Ira Wells décrypte la progression des interdictions de livres en Amérique du Nord et alerte sur les menaces qu’elles font peser sur la liberté intellectuelle.

Dans On ne peut plus rien lire ! Ce que la censure fait à la démocratie, Ira Wells s’intéresse à un phénomène qui prend de l’ampleur aux États-Unis et au Canada : l’interdiction de livres dans les bibliothèques scolaires et publiques. Pour en mesurer les effets, l’auteur part d’une expérience personnelle. Critique littéraire, professeur de littérature au Victoria College de l’Université de Toronto et parent d’élèves, il découvre que la directrice de l’école fréquentée par ses enfants demande le retrait de certains ouvrages des rayons de la bibliothèque scolaire. Sa demande finit par concerner 259 écoles du district. Plus encore, les livres en question, jugés « néfastes » ou « woke », ne peuvent même pas être donnés à des organismes de bienfaisance.

Certes, nous sommes outre-Atlantique, et l’on pourrait considérer que cela ne nous concerne pas. Il n’empêche : selon certaines estimations, le nombre de titres interdits double chaque année aux États-Unis. Même tendance au Canada, dont l’auteur témoigne directement. Un nouveau consensus autour de la censure des livres semble ainsi s’imposer de ce côté de l’Atlantique, exerçant une forme de violence symbolique à l’encontre de certains auteurs et autrices, ou, du moins, de leurs idées.

Le phénomène dépasse le seul domaine littéraire et touche le secteur du livre dans son ensemble. Il se manifeste par des projets, parfois mis à exécution, visant à vider les rayons des bibliothèques publiques ou scolaires, à prendre le contrôle des conseils scolaires pour interdire l’achat de certains ouvrages, à bannir des romans anciens de la lecture des élèves, mais aussi à écarter des classiques au nom de leur racisme supposé ou de leur inscription dans un contexte historique colonial.

Une nouvelle offensive

La censure des livres connaît donc aujourd’hui un véritable essor. Il s'agit toutefois d’un phénomène contemporain, qui ne se confond pas avec les épisodes anciens de destruction des livres, lorsque des ouvrages étaient jetés au bûcher, notamment au Moyen Âge.

Ce qui est en jeu est d’une autre nature. Il s’agit d’abord de savoir comment apprécier les œuvres d’artistes dont on réprouve le comportement. La question suscite des débats depuis longtemps, comme en témoignent les interdictions qui ont frappé Ulysse de James Joyce ou L’Amant de Lady Chatterley de D. H. Lawrence. Mais ce qui gagne désormais du terrain, c’est précisément l’absence de débat, comme l’illustrent les controverses autour des œuvres d’Art Spiegelman ou de Toni Morrison. Les motifs d’exclusion invoqués relèvent notamment de l’intolérance, de la condamnation des personnes racisées ou des personnes LGBTQ+. Un tiers des titres interdits traite précisément de la question raciale et du racisme.

Autre évolution : les acteurs de la censure ne sont plus seulement étatiques. La nouvelle censure émane à la fois des pouvoirs publics et de groupes de pression actifs au sein des institutions. Elle repose sur une conviction morale : les dangers que « nos ennemis » feraient peser sur le monde seraient si graves qu’il faudrait éradiquer les livres jugés néfastes avant qu’ils n’aient le temps d’avilir nos enfants.

De la liberté de dire à la liberté de lire

De nombreux rapprochements avec notre propre situation s’imposent. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire l’ouvrage de Thomas Hochmann, On ne peut plus rien dire… (Anamosa, 2025). La complainte de celles et ceux qui dénoncent la « censure » résonne continuellement sur les plateaux de télévision, mais dans un sens inattendu : la réaction semble s’être approprié la liberté d’expression pour mieux la détourner de son sens. Comment en est-on arrivé là ? Comment reconquérir cette liberté fondamentale en démocratie ? Telle est la question au cœur de l’essai incisif d’Ira Wells.

L’un des intérêts de son ouvrage tient à ce paradoxe : dans les situations qu'il décrit, on ne parle pas de censure, mais de prévention. Ce vocabulaire permet de dissimuler une forme de paranoïa moralisatrice, voire perverse. Ne révèle-t-il pas, au-delà de ces interdictions, un problème plus profond : l’érosion de la liberté intellectuelle, longtemps considérée comme une valeur commune ?

L’auteur montre comment l’extrême droite et ses provocateurs se sont emparés du thème de la liberté d’expression pour proclamer que le féminisme est un cancer ou tourner les minorités en ridicule. Hier, ils se plaignaient de ne plus pouvoir rien dire ; aujourd’hui, ils prétendent restaurer un ordre culturel « traditionnel » au nom même de cette liberté. Des autrices et des intellectuels tels que Margaret Atwood et Noam Chomsky en font notamment les frais.

