Frédéric Gros restitue la puissance d’une pensée qui déplace les notions, interroge les normes et nous oblige à regarder autrement notre présent.

À l’heure des très nombreux hommages rendus à Michel Foucault (1926-1984) pour le centernaire de sa naissance, certains le sacralisent, d’autres le pourfendent. On lui reproche certaines de ses prises de position, jugées incompatibles avec l’idée d’une République laïque et universelle ; à l’inverse, on célèbre en lui celui qui a contribué à remettre en cause de nombreuses formes de domination. En revenant à Foucault lui-même, à ses écrits comme à sa pensée, on comprend mieux deux choses essentielles : d’abord, comment il a éclairé la formation de l’ordre social et politique qui façonne nos mœurs depuis l’époque médiévale jusqu’à sa construction moderne ; ensuite, pourquoi il résiste encore à toute statufication : Foucault reste discuté, contesté, interprété, plutôt que simplement vénéré.

L'opuscule de Frédéric Gros, condensé et vif dans son écriture, est le bienvenu au milieu d’une avalanche d’ouvrages qui résument souvent la pensée de Foucault livre après livre. L’auteur cherche surtout à faire ressortir la « puissance » du travail du philosophe : une puissance qui ne bouleverse pas seulement les notions philosophiques, mais aussi notre manière de comprendre les existences.

Comprendre notre présent avec Foucault

L’ouvrage s’ouvre sur le lien entre Foucault et Emmanuel Kant, le philosophe qui, en 1784, s’interrogeait sur la signification des Lumières. L’article de Kant, repris et commenté par Foucault, conduit celui-ci à formuler une définition particulièrement forte de la fonction de la philosophie : « diagnostiquer notre présent, comprendre notre actualité et qui nous sommes aujourd’hui ».

Frédéric Gros part de cette idée et choisit de « montrer comment notre actualité sombre est éclairée par quelques intuitions majeures sur ces sujets qui ne cessent d’animer les discussions et controverses publiques ». L’enjeu est de permettre à la pensée foucaldienne d’échapper à sa propre caricature et de nous faire échapper, dans le même temps, aux certitudes que nous avons fini par avoir sur elle. Frédéric Gros choisit ainsi de suivre un « trajet d’expériences » nommé Foucault.

Les mots et les normes

On pourrait résumer la trajectoire intellectuelle de Foucault par quelques grands thèmes : la folie, le pouvoir, la sexualité, le sujet, etc. Mais, présentées ainsi, ces notions donnent l’impression de ranger Foucault dans une longue tradition universitaire de la philosophie politique. Or, sa pensée ne peut être comprise qu’en suivant les déplacements qu’il fait subir à ces notions.

Il faudrait d’ailleurs, pour bien le montrer, s’intéresser aussi à son écriture, très particulière. Chez Foucault, les mots ne restent jamais tout à fait à la même place. Leur sens se transforme au fil des enquêtes, au point qu’il devient impossible de parler de folie, de pouvoir ou de sexualité comme de notions abstraites et définitives.

Ce déplacement conduit notamment à regarder autrement les institutions et les normes. Il ne s’agit plus seulement de décrire des institutions comme si elles étaient fixes, mais de retrouver les « gestes obscurs d’exclusion et de refus » par lesquels certaines pratiques, certains comportements et certains discours sont acceptés tandis que d’autres sont rejetés. Autrement dit, Foucault invite à regarder ce qui détermine ce qu’une société autorise à dire, à faire et à penser.

Ce sont donc les partages, les censures et les rejets qui viennent au premier plan. Et si l’on veut comprendre les contradictions de la modernité, il faut aussi regarder ce qui est réduit au silence, les individus qui sont écartés et les formes d’enfermement qui peuvent rester invisibles. D’où cette formule, qui prend une résonance particulière aujourd’hui : « La Raison, ce n’est pas seulement l’affirmation de valeurs universelles, la consécration de la lumière contre les obscurantismes, la promotion de la tolérance, c’est aussi la sélection et l’exclusion ».

La vérité et le pouvoir

Frédéric Gros n’oublie pas de relier cette lecture de Foucault à son ambition de « diagnostiquer » son époque. Il rappelle ainsi que nous aimons nous représenter nos sociétés comme gouvernées par une rationalité parfaite, fondée sur les chiffres, les calculs et les objectifs de croissance. Mais cette rationalité peut elle-même produire des formes de déraison : c’est l’une des contradictions que Foucault cherche à mettre au jour lorsqu’il étudie les différentes manières dont une époque pense et organise le monde.

Que dire alors de notre temps, de sa circulation massive de fake news et des conflits autour de ce qui peut être tenu pour vrai ? La question rejoint directement le travail mené par Foucault, dans les années 1970 et 1980, autour de l’« histoire de la vérité ». Frédéric Gros rappelle que nous sortons, d’une certaine manière, d’une conception selon laquelle il n’existerait qu’une seule vérité, indépendante des sociétés et des époques.

C’est ici que se joue le conflit entre la pensée de Foucault et l’accusation de relativisme qui lui est régulièrement adressée, jusqu’à l’idée selon laquelle nous serions entrés dans une époque de « post-vérité ». Mais Foucault ne dit pas simplement que « tout se vaut ». Il cherche plutôt à comprendre comment, dans une société donnée, certaines affirmations finissent par être reconnues comme vraies, tandis que d’autres sont rejetées. C’est ce qu’il appelle les « régimes de véridiction ». Il ne s’agit donc pas de nier la vérité, mais d’étudier les procédures, les institutions et les rapports de pouvoir qui déterminent ce qui peut, à un moment donné, être considéré comme vrai.

À partir de là, et dans le contexte d’une vie institutionnelle désormais plus stabilisée, Foucault reprend l’étude des « microphysiques du pouvoir » : non pas du pouvoir en général, mais des multiples relations de pouvoir qui traversent concrètement les institutions, les comportements et les rapports entre les individus. Frédéric Gros en propose une analyse rapide mais efficace, qui conduit vers les questions du politique, de la liberté et de l’éthique.

Ce qui intéresse alors Foucault, ce sont aussi les manières dont chacun règle sa propre existence : son rapport à son corps, à lui-même, au monde et aux autres. Le pouvoir ne se situe donc pas seulement au sommet des institutions ; il se retrouve aussi dans la manière dont nous nous conduisons, dont nous nous surveillons et dont nous construisons notre propre rapport à nous-mêmes.

Frédéric Gros termine ce petit volume par la question de la « résistance », qui occupe les dernières années de Foucault, mais qui pourrait bien traverser toute sa trajectoire. Car si Foucault montre comment les individus sont pris dans des normes, des institutions et des rapports de pouvoir, il cherche également à comprendre comment ils peuvent s’en écarter, les contester et inventer d’autres manières de vivre.