des généraux d’avril 1961 (tentative militaire de renverser la politique algérienne du général de Gaulle), en passant par l’insurrection du 13 mai 1958 à Alger (qui précipite la chute de la IVe République et le retour au pouvoir du général de Gaulle) et la semaine des barricades à Alger, en janvier 1960 (insurrection des partisans de l’Algérie française contre la politique du général de Gaulle). L’échec du combat pour l’Algérie française, les procès et emprisonnements ou exils qui s’ensuivent jusqu’à la loi d’amnistie de 1968 sonnent, après l’épuration, comme un second échec de ces droites nationalistes en moins de deux décennies. C’est bien une histoire de vaincus. Elle a généré du ressentiment et nourri l’antigaullisme chez ses acteurs mais aussi provoqué, chez une jeune génération, notamment celle d’Ordre Nouveau, une volonté de prendre ses distances avec le combat pour l’Algérie française. L’arrivée de Jean-Marie Le Pen à la tête du FN a remis en selle cet héritage — et d’autres, d’ailleurs.

Le Front national / Rassemblement national incarne-t-il finalement la synthèse des droites nationalistes ?

J’ai souligné précédemment la juxtaposition de tendances au sein du FN originel. Je voudrais surtout insister sur Jean-Marie Le Pen, qui est effectivement un héritier de l’histoire des droites nationalistes (il se proclame d’ailleurs de « droite » dans les années 1970, alors que les droites de gouvernement récusent cette dénomination). Jean-Marie Le Pen peut à mon sens être considéré comme le dernier des ligueurs, présentant, comme Pierre Taittinger, une double face protestataire à la fois dans son discours et dans ses modes d’action (les polémiques, les manifestations et les bagarres ne l’ont jamais gêné). En même temps, l’homme tenait à la légalité, se présentait aux élections et fut très fier de retrouver l’Assemblée nationale en 1986. Il y avait chez lui un rejet du système et une soif de respectabilité (n’oublions pas qu’après le poujadisme, on le retrouve chez les indépendants en 1958). Sur le plan idéologique, Le Pen connaissait ses classiques, Barrès et Maurras. Il s’est inscrit dans tous les combats des droites nationalistes depuis ses premiers engagements à la fin des années 1940 : anticommunisme, défense de la mémoire du Maréchal Pétain, défense de l’empire colonial de l’Indochine à l’Algérie (le « député-para »), même s’il se tient à l’écart de l’OAS, et un antigaullisme irréductible, jusque dans ses Mémoires. 

Le RN est l’héritier du FN (même s’il n’en est pas le décalque), non seulement à travers le nom de Le Pen mais aussi au regard de l’histoire du nationalisme français, en particulier dans sa version plébiscitaire. Le politologue Pierre-André Taguieff a parlé justement de « national-populisme » à propos du FN. Ce terme reste d’actualité pour le RN et s’inscrit dans le temps long. Dans sa somme sur le boulangisme, l'historien Bertrand Joly voit dans ce dernier l’origine du populisme français. La piste est stimulante quand on songe à la filiation Déroulède-Barrès-Taittinger, de la Ligue des Patriotes aux JP. La stratégie de normalisation ou de « dédiabolisation » du RN ne change rien à cet héritage populiste. Mais il existe cependant une différence majeure entre le RN et ses devanciers, qui tient à son audience dans les urnes, jamais atteinte par les droites nationalistes. Dans les huit droites mises en évidence par Gilles Richard au cours des deux derniers siècles, il en reste deux face à face : les libéraux, devenus néolibéraux, et les nationalistes. Pour la première fois, et de façon durable, les seconds dépassent les premiers.