Face à l’urbanisation généralisée, Thierry Paquot formule neuf propositions pour réinventer des villes habitables et écologiques.

La question urbaine ne se réduit ni aux formes bâties ni aux choix technologiques : elle engage des rapports sociaux, des droits et des modes de vie. Comme l’a notamment montré l’architecte et urbaniste barcelonais Jordi Borja, récemment disparu, penser la ville, c’est aussi interroger les conditions de l’habiter et les formes de mobilité. Architectes et urbanistes ont, tout au long du XXe siècle, contribué à des travaux décisifs, sans que les responsables politiques en comprennent toujours la portée.

C’est cet héritage, mais aussi les possibilités de le prolonger et de le transformer, que Thierry Paquot explore dans Villes à venir. La troisième révolution urbaine. Si l’ouvrage évoque des « villes à venir », ce n’est pas pour dessiner une énième utopie. Philosophe de l’urbain, auteur de nombreux textes consacrés à la ville, Paquot inscrit sa réflexion dans l’histoire, la sociologie et la politique urbaines. Il ne se place pas en dehors du monde existant : il le prend à bras-le-corps pour examiner comment, et par quels moyens, nous pouvons le transformer. Parce que penser la ville suppose aussi de pouvoir en imaginer les métamorphoses, son propos est accompagné de reproductions d’aquarelles de Béatrice Julien-Labruyère, paysagiste et enseignante à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles.

L’ouvrage rassemble ainsi des initiatives, des réalisations, des intentions et des figures, passées et présentes, autour de neuf propositions susceptibles d’inspirer l’action. Leurs combinaisons, leurs hybridations et leurs transformations au fil du temps pourraient contribuer à faire de la Terre une demeure habitable pour les humains.

De l’histoire des villes à l’urbanisation généralisée

Qu’on considère la ville ancienne avec nostalgie ou que l’on dénonce avec force la ville moderne, c’est à partir du réel qu’il convient de faire surgir de nouvelles réflexions, afin d’envisager les moyens de le transformer, de reconsidérer ce qui nous advient et de définir collectivement de nouveaux horizons.

C’est dans cette histoire des transformations urbaines que Thierry Paquot situe la troisième révolution urbaine. Il connaît bien les propositions des historiens et des géographes en matière de périodisation. Depuis les premiers sites urbains, une première révolution urbaine s’est sans doute produite au Néolithique, avec la sédentarisation et la domestication de la terre par les paysannes et les paysans. D’autres mutations ont ensuite profondément transformé les formes urbaines. Au-delà de ces décomptes, que l’auteur résume bien, il importe surtout de saisir ce qui se joue au cœur de notre monde : la généralisation de l’urbain et la formation de ce nouvel environnement quotidien, de cet esprit des villes avec lequel nous devons désormais composer.

Nos villes, et plus encore les mégalopoles, débordent de véhicules. Les autoroutes tissent leur toile à l’échelle planétaire, tandis que les motels et la restauration rapide complètent ce paysage des mobilités qui structure les territoires urbanisés. L’urbain ne se limite plus aux villes proprement dites : il s’étend, se diffuse et transforme les espaces qui l’entourent. Nous sommes devenus des homo urbanus.

Des promesses de l’Avenir aux villes à venir

Tout au long du XXe siècle, nous avons vécu sous le signe des villes de l’Avenir. Avec sa majuscule, l’Avenir promettait le meilleur, jusqu’à faire miroiter un habitat définitif, mesuré à l’aune du bonheur. L’historien Christian Ingrao désigne cette époque comme le « temps des promesses » — formule qui donne son titre à son ouvrage Le Temps des promesses (1905-1990), paru chez La Découverte en 2026. Le résultat de ces promesses est pour le moins ironique : les mégalopoles sont devenues des marchandises à consommer. Elles constituent des espaces urbanisés qui ne parviennent pas à faire véritablement ville, faute d’urbanité, de diversité et d’altérité.

C’est le règne de l’urbain généralisé, que figurent si bien les files de voitures pare-chocs contre pare-chocs, dans Playtime de Jacques Tati comme dans Week-end de Jean-Luc Godard. Paquot résume cette évolution en évoquant un squelette qui « emprunte aux villes et aux campagnes anciennes certains attributs désarticulés de ce qui leur donnait sens ».

C’est précisément à cet endroit que prend corps l’idée d’une troisième révolution urbaine. Désormais, l’homo urbanus habite des non-villes et des non-campagnes, des espaces qui ont perdu les qualités propres à la ville comme à la campagne sans parvenir à inventer une forme d’habitation véritablement nouvelle. Il revient donc à cette troisième révolution urbaine « d’inventer un milieu accueillant d’une plus riche biodiversité dans tous les domaines ».