Les justifications morales de l’interdiction

Afin d’aider ses lecteurs et lectrices à se méfier de l’orientation que prennent désormais de nombreuses décisions, Ira Wells en examine les justifications. Il s’agirait avant tout de « créer une culture de bien-être chez les élèves » ou de « transformer l’apprentissage dans une perspective de réussite scolaire ». Le lien entre de tels objectifs et la censure des livres, ainsi que les conséquences de celle-ci, reste pour le moins obscur. PEN America, organisation de défense de la liberté d’expression, signale pourtant que 2 532 livres ont été interdits au cours de la période considérée par l’auteur.

Parfois, le « public » est lui-même invité à participer aux décisions et à écarter les ouvrages qui « cachent un message idéologique ». Or, l’enquête menée par Wells révèle que nombre de participants — parents d’élèves ou membres de bibliothèques — invoquent une autorité divine pour justifier l’exclusion de certains livres. Ces participants vont jusqu’à se réunir en amont afin de répartir entre eux les arguments à avancer. Un ouvrage de Toni Morrison en fournit un exemple. Parmi les auteurs et autrices dont les livres sont également visés figurent Anne Frank, Agatha Christie, Cormac McCarthy, Stephen King et Margaret Atwood.

Au-delà de la surprise, c’est la possibilité même d’une politique de la lecture et de l’enseignement qui se trouve mise en question. Que signifient désormais les notions de « cancel culture » et de littérature « woke », lorsqu’elles servent à justifier l’exclusion d’ouvrages ? Dans bien des cas, les livres condamnés ne le sont d’ailleurs pas en tant qu’œuvres littéraires, mais comme prétendus « documents pornographiques » — ce qui invite à nous interroger sur le sens que l’on donne aujourd’hui à de telles catégories.

Bien entendu, il ne s’agit pas de soutenir que les œuvres littéraires seraient dépourvues de toute dimension politique. Mais il importe de distinguer la portée politique des productions culturelles — du roman aux films de Disney, en passant par la comédie musicale — des prises de position politiques de leurs auteurs. Wells rappelle que, si les œuvres possèdent une dimension politique intrinsèque, celle-ci ne se confond avec aucune option partisane. De même, les analyses sociologiques qui montrent comment les productions culturelles peuvent contribuer à légitimer les hiérarchies sociales ne sauraient justifier que l’on condamne certaines œuvres comme intrinsèquement odieuses à l’égard de toutes et tous.

Quoi qu’il en soit, rien n’autorise à sanctionner des œuvres au prétexte qu’elles exprimeraient une solidarité avec telle ou telle cause. C’est particulièrement vrai pour des livres comme Des souris et des hommes ou Les Aventures de Huckleberry Finn. Les enfants n’ont-ils pas bon dos ? S’agit-il véritablement de les protéger, ou plutôt de répondre aux inquiétudes de leurs parents ?

En réalité, ces manœuvres semblent surtout réaffirmer une hostilité envers les personnes queer, les personnes noires et d’autres minorités, tout en précipitant le retour à un âge d’or fantasmé des rôles sexués traditionnels. Elles contribuent ainsi à unir les membres d’une communauté contre une menace perçue comme telle, sur fond de défiance croissante envers les institutions et leur capacité à représenter la diversité des points de vue.

Les bibliothèques à l’épreuve de la liberté intellectuelle

Ira Wells a raison d’assortir son propos d’une réflexion sur les fondements philosophiques et juridiques de la liberté d’expression outre-Atlantique. Il rappelle notamment que Benjamin Franklin a fondé la première bibliothèque de prêt aux États-Unis et rassemblé autour de lui de nombreux soutiens. Les bibliothèques ont alors connu un franc succès.

Jamais, pourtant, les bibliothécaires n’avaient réduit la littérature à la transmission d’un message, politique ou autre. Cette tendance est récente et s’inscrit dans un mouvement politique plus général. L’opération peut finir par gagner l’opinion publique et rallier une partie de celle-ci à ses objectifs. Certaines bibliothèques ne se contentent d’ailleurs plus de convoquer des conseils chargés de délibérer sur les ouvrages : elles vont jusqu’à désigner un employé dont la mission consiste à expurger les rayonnages. Certes, les livres et les autres publications restent accessibles sous forme numérique. Mais cela n’empêche pas les tentatives de les faire disparaître, y compris sur ces supports.

Les bibliothèques sont pourtant, en principe, tenues de défendre la liberté intellectuelle et de soutenir les programmes scolaires. Comment peuvent-elles remplir ces missions si certains points de vue ne doivent plus être représentés ?

Ira Wells conclut en rappelant ce qui distingue fondamentalement la littérature de la censure : là où la première ouvre le débat, la seconde le clôt ; là où la littérature soulève des questions, la censure s’obstine à fournir des réponses. Elle cherche à rassurer en imposant des absolus moraux. Si le fait de devenir citoyen d’une démocratie libérale a un sens, c’est bien celui de pouvoir exercer son autonomie intellectuelle. Chacun doit pouvoir se former, choisir la manière dont il ou elle se cultive et déterminer ce qu’il ou elle souhaite dire.