L’ouvrage relève ainsi d’une entreprise de pédagogie : il s’agit d’amener les citoyennes et les citoyens à prendre conscience, non seulement de la réalité qui est la leur, mais aussi des possibilités dont ils disposent pour la transformer. Les aquarelles de Béatrice Julien-Labruyère prolongent cette réflexion. Par leur trait et leurs compositions ouvertes sur l’à-venir, elles donnent à voir des formes possibles de la ville et contribuent à en préfigurer les métamorphoses. Pour autant, l’ouvrage ne prétend pas définir les cadres d’un bonheur définitif. Il tire les leçons des expériences passées et demeure modeste dans ses ambitions. Mais cette modestie ne signifie nullement un renoncement. Elle consiste, au contraire, à affronter le monde à venir tel qu’il est, pour construire progressivement, dès aujourd’hui, des lieux habitables.

Une question se pose alors : « Les villes à venir auront-elles un ciel encombré par d’innombrables engins volants comme dans Metropolis de Fritz Lang (1927) ou les romans de science-fiction ? » Plutôt que de céder à ces visions futuristes, pourquoi ne pas chercher à rendre nos villes habitables avec les moyens dont nous disposons déjà ? Des villes « vertes, fluides, aux transports collectifs, généralisant la marche et le vélo, économisant l’eau et l’énergie, favorisant le réemploi des déchets, etc. ». Une telle transformation constitue bien une révolution, mais celle-ci doit d’abord être celle des esprits, des mœurs et de nos décisions collectives. Promouvoir la réparation et le recyclage, par exemple, ne suffit pas : encore faut-il que les produits soient conçus dès l’origine pour pouvoir être réparés, réutilisés ou recyclés.

Neuf pistes pour rendre les villes habitables

Ce qui fait la force de l’ouvrage, c’est que Paquot et Julien-Labruyère ne se contentent pas d’évoquer des pistes : ils en examinent les conditions de réalisation, à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective. Bannir l’automobile au nom de l’écologie, par exemple, n’est envisageable que si les emplois du temps se transforment, si la vie de quartier se maintient, si les services publics demeurent accessibles et adaptent leurs horaires aux besoins des usagers, et si les modes de vie peuvent s’accommoder de la disparition de la voiture. Une politique urbaine ne se décrète pas indépendamment des conditions concrètes de l’existence.

Les auteurs nous invitent également à prendre la mesure des risques qui se profilent : une planète formant une seule mégalopole, divisée en quartiers délimités et étanches ; des villes sexistes ; la prolifération des gated communities, ces enclaves résidentielles réservées à certaines catégories de population. Ils savent que ces évolutions ne relèvent pas de simples questions d’aménagement. Elles touchent à l’organisation des relations sociales et politiques, aux représentations collectives et, plus largement, à notre manière d’habiter le monde.

C’est cette approche globale qui fait la force de leur démarche. Elle se décline en neuf appels à penser, qui dépassent les préoccupations technologiques souvent invoquées lorsqu’il est question de l’Avenir, et qui ne constituent plus ici l’horizon principal. Ces neuf propositions portent sur les mobilités urbaines — le vélo et les transports collectifs —, le recyclage, la consommation, les jardins, le climat, le numérique, la convivialité, le partage et le rêve.

Chacun de ces appels mérite d’être suivi avec attention. Tous invitent à rompre avec le productivisme et le masculinisme qui l’accompagne, pour inventer une autre manière de concevoir et de ménager des espaces urbains offrant une grande habitabilité et une grande « marchabilité » — selon le concept de l’architecte et urbaniste Peter Calthorpe. Il ne s’agit donc pas seulement de rendre les villes plus fonctionnelles ou plus performantes, mais de créer des lieux où l’on puisse vivre, se déplacer, se rencontrer et entretenir des relations avec le vivant.

L’espoir d’une nouvelle manière d’habiter la Terre

Au terme du parcours, ces neuf propositions se transforment en un espoir : celui d’une troisième révolution urbaine, à la fois architecturale, paysagère et écologique, attentive à la géohistoire des territoires, à la maîtrise des techniques, au contrôle des ressources et à l’amitié avec le vivant. L’humanisme urbain que défend Paquot se nourrit ainsi de représentations et de fictions, mais il prend appui sur les préoccupations qui sont les nôtres, celles du présent. Il invite à ménager la Terre, et pas seulement à l’aménager, afin de la rendre habitable. La nuance est essentielle : ménager, c’est aussi prendre soin, préserver les équilibres et reconnaître les limites dont dépend la possibilité même d’habiter un lieu.

Laissons alors l’auteur conclure par cet appel à « une urbanisation en quête d’habitabilité, soucieuse des équilibres écosystémiques, préoccupée par les réponses à apporter au dérèglement climatique, cherchant à économiser les énergies, à limiter considérablement l’extractivisme, à améliorer la qualité de son agriculture biologique, à favoriser la coopération entre tous les territoires au sein de biorégions urbaines, où les habitants, en amitié avec le vivant, revendiquent le toujours mieux à la place du toujours plus ».